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CHAPITRE PREMIER

LA RENAISSANCE DE L'ART BYZANTIN AU XIVe SIÈCLE

I. L'art byzantin du xrv° siècle. Les monuments. Les caractères de l’art. — IT. Les causes de la Renaissance. L'hypothèse occidentale. L'hypothèse syrienne. Les raisons byzantines.

Les monuments. — La prise de Constantinople par les Latins, en 1204, et le pillage qui l'accompagna, l'essai d’empire occidental qui plaça pour un demi-siècle des princes français sur le trône des basileis et les misères qui marquèrent son éphémère existence, les difficultés de tout ordre enfin où se débattit la monarchie restaurée par les Paléologues, semblaient devoir ruiner pour toujours la civilisationet l’art byzantins. En face des peuples jeunes et vigoureux qui représentent l'avenir, Latins, Bulgares, Serbes, Turcs, Byzance alors n’est plus que le passé. Entre les Vénitiens et les Génois qui l’exploitent, les Bulgares, les Serbes, les Turcs qui l’assaillent et le dépècent, entre les révolutions politiques et sociales qui l’ébranlent, les querelles religieuses qui l’agitent'et le divisent, l'empire s'épuise et meurt. Plus d'armée, plus d'argent, plus d'énergie non plus ni de patriotisme. Autour de cet état diminué, appauvri, chaque jour le péril se resserre, et la catastrophe apparaît prochaine et inévitable.

Et pourtant, dans cet empire délabré, expirant, on constate un phénomène singulier et inattendu. Une renaissance littéraire s’y manifeste, qui est le prélude du grand mouvement de l’humanisme ;

une renaissance artistique apparaît, dont les effets se feront sentir jusqu'au xvr° siècle : et par là la Byzance décadente des Paléologues a accompli une œuvre créatrice, dont on commence seulement à sentir la valeur et l'importance.

Quiconque a visité Constantinople connaît les mosaïques de Kahrié-djami et a admiré les qualités éminentes, entente de la composition, recherche du mouvement et de l'expression, élégance simple et libre, coloris harmonieux et fort, qui montrent en elles l'œuvre d'un grand artiste. En dehors de la capitale, dans certaines provinces de la monarchie, aussi bien que chez les peuples, plus vivants et plus jeunes, qui grandissent sur les ruines de Byzance, une semblable floraison artistique éclate vers le même temps. La Macédoine et la Serbie sont pleines de monuments où se conservent le souvenir et la gloire des grands tsars serbes du xiv° siècle ; et on a dit justement que c'est là « l'ensemble le plus riche peut-être que nous ait légué l’ancien art chrétien d'Orient ! ». A Gratchanitsa, à Nagoritchino, à Matejitch, à Stoudenitsa, ailleurs encore, les peintres qui travaillèrent pour Miloutine ou pour Douchan ont, dans l'exécution grandiose d’un programme tout byzantin, fait preuve de qualités remarquables, et tel d'entre eux, cet Eutychios par exemple qui en 1317 inscrivait son nom sur les fresques de Nagoritchino, apparaît, « par la pureté et la finesse de son style, la richesse et la hardiesse de son imagination ? », comme un véritable et grand artiste. En Bulgarie, en Roumanie, la même inspiration byzantine se retrouve, et pareillement dans les églises de la Russie occidentale, où, vers la fin du xiv® et au commencement du xv° siècle, se rencontrent, à Novgorod surtout, des peintures dans lesquelles Byzance semble bien avoir la part essentielle. Sur les derniers contreforts du Taygète, au-dessus de la plaine où fut Sparte, Mistra (fig. 360, 361), l'ancienne capitale des despoles grecs de Morée, garde intactes ses églises du xiv° et du xv° siècle, et les fresques qui les décorent montrent un art savant et raffiné, d'une élégance nerveuse, d'une grâce pittoresque, d'une couleur ardente et somptueuse, qui, à la Peribleptos, a produit « son plus pur chef-d'œuvre. » Sur la mer Ionienne, le despotat d’Arta, au fond de la mer Noire, le lointain empire de Trébizonde offrent, vers le même temps, d’autres centres d’art intéressants ; au sud de

1. Millet, L'ancien art serbe (dans l'Art et les artistes, mars 1917.) 2, Millet, Recherches, 643.

LES CARACTÈRES DE L'ART Far

l'Archipel, les monuments de la Crète, insuffisamment étudiés encore, laissent entrevoir pourtant un actif mouvement d’art. El au Mont Athos enfin (fig. 362, 363), dans les couvents de la Sainte- Montagne, de longues suites de fresques, dont les plus anciennes

Fig. 359. — Constantinople. K ahrié-djami (église de Chora).

sont du xiv° siècle, dont beaucoup datent du xv° et du xvi° siècle, montrent les œuvres classiques de deux grandes écoles d'art, qu'illustrent, au Protaton de Karyès, le nom du mystérieux Manuel Pausélinos, et à Lavra, à Stavronikita, à Dionysiou, à Dochiariou, celui de Théophane de Crête et de ses émules. Ainsi, — et sans parler‘ici des miniatures, des orfèvreries, des étoffes, — d’un bout à l’autre de l'Orient, entre le xiv® et le xvi® siècle, un puissant mouvement d'art apparaît où, dans les thèmes d’une iconographie nouvelle, passe un grand souffle d'invention créatrice.

Les caractères de l’art. — Une parenté incontestable unit ces divers monuments. Des traits communs, des caractères identiques marquent ces ouvrages.

Et d'abord les circonstances historiques ont donné à cet art une orientation nouvelle. Si des églises continuent à s'élever en grand

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nombre sur tous les points du monde byzantin, les artistes qui les décorent ne disposent plus en général des magnifiques ressources de l’ancien empire. La splendeur des marbres polychromes tapissant les murailles, le luxe trop coûteux des mosaïques sont remplacés — sauf à Kahrié-djami — par la fresque plus modeste. « Le travail des matières riches, les techniques difficiles ou patientes, ivoires,

Fig. 360. — Mistra. Vue générale (Coll. Hautes-Études, B. 33).

émaux, orfèvrerie ! », sont abandonnés presque complètement. Sauf dans quelques beaux manuscrits enluminés pour des empereurs, la miniature déchue s'achemine vers la décadence. Un seul luxe subsiste, celui des étoffes somptueusement brodées, et celui des icones souvent magnifiquement encadrées et revêtues d'argent repoussé. Et parmi ces ouvrages, où de vrais artistes ont manifesté parfois un talent souple et varié, il arrive qu'on rencontre au x et au xiv° siècle des chefs-d'œuvre.

Un caractère commun et singulièrement intéressant marque d'autre part toutes ces productions. Elles n’ont plus la grandeur

1 Millet, Art byz., 11, 927.

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