LES RAISONS BYZANTINES
il oppose l’art monastique et populaire, plus réaliste, plus vivant, plus libre, plus épris de pittoresque et d'émotion dramatique. Il estime qu'un jour vint où cet art populaire, répondant mieux à l'idéal nouveau de la piété byzantine, se substitua dans les églises à l’art aristocratique. « Le développement artistique du xrv® siècle n'est que le résultat de cette évolution. » Peut-être trouvera-t-on que M. Bréhier fait à cet art populaire d'origine orientale une place trop exclusive et qu'il fait trop bon marché, dans l’art du xiv° siècle, de l'influence incontestable de la tradition hellénistique. Mais ce qu'il faut retenir, — car cela me semble la vérité — c’est que, au Jugement de M. Bréhier, les artistes byzantins du xiv® siècle ont fait assurément une œuvre puissante et originale, qu'on ne saurait, en bonne justice, considérer comme une décadence.
Les raisons byzantines. — Ainsi, tout le monde s'accorde à trouver dans l'art du xiv° siècle un mélange de deux traditions différentes, l’une hellénistique, l’autre orientale : et peut-être n'estce pas là une bien grande nouveauté, ni très caractéristique, si l’on se souvient qu’à Loutes les époques de l'histoire de l’art byzantin on constate l'existence et l'influence de ces deux courants opposés. Ce qui importe davantage peut-être, c’est de déterminer en quel lieu, dans quelles conditions, de quelle façon ce mélange s’est accompli, et ce qu'il y a en lui d'originalité et de création. L'Italie semble devoir être mise presque hors de cause ; l'influence de la tradition syrienne, fournissant d'anciens modèles docilement reproduits, ne doit être acceptée qu'avec les réserves précédemment indiquées. Où doit-on alors chercher la solution, pour expliquer un fait incontestable ?
Il ne faut point oublier tout d'abord que Constantinople, au xiv° et au xv° siècle, demeurait toujours un centre de haute culture intellectuelle. Ses écoles étaient florissantes. Les étudiants y accouraient de tous les points du monde hellénique, et de l'étranger même. Les maîtres y étaient des hommes éminents, philosophes qui commentaient Aristote et Platon, philologues et grammairiens qui, par leurs travaux sur la langue et les textes classiques, apparaissent comme les dignes précurseurs des grands humanistes de la Renaissance. Des théologiens illustres entretenaient en même temps dans l'Église un actif et puissant mouvement d'idées. Mais la Constantinople des Paléologues n’était pas seulement une cité de savants et d’érudits : elle a été capable de création, elle a produit des écrivains d’un talent original et personnel, historiens et humoristes, pamphlé-
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taires et poètes, et des savants, astronomes, médecins, naturalistes, | dont un bon juge a pu dire « qu'ils n'ont pas rendu aux sciences de
la nature moins de services que Roger Bacon en Occident ! ». Et aussi bien l'empire Lout entier concourt à cette suprême renaissance, prélude de l’humauisme et du grand mouvement intellectuel du xv® siècle. « A la veille de succomber tout entière, comme on l'a dit, l'Hellade tout entière rassemblait ses énergies intellectuelles pour jeter un dernier éciat ?. »
11 y a autre chose. À ce moment même où Constantinople agonise, commence à s’'éveiller, par un singulier contraste, un sentiment très vif du patriotisme heilénique. Dans celte Byzance mourante, on voit brusquemment reparaître les grands noms des Périclès, des Thémistocle, des Épaminondas, et se raviver le souvenir de ce que ces glorieux ancêtres firent jadis « pour la chose publique, pour la patrie ». A la veille de la ruine, l'hellénisme reprend conscience de lui-même, de son rôle, de sa grandeur : et si vaines que puissent sembler ces aspirations, ici aussi, obscurément, se prépare l’avenir.
Est-il croyable que, dans un tel milieu, l’art seul soit resté immobile ? Que son activité ait élé considérable, la masse des constructions qui datent de ce temps, la multitude des fresques qui subsistent de cette époque suffisent à l'attester. Mais cet art a pris forcément une forme nouvelle. D'une part, la tradition antique, toujours vivante — et plus que jamais peut-être dans les écoles du xiv® siècle — réveillait le goût des motifs hellénistiques, des compositions pittoresques. Les descriptions de Manuel Philès au commencement du xiv° siècle, les £xecxoeix imitées de Philostrate, montrent les œuvres hellénistiques conservées et appréciés à Byzance * : les artistes du temps y ont naturellement repris le contact avec la tradition classique. D'autre part, le grand mouvement de mysticisme qui entraïînait les âmes, la piété plus ardente qui les animait réclamaient de l’art religieux des représentations plus vivantes, plus émouvantes. De là devait naître forcément un art plus dramatique, plus pathétique, de là aussi une iconographie nouvelle, plus complexe et plus riche : et s'il est malaisé de distin-