‹ Manuel d'art byzantin (volume 2)Chapitre 58 sur 370 · LE COMMERCE · texte numérisé non relu

LE COMMERCE

que grandir à Tépoque chrétienne^. A ce moment, au iv^ et au v** siècle, on trouve ces Orientaux établis dans toutes les grandes villes de TOccident, à Rome, où ils sont assez nombreux pour exciter la jalousie des commerçants indigènes, et oii les Alexandrins forment une corporation sous Tinvoc^iion de saint Menas, à Ravenne, à Naples, à Carthage. On les trouve plus loin encore, à Marseille, où Salvien, au v* siècle, dénonce Tavidité deti marchands de Syrie, à Nice, à Narbonne ; de là ils remontent, soit par la vallée de la Garonne, jusqu'à Bordeaux, soit par la vallée du Hhone, vers Arles, Vienne et Lyon. On les rencontre plus loin encore, sur la Loire, à Orléans et à Tours, sur la Seine, à Paris, sur la Moselle, à Trêves. Et partout les Orientaux forment un roupe à part au milieu des populations d'Occident, gardant soineusement leur langue et leur caractère ethnique. Parmi les objets qu'importent ces étrangers, à côté des vins de Syrie et des papyrus d'Egypte, des épices et de la pourpre, il faut noler tout particulièrement les étoffes de coton et de soie de provenance orientale. Ces tissus tiennent une grande place dans l'habillement et dans la décoration des églises ; aussi se répandent-ils en foule en Occident. Cesont^ au témoignage des documents qui enre- <;istrent attentivement ces objets de luxe, des voiles de pourpre à franges d'or, des voiles de soie blanche brochés d'or, des étoffes brodées de figures d'animaux ou représentant des sujets profanes ou sacrés. Sidoine Apollinaire décrit une tapisserie de ce genre, représentant de grandes chasses aux environs de Ctésiphon, et certains f ragments de tissus conservés dans les musées et dans divers trésors d'église (Milan, Sens, etc.], attestent de même une origine orientale, égyptienne ou persane.

Or ces étoffes, auxquelles il faut ajouter les ivoires, les manuscrits, les émaux, les orfèvreries également importés par les marchands d'^Orient, et encore ces ampoules palestiniennes en terre ou en métal que les pèlerins rapportaient des lieux saints, devaient avoir pour l'histoire de l'art une importance considérable. Par ces objets parvenaient en Occident les motifs décoratifs chers à l'Orient; par eux se propageaient un certain nombre décompositions célèbres, empruntées aux fresques ou aux mosaïques qui décoraient des sanctuaires illustres : on a la preuve formelle que les

1. Bréhier, Les colonies d*Orientaux en Occident an commencement du moyen âge (BZ, XII, 1903) : Strzygowski, Kleinasien^ 215 suiv., 230 suiv.

ampoules de Palestine reproduisaient de semblables motifs. Et ainsi les types de Ticonographie orientale se répandaient à travers le monde chrétien.

Le monachisme, — A ces causes de diffusion des créations artistiques de rOrient le christianisme en ajouta une autre. Le monachisme, né en Egypte et en Syrie, excita bien vite en Occident une admiration sans égale. Tandis qu' Athanase, exilé en Occident, y répandait le nom et la gloire des solitaires de la Thébaïde, Jérôme courait en Orient pour étudier la nouvelle institution dans son pays d'origine, et c'est sur des modèles orientaux que saint Martin et saint Ambroise organisaient les monastères qu'ils fondaient. Beaucoup des grands fondateurs de couvents vinrent d'Orient au v^ siècle, un saint Cassien, un saint Honorât, et la réputation des grands solitaires orientaux, d'un saint Syméon Stylite par exemple, était universellement répandue. A Rome, les boutiquiers syriens mettaient sa statuette au-dessus de leur porte pour attirer la prospérité sur leurs maisons ; et Tascétisme, dont il était la gloire, se propageait jusqu'en Occident.

Or les moines — qu'on se souvienne du rôle que jouèrent plus tard les Cisterciens — furent toujours de grands constructeurs et par là ils exercèrent une profonde influence sur Tart. Mais en outre ces moines orientaux représentaient un autre aspect de Tart que celui dont les commerçants se faisaient les initiateurs. Tandis que ces derniers transmettaient surtout les enseignements des grandes cités hellénistiques, l'élément monastique représentait essentiellement cet arrière-pays d'Egypte, de Syrie, d'Asie Mineure, plus imprégné d'influences orientales. Les moines apportaient ainsi avec eux d'autres idées, d'autres formes d'art, et par là ils complétaient la diffusion des multiples traditions artistiques qu'élaborait l'Orient.

Il faut ajouter enfin que ces Orientaux tinrent de bonne heure une grande place dans l'Eglise. Pendant les premiers siècles de Tare chrétienne, Ravenne a eu une longue série d'évêques syriens, naturellement empressés à recueillir ce qui venait d'Orient et désireux de retrouver les formes d'art auxquelles ils étaient accoutumés. Les grands docteurs de l'Eglise occidentale étaient en constants rapports avec les Pères de l'Eglise grecque, et la liturgie de l'Église de Milan, si pleine de souvenirs orientaux, atteste les relations qui existaient entre les deux mondes au temps de saint Ambroise. 11 n'est point invraisemblable que, pour leurs constructions aussi, les prélats d'Italie aient fait appel à des architectes d'Orient. La tradition rapporte qu'au v* siècle l'évèque de Siponto demanda à Gonstantinople des

LE PALAIS DE DIOCLETIEN A SPALATO

artistes pour décorer son église. D'autres sans doute firent comme lui,, et les princes laïques de même s'adressèrent sans doute volontiers, comme fit Justinien plus tard quand il voulut bâtir Sainte- Sophie, à un pays où un art plus savant de la construction leur donnait lieu d'espérer de plus magnifiques réussites architecturales. Ainsi, d'un bouta l'autre du monde méditerranéen, se propagèrent les influences orientales.

Les monnmenls occidentaux, — De nombreux monuments, chronologiquement échelonnés entre le commencement du iv^ elle début du vi^ siècle, attestent cette influence de façon incontestable.

Le paliU de Dioclélien à SpAlalo*. — Dès le commencement du i^-* siècle, elle apparaît clairement dans le palais que Dioclétien se fit bâtir près de Salone, et qui a formé le noyau de la ville moderne de Spalato, en Dalmatie. Il se peut que ce vaste édifice reproduise, comme on Ta dit, avec précision le type des grands palais syriens d'Antioche, tels que les décrit Libanius : à coup sûr c^est un monument d'architecture orientale, comme le prouvent les marques de lâcherons grecques encore visibles sur les blocs de ses constructions.

Les architectes appelés d'Orient par Dioclétien enfermèrent le

■ i. Adam, Ruina of the palace of the emperor Diocletinn ai Spalato in Dalmatia, Londres, 1764 ; Hauser, Spalato und die rfimischen Monumente Dalmatiens, Vienne, lS83;Bulic, Jelic elRutar, Gaida di Spalato e Sa/ona,Zara, 1891 : Diehl, En Méditerranée, Paris, 1901 ; de Beyliè, V Habitation byzantine, Paris, 1902; Strzygowski, Spalato, ein Markstein der romanischen Kunst bei ihrem Ûbergange vom Orient nach dem Abendlande. Fribour^, 1906.

Fig. 43. — Spalato. Palais de Dioclétien. Plan (diaprés Adam, 1763.

palais dans un vaste rectangle de murailles, mesurant 215 mèlres environ sur I80(&g. 43). Commedansunecitadelle, de solides remparts, Hanquésde tours massives, constiluèrenlcetle enceinte ; seule, la Porte dorée, ménaf^ée sur le front nord, reçut une décoration un peu plus pittoresque d'arcatures portées sur des colonneltes et de

Fig. U. — Spalato. La Porte dorée.

niches demi-circulaire!'(rig.44) ; seule, la façade méridionale, tournée vers l'Adriatique, offrit un aspect moins sévère et s'ouvrit vers la mer par une longue (galerie disposée sur le haut de la muraille. A l'intérieur de l'enceinte, deux grandes avenues, perpendiculairesl'une à l'autre, et bordées de portiques, traversèrent de part en part lepalais. Un peu après le point où elles se croisaient, s'ouvrit une grande cour d'honneur, un des restes les plus magnifiques de l'architecture du bas-empire (fig. 45). Sur les deux longs côtés, des portiques s'élendaienl, formés de colonnes reliées par des arcades; sur la face sud, un haut prolhyron, composé de quatre colonnes de granit rouge portant un fronton, conduisait à un grandiose vestibule de forme circulaire, vaste rotonde couronnée d'une coupole, par où on entrait dans

les apparie me nls. A l'ouext et à l'est, en arrière des Colonnades du pérÏBlyle. deux autres édifices s'élevaient symétriquement : d'une part, la chapelle du palais : de l'autre, le mausolée destiné à lii sépul-

Fig. ib. — Spalato. Péristyle du palais de Dioclëtien.

ture de l'empereur, magnifique octogone entouré d'un portique extérieur et couvert par une haute coupole. La décoration extérieure et intérieure en était tout à fait remarquable : au-dessus des colonnes portant un lourd et magnifique entablement, d'autres colonnes moulaient jusqu'à la base de la coupole, et entre elles une frise courait, sculptée de scènes de chasse et de courses de char.

On sent tout l'intérêt de cet ensemble de monuments, qui permet d'entrevoir ce que fut, à Constantinople, l'ordonnance du palais

impérial bâti par Constantin. Tout y atteste l'influence orientale. Dioclétien avait longtemps vécu en Orient ; il y avait pris le goût du pompeux et du colossal. Quand il voulut construire sa résidence, c'est à rOrient qu'il demanda des matériaux et des modèles. Il emprunta à T Egypte ses granits et ses porphyres, il lui demandâtes sphinx qui s'allongent sur le palier du mausolée. Surtout il prit à rOrient les formes caractéristiques de son architecture. L'architrave disparut, pour faire place à la ligne courbe des arcades s'appuyant directement sur les colonnes, ou bien elle se courba en archivolte pour couronner l'entrée principale du prothyron, selon un type habituel aux édifices de Syrie et fort ancien en Orient. La Porte dorée ne fut pas moins caractéristique, avec son grand arc de décharge ouvert au-dessus du linteau de l'entrée, et sa rangée d'arcatures s'appuyant sur de minces colonne ttes posées sur des consoles. Enfin l'emploi de la coupole dans le vestibule du palais et dans la rotonde du dôme — cette dernière construite, par un procédé alors tout nouveau, par petites trompes étagées — achève de donner une impression d'Orient. La décoration ne fut pas moins significative. Faille eut la richesse un peu lourde des monuments de Syrie, et comme eux elle montra ces broderies de dentelle découpées sur la surface de la pierre. Elle reproduisit les motifs orientaux, vases accostés de lions et de griffons, à la frise extérieure du baptistère, entrelacs se mêlant aux palmettes et aux oves, à Tentablement du mausolée. Surtout elle appliqua à la coupole du vestibule circulaire les cubes étincelants des mosaïques, fournissant ainsi le plus ancien exemple connu d'un procédé qui devait faire une si merveilleuse fortune. Et par tout celaSpalato, comme on l'a observé, marque « une des premières étapes dans la diffusion vers l'Occident de l'architecture orientale. »

Le mausolée de Galla Placidia à Ravenne * , — Ainsi, dès le commencement du iv® siècle, l'art syrien, dont Antioche était la métropole, exerçait son action sur le rivage oriental de l'Adriatique. Cent ans plus tard, au milieu du v^ siècle, il dominait pareillement sur l'autre rivage de cette mer, à Ravenne.

1. Pour Ravenne : Richter, Die Moshiken uoii Aavenna, Vienne, 1878 ;'Bayct, Recherches ; Clausse, Basiliques el mosaïques chrétienneSy Paris, 1893; Aïnalof, /-€« mosaïques du IV* el du V* siècle, Pétepsbourg, 1895 (russe) ; Rjedin, Les mosaïques des églises de Ravenne, Pëlers bourg, 1896 (russe) ; C. Ricci, Ravennu^ Bergamc, 1902; Kurlh, Die Mosaiken der chrisllichen Era, /, Die Wandmosaiken von Ravenna, Leipzig, 1902; Diehl, Ravenne^ Paris, 1903; cf. Strzygowski, Antiochenische Kansl (O. Ch., 1902).

LS MAUSOLÉE DE GALLA l'LACIDIA A RAVENNB 109

Au temps où la fille de Théodose le Grand, Galla Placidia. gouveraait l'empire d'Occident pour son jeune fils Valentinien III. elle couvrit de luxueuses constructions Ravenne sa capitale. Des édifices qu'elle éleva, un seul nou^ est parvenu intact : c'est le charmant oratoire qu'on appelle la chapelle des saints Nazaire et Cetse, et plus

Fig. i6. — liavenne. Tomlieau dcGalls Piacidia (Ptiot. Alinari).

fréquemment le mausolée de Galla Placidia (Rg. 46). Il date de 450 environ, et c'est peut-être ce que l'art chrétien nous a laissé de plus exquis .

Cest une toute petite construction en forme de croix, couverte par une coupole sur pendentifs, curieusement édifiée au moyen de longues amphores creuses emboîtées les unes dans les autres. Jadis ta partie inférieure des murailles était revêtue d'un placage de marbres précieux ; au-desaus, à la courbe des arcades, aux lunettes du tambour, à la voûte de la coupole, de somptueuses mosaïques mettent leur harmonieuse douceur. Toute ta partie purement décorative est proprement admirable. Sur le fond bleu sombre, des ornements d'or flamboient. Au haut de la coupole, une grande croix étincelle dans un champ d'étoiles, tandis que les svmboles des évan-

iiO L\ DIFFUSION DHS INFLUENCES

gélistes rayonnent dans les pendentifs ; plus bas, à la courbe des arcades, de souples rameaux de vigne, jetés parmi des lys et des roses, encadrent des figures dorées de prophètes ou d'apôtres. Ailleurs, au fond des lunettes, des cerfs altérés viennent, parmi des rameaux d'or, se désanérer à la source de vie ; plus haut, deux

colombes boivent au bord d'une large coupe. Tout cela est d'une richesse élégante et sobre, d'un coloris savant et harmonieux. L'habileté du maître n'est pas moindre, quand il s'agit de poser les ligures, soit ces images d'apôtres alfronlés deux h deux et qui. les jeux levés vers la coupole, adorent la croix symbole du Christ, soit les personnages des deux grandes compositions qui se correspondent au-dessus de la porte d'entrée et au fond de la chapelle. Ici, c'est le Bon Pasteur au milieu de son troupeau (fig. 47), jeune, imberbe el grave, pareil à quelque Apollon antique, mais vêtu de pourpre et nimbé d'or, comme un roi majestueux et bienveillant. Là, c'est un martyr — où parfois on veut reconnaître saint Laurent — s' avançant, une longue croix sur l'épaule, vers un gril sous lequel brûlent des

LE MAI.-sm.eK DE GALLA PLACrDIA A BAVeN^fE

, Bnplistire ttc» orthodoxe». Inlérii

flammes, tandis que, sur la gauche, une armoire ouverte contient les Évangiles. Nulle part n'apparaît mieux que dans ces deux scènes la transformation capitale qui s'accomplit alors dans l'iconographie chrétienne. En face du Bon Pasteur, chef-d'œuvre de la peinture symbolique et traditionnelle, la scène du martyre représente les tendances nouvelles d'un art qui s'essaie à traduire de façon plus réaliste les épisodes de la vie du Christ et des saints. L'évolution vers le style historique se manifeste ainsi de façon caractéristique dans ces mosaïques, qui sont assurément une des plus belles créations de Tart chrétien.

Le baptistère des orthodoxes à Bavenne, — Le baptistère des orthodoxes, comme le mausolée de Galla Placidia, date du milieu du \^ siècle ; c'est une construction de forme octogone, couronnée d'une coupole bâtie de la même façon que celle du mausolée. L'extérieur est assez insignifiant. L'intérieur, au contraire, est décoré d'une façon originale et précieuse, où revit la pure tradition alexandrine (fig.48). Jadis, à la base des murailles, de riches incrustations de marbre, dont il ne reste que quelques fragments, mettaient l'éclat de leur polychromie. Plus haut, à la courbe des deux rangées d'arcades superposées qui soutiennent la coupole, des mosaïques ornementales où, sur un fond bleu sombre, des arabesques d'or encadrent des Rgures d'apôtres, et des ornements de stuc, d'une grâce et d'une fantaisie charmantes, rappellent les procédés de l'art hellénistique. Et de même, la zone d'architectures qui décore le tambour de la coupole et où huit compartiments alternés montrent, entre des colonnes, des autels et des trônes d'or, s'inspire des motifs chers à l'art d'Alexandrie. Au sommet de la coupole, au contraire, le style monumental apparaît, sinon dans le médaillon central représentant le Baptême du Christ, et où la figure du Jourdain procède, nettement des modèles antiques et de la symbolique païenne, du moins dans la procession des apôtres qui tourne, solennelle, autour de ce médaillon {Vig. 49). Chacune de ces figures, encore drapées selon les meilleures traditions du style antique, a un type individuel réaliste et vivant. Ce sont des portraits que le peintre a voulu faire, et la même recherche de la nouveauté se manifeste dans l'alternance des tuniques claires ou sombres correspondant à des manteaux teintés en jaune d'or ou en blanc, que le peintre a substituée à la monotonie des vêtements uniformément blancs. Ainsi, plus nettement encore qu'au mausolée, se marque l'évolution qui, du symbolisme primitif et de la peinture pittoresque, conduit l'art chrétien vers des représentations plus réelles et plus historiques.

LK BAPTISTERE DES OBTHODOXtS A BAVENNK I I J

On a ingénieusemeni ratUiché ces mosaïques ravennales du \' siècle à la grande école d'art qui floris^ait à Antioche de Syrie ; et au vrai toute la partie décorative, par son élé^'ante el har-

Vig.

e richesse, rappelle le goût qu'eut l'art syrien pour l'ornumentalion. Certains éléments pourtant, on la vu, semblent venir de l'art alexandrin, et peut-être cette combinaison de deux traditions pourrail-elle s'expliouer, si tes artistes qui travaillèrent à navenne venaient de Constantinople, qui dès ce moment tendait à Mmael d'Art byManlin. »

prendre la direclion de l'art. Quelle que soit, au reste, rorigine précise de ces mosaïques, du moins les influences orientales y sontelles indéniables ; et en tout cas, mausolée et baptistère nous ont conservé les œuvres les plus remarquables et les plus parfaites de Part chrétien de ce temps.

Les monuments de V Afrique du Nord*. — Dans TAfriquedu Nord semblablement, on constate la trace évidente des influences orientaies. On sait quel fut dans cette région, au iv<' et au v* siècle, le brillant développement du christianisme : c'est par centaines qu'on rencontre en Algérie et en Tunisie les ruines d'édiBces religieux. Or, par leur plan et quelques-unes de leurs dispositions essentielles, ces églises rappellent étrangement celles de la Syrie et de l'Egypte. Ce sont pour la plupart des basiliques: ni In construction à plan central, ni la basilique à coupole ne semblent avoir pénétré dans l'Afrique du Nord ; mais ces basiliques présentent des traits tout à fait caractéristiques. L*atrium n'y apparaît que très rarement : il est remplacé d'ordinaire par un vestibule fermé, placé en avant de l'édifice, quelquefois même, comme dans Tégiise de Morsott,parun porche s'ouvra nt entre deux tours, selonle type ordinaire des monuments de Syrie. A Tintérieur, les nefs très nombreuses (on trouve des églises à cinq nefs, comme à Orléansville, à sept comme à Tipasa, à neuf comme à Damous-el-Karita) sont séparées soit par des colonnes, soit par des piliers quadrangulaires, quelquefois même, comme en Asie Mineure, par des piliers cantonnés de colonnes engagées (Ksar Tala) ; au-dessus de ces supports, nulle part ne se rencontre plus l'entablement rectiligne : ce sont toujours des arcades qui couvrent les entrecolonnements. L'abside est fréquemment, comme en Syrie, enfermée dans un cadre rectangulaire. Enfin, si ces églises sont généralement couvertes en charpente, il est certain cependant qu'en Tunisie il existait des églises voûtées à plusieurs vaisseaux. Ajoutez la rareté des tribunes, Tempioi au-dessus des linteaux de porte des lunettes formant arc de décharge, l'absence de transept; de tous ces faits une conclusion importante se dégage. « C'est que, comme l'observe M. Gsell, malgré les nombreuses attaches de l'Eglise d'Afrique avec

1 . Saladin, Rnpport sur une mission en Tunisie (Arch. des Missions, 3* série, XIII (I8S7>, et Noiiv. Arch.. I (1893); Diehl, L'Afrique byzantine, Paris, 1896; Gavault, Etude sur lesruines romaines de Tigzirl, Paris, 1897 : BaWu, Le monastère byzantin de Tèhessa, Paris, 1897; (isell, Les monuments antiques de V Algérie, Paris, 1901 ; Gaucklcr, Mosaïques tombales d'une chapelle de martyrs à Tfiabraca [Mon. Piol, Xlll (1907).

LES MONUMENTS DE l' AFRIQUE DU NORD. 115

Rome, les édifices religieux de ce pays n'ont pas été copiés sur ceux de la capitale du monde latin, où Ton trouve des transepts, et plus fréquemment encore des atria, où les absides ne sont pas enfermées dans des cadres, où les sacristies flanquant Tabside sont Texception, de même que les vestibules clos par des murs. Les monuments chrétiens de l'Afrique du Nord ressemblent beaucoup plus à ceux de la Syrie et de TÉgypte qu'à ceux de Rome ^ »

C'est r Egypte également que rappellent les édifices à plan tréflé ou quadrifolié, dont on rencontre plusieurs exemples dans l'Afrique du Nord (Tébessa, Aguemmoun, Ksar-Hellal, Henchir-Damous, (lenchir-Maatria) et qui sans doute étaient élevés au-dessus du tombeau d'un saint. Comme les basiliques, ces constructions sont bâties en blocage avec des chaînes en pierre de taille^ l'emploi de la brique est tout à fait exceptionnel.

La plupart des monuments chrétiens de l'Afrique du Nord ont été élevés à la hâte, et attestent plus de zèle religieux que de goût artistique. Pourtant, entre ces constructions généralement médiocres, quelques édifices tranchent par une exécution plus soignée et une riche ornementation. Telle est par exemple la vaste basilique de Tébessa, dont la partie la plus ancienne, datant sans doute du IV' siècle, comprend une église à trois nefs précédée d'un atrium et dressée sur un haut soubassement où Ton monte par un escalier de quatorze marches, et d'autre part une élégante salle tréflée. J^ construction est fort bonne, en pierres de taille formant des assises régulières; la décoration semble avoir été assez riche. Des mosaïques ornementales couvrent le sol ; dans la salle tréflée, les murs étaient revêtus d'une marqueterie de marbre^ et des mosaïques en cubes de verre tapissaient les voûtes. Plus tard, au commencement du v^ siècle, on ajouta à ces constructions la grande avenue dallée qui s'étend transversalement en avant de la basilique, les deux portes monumentales qui y donnent accès et la vaste place ouverte du côté du sud. Plus tard encore, on construisit des tribunes au-dessus des bas côtés de la basilique, on adossa des cellules aux murs extérieurs de l'église et on entoura tout ce vaste ensemble d'une enceinte flanquée de tours à l'intérieur.

Les églises de Tigzirt méritent également l'attention. La grande basilique, qui date du milieu du v^ siècle, est à trois nefs séparées par une double rangée de colonnes. L'abside, où l'on montait par

t. Gsell, Les Monumentê antiques de l'Algérie, II, 150.

deux petits escaliers, était précédée de huit colonnes diposées deux à deux, qui portaient trois arcades en pierres de taille. Les collatéraux étaient surmontés de tribunes, dont les arcades reposaient, comme à Tétage inférieur, sur des coussinets décorés de sculptures, croix, animaux, etc. La décoration était assez riche, mosaïques ornementales sur le sol, mosaïques à la voûte de l'abside. A côté (le la grande église, on trouve un curieux baptistère qui a la forme d'un quatre-feuilles.

Carlhage surtout offrait des édifices remarquables, en particulier la basilique de Damous-el-Karita, vaste construction à neuf nefs, coupée transversalement par un large transept et précédée d'un atrium en forme d'hémicycle entouré d'un portique, sur lequel s'ouvrait, au nord, une chapelle tréflée, et la basilique de Dermech, à cinq nefs, avec un autel central entouré d'un chancel de marbre. Plusieurs autres de ces constructions africaines doivent encore être signalées : la basilique d'OrléansvilIe, qui date de 324, avec cinq nefs séparées par des piliers et une abside dans un cadre rectiligne ; la basilique de Sainte-Salsa, à Tipasa (iv® siècle), en pierres de taille, à trois nefs, avec un portique en avant de la façade, coupé par un couloir central, et des tribunes sur les collatéraux ; la basilique de Bénian (vers 435) et celle de Kherbet-Guidra (avant 444) ; et en Tunisie la basilique du Dar-el-Kous, au Kef, avec ses bas côtés voûtés en arête, sa curieuse abside creusée de cinq niches demi-circulaires et recouverte par une demi-coupole à côtes^ qui rappelle les dispositions de certaines petites églises de Constantinople ; la basilique d'Henchir Msaadin (Furni), à trois nefs, pavée de mosaïques qui marquent les principales divisions de l'église; la basilique de Siagu, à trois nefs, avec son déambulatoire régnant autour de l'abside, son autel au milieu du chœur, son baptistère octogonal ; la chapelle de Thabraca, à trois nefs et abside unique en fer à cheval, avec son curieux pavement de mosaïques représentant une basilique chrétienne du iv® siècle; la basilique d'Uppenna enfin, à trois nefs et abside unique empâtée dans un carré.

Une disposition intéressante, que Ton observe à Tébessa et à Tigzirt, rappelle l'intérieur des églises de Syrie. Les coussinets qui supportent les arcades des tribunes reçoivent le sommet des arcs sur leur partie postérieure ; leur moitié antérieure faisant saillie portait une colonnette qui servait à soutenir les poutres de la toiture. On retrouve la même disposition à Qalb-Louzé. Les baies des tribunes étaient fermées d'autre part par de petits frontons por-

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