LA TECHNIQUE DE LA MOSAÏQUE
Pour appliquer sur les murailles ces magnifiques décorations, le mosaïste commençait par préparer le mur. Après l'avoir rustique au préalable, il l'enduisait d'une couche de ciment de chaux et de
1. Gerepach, La mosaïque^ Paris, 1886; Saccardo, Les mosatques de Saint- ^arc de Venise, Venise, 1897.
marbre pilé, à grumeaux assez gros, destinée à niveler la surface à recouvrir, et employée en une assez forte épaisseur. Une seconde couche, de composition semblable, mais à grains plus fins, recouvre la première et porte à sa surface un ciment plus fin destiné à recevoir les cubes. Sur ce ciment plus fin, on constate fréquemment, sous les cubes, des traces de couleur, et on en a conclu que sur Tenduit frais on peignait à fresque Tesquisse de la composition, sur laquelle le mosaïste succédant au peintre posait ses smaltes. Il semble bien que c'est là une erreur. Les mosaïques n'étaient point composées directement sur le mur, mais préparées à l'atelier surdes canevas coloriés. Les teintes sous-jacentes qu'on observe sur le ciment proviennent de ces couleurs dissoutes par la colle. Toutefois, comme il arrivait que, sous la poussée des cubes enfoncés, le ciment produisait une bavure blanche dans l'intervalle des smaltes, on mettait souvent en couleur, à l'aide d'un enduit colorié, celte partie apparente du ciment.
Les cubes d'émail employés pour la mosaïque et taillés au marteau, légèrement en biseau vers l'extrémité, étaient de dimensions variables, généralement plus petits pour les visages. Au mausolée de Galla Placidia, certains cubes n'ont pas plus de 3 millimètres de côté ; à Saint-Démétrius de Salonique, les cubes employés pour les ligures mesurent en moyenne 4 millimètres. Ils sont colorés en divers tons à l'aide d'oxydes métalliques mêlés à la pâte de verre; dans les cubes- dorés ou argentés seulement, le métal n'est pas dans la masse, mais est placé en feuille très mince sur le smalte et recouvert d'une pellicule de verre blanc. A ces pâtes d'émail, la mosaïque byzantine ajoute parfois des cubes de marbre jusque dans ses compositions murales. En outre, à mesure que le temps marche, les nacres, les pierres précieuses même se mêlent aux pâtes de verre colorées pour en rehausser l'éclat ; elles apparaissent à Ravenne au milieu du vi^ siècle, en même temps que les fonds d'or se multiplient et s'étendent, et que les fonds d'argent apparaissent à Sainte- Sophie et au Sinaï.
La gamme des tons n'est point très nombreuse, et le mosaïste du vr' siècle ne s'applique point, comme le peintre, à multiplier les nuances intermédiaires et les dégradations de tons. Il juxtapose sans crainte les couleurs tranchées, comprenant bien que la mosaïque est faite pour être vue à distance, et que la dureté apparente de ces oppositions se perdra dans l'harmonie générale de l'œuvre et en accroîtra au contraire la vigueur et l'éclat.
LES SAIXTS-APÔTBES A CONSTANTINOPLE 139
Les Saints Apôtres à Conslanlinople^, — Les textes nous ont gardé le souvenir de nombreuses mosaïques exécutées au vi* siècle pour la décoration des églises. Constantin le Rhodien et Nicolas Mesaritès ont longuement décrit la suite de compositions historiques qui, dans Téglise des Saints-Apôtres, racontaient les épisodes de la vie du Christ '**. Elles étaient disposées non point, comme plus tard, dans Tordre des grandes fêtes de l'Eglise, mais conformément à Tusage du vi* siècle, tel que le montrent les cycles évangéliques de Saint-Serge de Gaza ou de Saint- Apollinaire-Neuf de Ravenne, d'après la suite chronologique des événements. Comme à Saint-Apollinaire, Tartiste avait évité d\ représenter les scènes trop douloureuses de la Passion, et s'était efforcé de mettre en relief, non sans quelque arrière-pensée théologique, la nature divine du Sauveur. Un trait curieux en outre marquait ces mosaïques. Dans la scène des saintes femmes au tombeau, le peintre s'était représenté lui-même sous la figure d'un des soldats qui gardaient le Saint-Sépulcre, u dans le costume et tout l'aspect extérieur qu'il avait en son vivant, lorsqu'il peignait ces compositions. » C^est le seul exemple que nous connaissions dans l'art byzantin, si impersonnel d'ordinaire, de ces portraits d'auteurs que la Renaissance devait tant aimer. Il atteste sans doute, par sa singularité même, la haute valeur de la décoration de l'église des Saints- Apôtres, en même temps qu'il correspond bien à ce goût du portrait expressif et vivant qui est caractéristique de Tart du vi"' siècle.
Choricius de Gaza décrit pareillement les mosaïques qui, dans
1- Pour Tensemble du paragraphe, outre Bayet, Recherches, cf. P. Gaucklor. Iji moiaîque antique, extrait du] i)^c^ des Antiquités de Darcmbcrg, Saglio ci Pottier ; Diehl, Juêtinien.
^. Heisenberg. Die Apostelkirche. Cf. Constantin le Rhodien, Descrip/ion de ^'église des Saints- Apôtres^ éd. Legrandet Th. Reinach ■ Rev. Etudes grecques. 18%).
^' D après la description de Constantin le Rhodien, Millet 'Art byz,, p. 100) inclinait i attribuer cette décoration au ix* siècle. Heisenberg, commentant la description récemment découverte de Nicolas Mesaritès, semble avoir au conlpaire bien établi que ces mosaïques datent du vi« siècle f Heisenberg, loc. cit., 166-171).
les églises de Saint-Serge et de Saint- Etienne, avaient été employées à la décoration du sanctuaire. On y voyait à Tabside la V^ierge tenant Tenfant divin, et dans Tabsidede Saint-Serge, le fondateur de l'édifice s'était fait représenter auprès de la Madone escortée de saints. Agnellus nous fait connaître à Ravenne, pour Tépoque de Théodoric, les mosaïques de Saint-Théodore, aujourd'hui Spirito Santo. de Sainte-Marie- Majeure, où la V'ierge était, comme en Orient, représentée à la conque de Tabside, et pour Tépoque de Justinîen. celles de Saint-Elienne, où de longues séries de compositions représentaient la vie des apôtres et des martyrs, celles de Tabside de Sainte-Agathe qui existaient encore au xvii'' siècle, celles de Sainle- Euphémie à Classe, etc.
Chypre et le Sinaî*. — De ces décorations en mosaïque du vi** siècle, un assez grand nombre nous est parvenu. On a parlé déjà précédemment de celles de Sainte-Sophie. A Constantinople également, dans l'église de Sainle-Irène, Tabside est décorée d'une croix gigantesque, se détachant en bleu foncé sur le fond d*or*. A Chypre, Téglise delà Panagia Angéloktistos, près de Kiti, montrée Tabside, assez mutilée malheureusement, la Vierge tenant l'enfant, escortée de deux anges ; et dans la même île, à Téglise de la Panagia Canacaria, le même sujet apparaît à rabside,dans une bordure de médaillons représentant les Apôtres.. Enfin, dans l'abside du célèbre couvent de Sainte-Catherine au Sinaï, une belle mosaïque du temps de Justinien montre la Transfiguration. Sur un fond bleu foncé, le Sauveur debout, vêtu de blanc, s'enlève dans une auréole d'azur ; à ses pieds, les trois apôtres sont figurés, prosternés ou levant les bras ; sur les côtés, debout, se trouvent Moïse et Élie. A la courbe de l'arcade, et au pourtour de Thémicycle, une série de médaillons représentent des prophètes, des apôtres, et les fondateurs de Tédifice. rhigoumène Longin et le diacre Jean. Sur le mur qui domine l'arcade, deux anges soutiennent une croix dans un cercle ; plus haut, aux côtés d'une fenêtre, deux sujets sont empruntés à la vie de Moïse et le montrent devant le buisson ardent et recevant les tables de la loi. Ces deux scènes ont été refaites plus tard. On notera dans cette mosaïque l'emploi des fonds argentés.
Sailli' Démèlrius de Salonique ^. — Une découverte récente nous
1. Smirnof, Mosaïques de Chypre (Viz. Vrem.,IV, 1897); Kondakof, Voyage HU Sina'i, Odessa, tS82 (riissc^.