‹ Manuel d'art byzantin (volume 2)Chapitre 94 sur 370 · I. Bayel, Beeherehtt · texte numérisé non relu

I. Bayel, Beeherehtt

il n'en faut point analyser le détail de trop prés. Pourtant, dans ces frises somptueuses, dont Saint- Apollinaire nous offre l'unique exemple da ns l'art byzantin, dans cette procession de saintes surtoul, auv costumes éclalants, à l'attitude charmante, on sent, malgré la {gravité un peu solennelle de la pose el la pompe tout orientale des habillements, revivre comme un souvenir lointain de la frise des Panathénées.

Cette Mne inférieure de la décoration csi de date un peu posté-

rieure au reste des mosaïques de Saint- Apollinaire : elle appartient 'à répOE|UC de Justinien, dont rima(.'c eu mosaïque, aujourd'hui conservée dans une des chapelles latérales, avait été, vers le même temps, placée au-dessus de la porte inlérieure de l'église. l..esdeux zones supérieures au contraire apparliennent à l'époque de Théodoric, cl l'art en est tout à fait remarquable. Les vin^^t-six compositions qui, eu deux cycles, représentent les épisodes de la vie du Christ, oirrent en particulier, autant par la science de la composition, la richesse et l'harmonie du ciiioris que piir le caractt're des représentations, un intérêt de lout premier ordre (lig. 96,97,98). Tandis que les scènes des miracles, sur la paroi de gauche, continuent la triidilion de l'art des Catacombes, les épisodes de la Passion, sur la ]>aroi de droite, procèdent du style nouveau qu'adopte alors l'art

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byzantin ; en face du symbolisme naïf de l'art chrétien primitif, apparaissent des conceptions tout historiques. Sans doute l'artiste, soucieux de ne point amoindrir la majesté divine, a évité de traiter tes scènes douloureuses de la Flagellation ou de la CruciBxion ; son Christ, 'à l'aspect majestueux, à l'attitude royale, apparaît comme un héros tragique supérieur k ses accusateurs et à l'adversité. C'est un grand point pourtant que l'art chrétien ait osé aborder ici, avec te sentiment de la réalité historique, la représentation du drame de hi Pas-

sion ; et si l'on ajoute par ailleurs que, dans les types, dans les costumes, dans la composition, ces mosaïques offrent avec les miniatures des manuscrits syriens du vi' siècle des analogies profondes, nn voit toute l'importance que prend ce cycle, d'origine incontestablement orientale, dans l'histoire de l'iconographie et de l'art chréliens.

Sainl-Vilal. — Mais c'est à Saint- Vital surtout qu 'apparaissent toutes les splendeurs de la mosaïque byzantine au \i' siècl». Pour juger l'art de Fépoque de Juslinien, il n'existe point de monument plus important, plus complet, que la série de représentations qui. du sol au sommet des voûtes, tapissent le chœur et l'abside de cette admirable église. Rien,dans cette décoration, n'a été laissé au hasard; unigrande idée en inspire et en coordonne les partie» essentielles ; une ordonnance savante en relie les multiples épisodes. Sur les parois lalé-

raies, au tympan des arcades, des scènes, empcunlées à l'Ancien Tes- Umenl, montrent, à droite. Abel et Melchisédech offrant leiii-s dons uu Seigneur, à gauche, Abraham recevant les anges et se préparant à sacrilier Isaac {Cig. 991. Sur le^ côtés, des figures d'évangélisle'', assis au-dessous de leurs svmboles, et des images de prophètes se mêlent à desépisodesempruntésàla viedeMoïsc. A la courbe de Va rc

Fif. <I9. — Lu pliili>.\oniv (l'Abvnlmm. Mosaïque do Saint-Vitnl l'hot. Alinan .

«l'entrée, des médaillons enciKirenlles lèlcs du Christ et des apôtres; il l'arc triomphal, entre les villes saintes de Bethléem et de Jérusalem, des anges dottanl doucement dans les airs soutiennent le monogramme du Christ. .Ainsi sont rapprochés et groupés de manière symbolique autour de l'autel, où se célèbre la messe, tous les personnages, tous les épisodes qui annoncent et glorifient le sacrilice de l'agneau : et pour compléter et achever la décoration, à la voùle. sur des fonds où l'or et le vert alternent, parmi d'élégants rinceaux où se joue tout un peuple d'animaux et d'oiseaux, quatre anges soutiennent de leur bras tendus l'image de l'agneau divin ifig. 100). Dans toute cette partie de la décoration, lu plus iuicienne, et où

onreoonnailsanspeineun mèmeariel une même main, les souvenirs (le l'art chrétien primitif, ses intentions symboliques se mélenl

^ du chœur A Sainl-Vital (l'h

curieusement à un certain goût de réalisme, à un sens tout à fait remarquable de la vie et de la nature, qui annoncent te nouveau style historique. Celui-ci apparaît dans [out son développement dans les mosaïques de la conque de l'abside, postérieures à celles du cha-ur de quelques années à peine, et où, sur un fond d'or, le Christ

■Jl)2 I.ES (lONUSTHNTS DE tA fELNTLUE

imberbe trône sur le globe du monde entre des archanges et des saints [fig. 101 1. et surtout dans les deux grands tableaux d'histoire. iuhevL^s vers M7, qui, aux cotée de l'abside, représentent, au milieu de leur cour, Justinien et Thcodora (Hg. 102. 10»). Déjà, à l'abside.

^'i).^ 1(11 , — Itavciiuc. Snint-Vilal. Mosaïque de l'abside (Phol. Alinaii .

un arl plus pompeux, plus ccrénionicux, t'e manifestait : le riche costume de saint Vital, la tôle si caractéristique — vrai portrait — de i'cvcque Kcclesius présentant son église au Christ, attestaient te goùl de cet art pour les représentations historiques et vraies. Ces tendances apparaissent plus fortement encore dans les deux grandes compositions qui évoquent, avec son luxe raffiné, sa savante étiquetle, le Palais Sacré de Bvzance.

On a décrit bten des fois les magnifiques habillements de l'empereur, de ses officiers, de ses gardes, les ajustements splendides. tout étincelants de bijoux el d'or, que porle/it l'impératrice et tes dame:> de sa suite. I.e luxe des matériaux employés correspond à celle pompe du cérémonial: c'est un éblouissement de cubes d'or, de nacres, de pierres précieuses. Mais ce qui est surtout remarquable, c'est le caractère individuel dont le maître a marqué ses

ligures. Juslinien, Théodora, l'évèque Maximien el les pei-sonnages secondaires même,- prêtres au doucereux sourire, officiei's A l'air

ntde el brutal, eunuques glabres aux joues trop pleines, dames de la cour ù l'éclatanle bcaulé, sont autant de pnrlraits cKiu'esxifs el vivants. Et sans doute il y a, dans l'alignement symétrique des figures, quelque chose de conventionnel el d'un peu monotone, et diins les 'ourdes draperies des vêtements une raideur un peu solennelle. Mais

t-ES M0MMENT8 nB I

l'éclat du coloris, le caractère des figures, la splendeur des costumes dissimuleut amplement cef faiblesses. Dans ces belles mosaïques.

lout impréffiiées d'inlluences orientales, l'art byzantin nous a laissé une de ses plus admirables créations, par où Ton entrevoit ce que fut au VI' siècle cet art profane dont on parlera lout à l'heure, el dont il nous reste à peine le souvenir,

Saint-Apnllirtaire in Classe. — Le même mélangée complexe.

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et le inêiue conflit des Iradilions anciennes et des tendances nouvelles se retrouve dans les mosaïques de l'abside de Sainl-Apollinaire in Classe (li^. 104). Dans un vaste médaillon bleu tout parsemé d'éloiJes d'or, une jurande croix gemmée s'inscrit, qui, à la croisée

- Itavennc. Sainl-Apulliii

des branches, [Kirte un busledu Christ; au sommet di' la croix, >'xi lit les mots IXt^l'ÏI, au bas les mots Salus inundi. à droite et à gauche l'A et l'U, toutes dési);nations symboliques du Sauveur. Sur les côtés du médaillon, deux blanches figures flottant dans les nues représentent Moïse el Klie; au-dessous, trois brebis lèvent les veux vers la crois. Il y a longtemps que, dans celte composition, on a reconnu une représentation de la Transliguration. où se manifeste, en plein vi" siècle, comme un suprême effort (tu symbolisme chrétien, symbolisme voulu au reste, compliqué el subtil, qui n'a plus rien de commun avec les allégories naïves du christianisme iiaixs.-inl. .\ t.-ette scène, une aulre s'oppose au bas de l'abside. Dans une verte prairie parsemée de Heurs, ombragée de pins ef toute pleine

'Jl)6 LES VONUMEKTii UE L.\ pbintuhe

d'oiseaux, saini Apollinaire, entouré de douze brebis, contemple, le» bras levés, la scène grandiose qui s'accomplit au-dessus de lui. On Haisil asaet mal, il Tant le dire, à quoi tend la représentation de ce personna|,'e, seule ligure réelle parmi tant de svmboles. Mais ce

l■■i^-. li].>. — l'arcnio. M..paÎ4ue8 de 1 abside (C^olleotion Haute Ktudes.C. San .

qui est surtout remarquable, c'est le curieux mélange qui se trouve dans celte décoration de symbolisme voulu et mystique et de réalité historique. Il semble qu'il v- ait là comme une dernière tentative de résurrection des vieilles inspirations chrétiennes, comme un suprême el impuissant essai de réaction contre l'école historique triomphante. Mais le caractère artilîciel de cette tentalive en montre

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assez la vanité : el rien ne prouve plus clairement que révolution est achevée, qui du symbolisme naïf des Catacombes a progi*essivement mené Tart chrétien austvle réaliste et monumental du vi^ siècle.

Une autre mosaïque encore subsistait à Ravenne du temps de Justinien : c'est celle de Tabside de Saint-Michel in Affricisco, aujourd'hui exposée au Kaiser-Friedrich-Museum à Berlin, et qui montre, sur un fond d'or, le Christ debout entre les archanges Michel et Gabriel. Enfin, la basilique peu connue de Parenzo, en Istrie, conserve une des (ouvres les plus remarquables de Tart byzantin du vi* siècle ifiir. 105>.

Parenzo*. — A Tare triomphal, les apôtres, en longs vêtements » blancs, s'avancent en deux files vers le Christ assis, comme à Saint- Vital, sur le globe du monde* : à la courbe de l'arcade, dans une suite de médaillons, des saintes en robes d'or, parées de bijoux, rappellent les vierges de la frise de Saint-Apollinaire-Xeuf. A l'abside, la Madone tenant sur ses genoux Tenfant divin est, comme à Saint- Apollinaire, assise sur un trône que gardent deux archanges ; des saints Fenvironnent et, parmi eux, saint Maur, qui présente à la V^ierçe Tévèque Eufrasius, fondateur de la basilique, accompagné de Tarchidiacre Claudius et du jeune fils de ce dignitaire, également nommé Eufrasius. Plus bas, dans Thémicycle, entre les fenêtres, un ange et deux saints occupent les panneaux, et, aux extrémités, deux scènes, intéressantes par le détail des costumes et des architectures, figurent rAnnonciation(fig. 106)etla Visitation. La ressemblance est grande entre ces mosaïques, qui datent du vi*" siècle, el celles de Ravenne : c'est le même mélange de dignité solennelle et froide et d'accent réaliste dans les portraits, le même luxe des ajustements et la même splendeur du coloris, le même caractère nettement oriental. Jadis ce décor se complétait par d'autres mosaïques, dont il ne reste plus que d'insignifiants fragments, et qui étaient placées à la façade de Téglise. Mais, tel qu'il nous est parvenu, Tensemble de la décoration de Parenzo mérite de prendre place à côté des meilleurs monuments de Ravenne: comme eux, il atteste de façon éclatante la supériorité de l'art byzantin au vi*' siècle ; il montre comment, au temps de Justinien, cet art a donné aux con-

1. MaiMicchi. L's receiili scoperle nel duomo di Parenzo NBAC, II, 1896^ : Errard et Gayet, L'art byzantin, Paris. 1901 ; Wlha et Niemann, Der Dom von Parenzo.

2. De cette partie de la mosaïque, découverte en 1890, seule la zone Mipéricure est antique.

yip. 106. — L' Annonciation. Mosaïque de Parenzo (Cliché Uiehl).

l'art profane 2W

ceptions chrétiennes la forme, souvent déiinitive, qu'elles garderont désormais, et mis puissamment en relief, par un style majestueux et réaliste tout à la fois, la splendeur du christianisme *.

V art profane, — Les mosaïques du chœur de Saint- Vital sont les seuls monuments qui nous restent, au vi^ siècle, de cet art profane, destiné surtout à la glorifîcation du souverain, et qui parait les murailles des palais impériaux. Mais des textes assez nombreux attestent l'importance que Byzance attacha aux représentations de cette sorte, et montrent la place que tint cette peinture d'histoire dans les manifestations artistiques de ce temps. Procope rapporte, par exemple, qu'au Palais-Sacré de Constantinople, dans le vestibule de la Chalcé, des mosaïques représentaient les victoires de Justinien, les guerres d'Afrique et d'Italie, le triomphe de Bélisaire présentant les rois vaincus et les trésors conquis à Justinien et à Théodora,et les i^ouverains debout parmi les sénateurs en habits de fête, « qui se réjouissent, dit l'historien, de la gloire du maître, et l'adorent à l'égal d'un dieu. » Au palais de Ravenne, somptueusement décoré de marbres précieux et de mosaïques, Théodoric s'était fait de même représenter, soit sur son cheval de guerre, soit debout en costume militaire, entre deux figures de femmes qui symbolisaient ses deux capitales, Rome et Ravenne. A la frise de Saint-Apollinaire-Neuf, dans la représentation du palais (Bg. 55), on entrevoit, sous les arcades, des figures à demi effacées : elles représentaient sans doute le roi ostrogoth et sa suite, dont les Byzantins vainqueurs s'empres- .sèrent de faire disparaître le souvenir. Au palais de Pavie et au forum de Naples, Théodoric avait également son portrait en mosaïques. Enfin, à la fin du vi^ siècle, à Constantinople, dans le portique Carien, au quartier des Blachernes, l'empereur Maurice faisait peindre une suite de fresques représentant les aventures de sa vie, depuis son enfance jusqu'à son avènement au trône '.

Il faut retenir attentivement ces indications éparses ; on en retrouvera de semblables à toutes lei époques de l'art byzantin. Elles montrent quelle erreur on commet en considérant l'art byzantin comme un art exclusivement religieux. Sans doute, de ces représentations profanes, la plupart ont disparu aujourd'hui, cl à

1. D*aulres mosaïques de style oriental, dal^nt du vi* siècle, se trouvent en Italie à Casaranello (Haseloff, / mu^Siici di Casaranello. BoUetlino d*Arte, I, 1907} et à Albenga (Aïnalof, Les mosaïques de Vancien baptistère d'Albenga. Vi/.. Vrem., VIII, 1901).

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