CHAPITRE I
Sommaire. — [. Généralités. — II. Les cinq Écoles. — III. Plan du manuel. — IV. Définition et origines de l'Art musulman. — V. Arts antérieurs et leur influence sur les premiers édifices musulmans, leurs survivances dans les édifices postérieurs. — VI. Influences orientales. 1° Survivances assyrochaldéennes. 2° L'art sassanide. — VII. L'influence byzantine. — VIII.
Influences occidentales. — IX. Origine de l'ornementation géométrique. — X. Conclusion.
Ï. — (Généralités.
L'architecture doit se définir l'art de composer les édifices, de les construire et de les décorer. Les définitions qui ne tiennent compte que de la construction et de la décoration sont incomplètes. Le caractère de l'architecture dépend en effet tout d’abord de la composition, c’est-à-dire de l'accord plus ou moins complet entre le programme et la conception réalisable de l’œuvre. La construction et la décoration ne sont que les moyens matériels de réaliser la conception d'ensemble et d'en parer plus ou moins richement les diverses parties.
L'art de la composition réside principalement dans l'invention du plan, la corrélation de ses divers éléments, ensuite dans les proportions données aux coupes et aux élévations. L'étude de la composition architecturale doit être faite en même temps que celle du programme auquel l'architecte doit satisfaire, car c'est de l’harmome qui existera entre l'édifice et sa destination que résulteront la beauté et la convenance de l'édifice, c'est-à-dire, en somme, l'effet général, l'impression produite par l'ensemble de l'œuvre.
Celle-ci ne doit son mérite n1 au mode de construction envisagé en soi, m au mode de décoration ; la construction, quelque logique qu'elle soit, ne peut pas suffire à elle seule à produire une œuvre architecturale complète, pas plus d’ailleurs que le parti décoratif seul ; la construction peut être assimilée à ce que sont pour le langage la correction grammaticale et la syntaxe, et la décoration aux artifices de style. Mais, de même que dans un discours la composition est le principe primordial de l’œuvre, il en est de même pour l'architecture, comme du reste pour la peinture et la sculpture. Dans les traités de rhétorique ne rend-on pas indispensable la composition du plan du discours ? Cette expression seule suffit à définir l'essence de la composition architecturale. C’est du plan, c’est de sa composition, c’est-à-dire de la réunion des parties dont il se compose, dans la manière dont le parti principal domine les accessoires, dont ceuxci se classent successivement par ordre d'importance décroissante, par le sacrifice de certaines parties, par la prédominance dés points sur lesquels doit se porter l'attention, par la subordination dés détails à l'ensemble, que l’on arrive à créer une œuvre remarquable. Il serait facile de prendre pour base de la théorie de la composition architecturale les principes qu Horace ou Boileau ont donnés dans leurs Arts poétiques, les principes de composition artistique y seraient aisément retrouvés. Cette comparaison fait comprendre, je pense, combien sont inexactes les définitions qui font consister l’architecture ou dans la construction des édifices, ou dans leur décoration ; ces définitions ne feraient de l'architecte qu'un constructeur, ou qu'un décorateur ; il doit être l’un et l’autre, mais 1l doit être avant tout le maître de l’œuvre, c’est-à-dire l'artiste qui crée un ensemble. Il y a des œuvres qui ne sont parfaites qu'au point de vue de la construction, comme certains travaux publics, grandes constructions industrielles, etc., — qui ne sont pas de l'architecture. — [l yaiussi des décors ingénieux qui n’en sont pas non plus, comme, pär exemple, certains portails du xv° siècle d’une confusion déplorable, certains monuments hindous dont l'esprit ne saisit ni l’ensemble ni le détail, certains intérieurs d’églises italiennes, ou espagnoles, ou allemandes du xvine siècle, dont l'incohérence défie toute description. |
La conception du plan comporte nécessairement et implicitement celle des coupes et des façades, c'est donc dans le relevé des plans et dans leur compréhension que réside la véritable étude de l'architecture. On comprend done de quelle importance est, d’une façon
générale, pour l'étude de l’archéologie monumentale, la connaissance
LES CINQ ÉCOLES à.
exacte du plan des édifices. L'étude des détails de construction et de décoration n’en a pas moins une importance très grande, mais je voudrais faire comprendre ici que c’est par les grandes lignes et par les ensembles que l’on doit étudier l’histoire de l'art et que c'est par cette étude que l’histoire peut réellement avoir une utilité pra- tique ; c'est dans le style, dans le caractère des monuments qu'on peut puiser les enseignements les plus utiles ; réduite à l’étude minutieuse des détails, l'archéologie n’est plus qu’une réunion d'éléments dont Peacotioment échappe à l'esprit. De même qu'un paléontologiste à qui l'étude de l'anatomie comparée est étrangère ne voit qu’un côté bien incomplet de la science qu'il étudie, de même l'archéologue à qui les principes de la composition architecturale sont inconnus, risque de se perdre dans les détails et d’être condamné à ne voir que les petits côtés de la question. Aussi ai-je toujours été étonné de voir que ni à l'École normale supérieure, ni à la Sorbonne, qui forment la plupart de nos archéologues, il n existe de E dhuaces sur l’histoire de l'architecture.
Je ne donnerai pas de définitions des différents systèmes de construction ni des termes employés pour désigner les éléments des édifices ; je suppose que ces notions élémentaires sont suffisamment familières à mes lecteurs, soit qu'ils les aient puisées dans des ouvrages techniques, soit que l’étude de l'archéologie monumentale srecque, romaine, byzantine ou médiévale les ait habitués à comprendre la terminologie technique de l’architecture et des arts qui en dépendent.
El" bPes Cinq Ecoles.
J'aborderai ensuite l'étude de ce que j'appelle les grandes Écoles d'architecture musulmane, qui embrassent Îles monuments de l'Afrique du Nord, l'Espagne, la Sicile, la Turquie d'Europe, l'Asie Mineure, la Syrie et l'Égypte, l'Arabie, la Mésopotamie, la Perse, le Turkestan et l'Inde musulmane. La division que Jj’adopte entre les diverses écoles se justifie par des considérations géographiques el HÉorques Une ligne idéale remontant le cours de l Euphrate et aboutissant à Alexandrette forme assez exactement la ligne de démarcation des deux influences orientale et occidentale qui ont donné leur caractère général aux monuments de ces régions. Au nord et à l’est, l'influence persane; au sud et au sud-ouest, les influences arabes, égyptiennes et mogrebines, ont formé les
écoles persane, syro-égyplienne, mogrebine, Enfin, une ligne allant d'Erzeroum à Alexandrette sépare au nord les contrées d'Asie Mineureet d'Europe orientale où l’école {urque ou ottomane à on ses plus beaux monuments.
Il est très important de remarquer que cette division ne comporte pas deslimites très nettes et ne présente pas un caractère absolu. Elle doit servir de guide dans l'examen des monuments pour en déterminer à priori le style prédominant. D'autre part, cette division tient compte d’une remarque fort importante pour l'étude de larchéologie musulmane. C’est que souvent des conquêtes passagères et successives n’ont affecté que très légèrement seulement, le caractère de l’art d'une région.
L'architecture musulmane est fonction du lieu et non du régime politique auquel le pays est soumis !. Elle ne sera influencée que par les variations dans l’orthodoxie religieuse (comme par exemple celle de l'Égypte et de l'Afrique du Nord sous les fatimites).
Enfin, sans nul doute, les diverses écoles ont eu leur apogée à des époques très diverses et ont réagi les unes sur les autres. Ainsi les monuments de Konieh, si originaux déjà, sont encore fortement imprégnés des influences syro-égyptiennes. Ceux de Brousse, également turcs, ont conservé longtemps l'influence des traditions byzan-
ines.
Je procède donc à l'étude des monuments par école régionale et j'étudie successivement :
1° L'école syro-égyptienne: Égypte, Syrie, Arabie. : 90 L'École moresque ou du mogreb: Algérie, Maroc, Tunisie, Espagne, Sicile.
3° L'école persane : Perse, Mésopotamie, Arménie, Caucase, Turkestan, Afchanistan, Béloutchistan. | ° L'école turque ou ottomane : Constantinople, Anatolie. 5° L'école indoue : Inde.
TEE Plon du Manuel.
Ce manuel sera donc divisé en six chapitres : Chapitre 1. — Origines.
1. Les monuments élevés par les sultans seldjoucides à Mossoul en Perse et en Asie Mineure n’ont aucune analogie entre eux.