MONREALE
qu'il en confia l'exécution aux élèves italiens qui s'étaient formés à l'école des maîtres grecs. Et c'est pourquoi, tandis que, dans le sanctuaire, les compositions conformes au canon byzantin, les saints de l'Église grecque, la langue hellénique enfin dominaient,
dans les nefs, au contraire, règnent les saints et la langue de l'Église
Fig. 265. — Monreale. Intérieur du dôme (Phot. Alinari).
latine; et c'est pourquoi surtout, aux œuvres si remarquables qui décorent le chœur et les absides, s'opposent des ouvrages plus inégaux, Où apparaît, avec une tendance légitime à s'affranchir des leçons byzantines, la marque d'une évolution qui, bien vite, acheminera vers la décadence l'art siculo-normand.
Monreale !. — Cette décadence apparaît clairement dans l'énorme décoration du dôme de Monreale, qui couvre une surface de plus de 6000 mètres carrés (fig. 265). Sans doute, l'œil est d’abord ébloui par la prodigieuse splendeur de la magnifique cathédrale,
1. Serradifalco. Del duomo di Monreale, Palerme, 1838 ; Gravina, 1/1 duomo di Monreale, Palerme, 1859-1871.
étonné par le déploiement d’un luxe incomparable : on constate vite pourtant, à regarder les détails, combien on est loin de l’art savant des maîtres qui, à Gefalù ou au palais, avaient travaillé pour Roger 11. Si, dans l'ordonnance générale de la décoration, dans la composition des scènes, on sent toujours l'influence byzantine, on voit clairement par ailleurs que les modèles byzantins ont été copiés par des arlistes indigènes, avec plus de maladresse dans le dessin, moins d'éclat dans le coloris ; et s’il est intéressant de noter cet effort pour s'affranchir, en une certaine manière, des enseignements de l'Orient grec, il faut avouer que la sécheresse de ce style, la froideur de cet art trahissent la décadence et déçoivent le visiteur que la Palatine a charmé.
Il n’est donc point utile de décrire en détail toutes les parties de cette vaste décoration, dont beaucoup de morceaux ont été au reste abondamment restaurés. Il suffira de marquer la conception générale de cetteœuvre colossale, le plan grandiose de l'ordonnance qui lui donne sa signification.
Dans l’abside principale (fig.233),comme à Cefalù et à la Chapelle palatine, le Christ Pantocrator occupe le sommet de la conque, dominant toute l'église de son buste colossal. Au-dessous de lui, la Vierge « toute pure » {4 ravaäyoavros), comme la désigne une inscription grecque, est assise sur son trône, tenant sur ses genoux l’enfant divin ; à ses côtés sont debout deux archanges et les douze apôtres, dont la rangée se prolonge sur les parois voisines; plus bas, quatorze figures de saints décorent la zone inférieure de l’hémicycle. Comme à Cefalù, c’est l'Église triomphante, figurée d'ordinaire dans l'Orient byzantin au sommet des coupoles, que le mosaïste a voulu représenter ici dans sa magnifique hiérarchie ; et la même idée s'exprime à la voûte qui précède le sanctuaire, où le symbole de l’'Hétimasie flotte entre les séraphins et les archanges inclinés, à la voûte des absidioles, où quatre séraphins entourent le médail- Jon du Christ. Sur le grand arc du transept enfin, comme à la Palatine, les deux archanges Michel et Gabriel s’inclinent, drapés à l'antique; et sur les murs de la grande nef, la foule des anges s’aligne en une double frise de médaillons.
Dans les voûtes et sur les parois latérales du transept, l'Église terrestre se manifeste par la longue série des compositions qui constituent le cycle des fêtes chrétiennes. Comme à la Martorana, comme à la Palatine, l'Annonciation occupe une place à part, aux deux côtés de l’arc triomphal, à l’entrée de l’abside ; au centre du
MONREÉALE 559
transept, se développent les scènes de l'Enfance du Christ, tandis que, dans les ailes du sud et du nord, se succèdent les épisodes de
Fig. 266. — Monreale. Mosaïques du dôme (Coll. Hautes Études, C. 736).
la Passion. Quant au cycle des miracles du Sauveur, nettement séparé de celui des fêtes, il remplit les bas-côtés.
Dans les absides latérales, comme à la Palatine, les deux grands apôtres Pierre et Paul sont figurés, et une suite de compositions rappellent l'histoire de leur apostolat et de leur martyre. Enfin, par un souvenir de l’ancienne tradition chrétienne, la grande nef est, comme àla Palatine, décorée de scènes de l'Ancien Testament, disposées en deux zones parallèles et qui vont depuis la Création jusqu’à la lutte de Jacob avec l'ange.
Au-dessus des deux trônes adossés aux piliers orientaux du sanctuaire, deux compositions d'apparat, semblables à celles que nous avons rencontrées à la Martorana, montrent, à gauche, le Christ couronnant le roi Guillaume II (fig. 266), à droite, le souverain offrant à la Vierge l’église qu'il a fondée.
On voit aisément combien cette ordonnance rappelle celle qui, dans les autres églises de Sicile, a réglé la disposition des mosaïques : c'est qu'en effet toutes s'inspirent pareïllement des principes de la liturgie byzantine. Mais si, à Monreale, la conception dominante ne s'écarte guère de celle qui a créé la décoration de Cefalù ou de la Palatine, l'exécution diffère étrangement. Comparez l'abside de Monreale, — la plus belle partie assurément de ce vaste ensemble, et celle qui dut être traitée avec le plus de soin, — à l'abside presque semblable de Cefalù (fig. 260) : sans doute, les inscriptions qui accompagnent les figures sont grecques, et à ce titre les mosaïques peuvent être considérées peut-être comme l'œuvre de maitres byzantins: pourtant elles ne ressemblent plus guère à celles du milieu du xn° siècle ; elles ont quelque chose de plus raide et de plus sec, plus de froideur dans le coloris, moins d'élégance dans le dessin. Regardez maintenant les autres mosaïques, qui toutes sont accompagnées d'inscriptions latines: assurément les compositions évangéliques comme les épisodes de l’Ancien Testament se conforment, dans l'arrangemement des scènes, aux règles de l'iconographie orientale; mais la technique offre de frappantes analogies avec les mosaïques des nefs de la Palatine ; comme elles, elles sont l'œuvre d’ouvriersindigènes, formés à l'école des maîtres grecs, mais infiniment moins habiles.
Aux merveilles de l'art religieux, les rois normands avaient ajouté, aussi bien au château royal de Palerme que dans leurs maisons de plaisance, les splendeurs de la décoration profane. Malheureusement fort peu de chose en a survécu. Il suffira de rappeler les mosaïques qui, dans la chambre du roi Roger au palais ou sous les voûtes à stalactites de la Zisa, représentent des archers et des cen-