Chapitre VI. — École indoue
Chacun de ces chapitres devraitcomprendre l'étude des éléments, des monuments, des matériaux, de la structure, de la décoration, de la composition, et embrasser :
L'architecture religieuse : mosquées, oratoires, médresses, couvents, monuments funéraires.
L'architecture civile : palais, écoles, hôpitaux, khans, bazars, maisons de ville et de campagne, édifices d'utilité publique (ponts, aqueducs, citernes, fontaines, réservoirs, barrages).
L'architecture militaire : murs, tours, portes, etc.
Mais 1l ne m'a pas été possible de donner à chacun de ces chapitres l'étendue qu'il devrait comporter; j'ai dû en condenser la matière afin de rester dans les limites qui m’étaient imposées. :
En employant le mot école pour caractériser les styles des diverses branches de l’art musulman, je n'ai point voulu entendre que l'enseignement de l'architecture ait jamais été donné collectivement dans aucune région musulmane, comme 1l l’est actuellement dans les grands centres artistiques du monde moderne. Avant le xix° siècle, cet art a toujours et partout été enseigné par ateliers, et c'est l’enseignement donné par les maïîtres à leurs collaborateurs immédiats qui a toujours formé autrefois les Jeunes architectes. Aujourd'hui encore, parallèlement à celui de l’école proprement dite, l'enseignement de l'atelier reste le fondement de l'éducation professionnelle. L'évolution des modes architecturales en Orient à donc toujours été due à l'influence simultanée du talent de quelques rares grands artistes, et à la forme de luxe préférée par quelques fastueux souverains. Ainsi s'explique Île caractère particulier des monuments du Turkestan élevés sous Tamerlan, ouvrages d’architectes persans, décorés par des céramistes chinois et suivant un programme grandiose dicté par le prmce mongol. Sélim I°*, en appelantà Constantinople des artistes persans pour exécuter des faïences, amena la création d’une céramique nouvelle à fond blanc par suite de lemploi d'une terre ou fritte blanche analogue, comme aspect, au kaolin, tandis qu'en Perse, les émaux s’appliquaient sur des terres colorées, comme les Tures l'ont fait à Brousse ; et c’est de cette transposition de procédés traditionnels sur un subjectile nouveau qu'est due l'originalité de la céramique ottomane.
Je n'ai pas voulu adopter pour l'étude des monuments la division sénéralement suivie par les auteurs des manuels d'archéologie qui consiste à examiner successivement les architectures religieuse, civile et militaire. L'ordre chronologique m'a semblé préférable pour l'étude de l’art musulman.
En effet, à mon avis, ce livre doit surtout servir de guide pour apprécier la date desédifices d'après leurs caractères architecturaux, et c'est par la présentation d'unesérie de documents rangés par ordre chronologique qu'on obtiendra ce résultat. La pauvreté de la Hittérature relative à l'architecture musulmane donne plus de prix à l'étude des monuments datés, les seuls qui puissent servir de base certaine DORE se faire une idée exacte de l’évolution de l'art.
Enfin, à + Vague époque, le style était unique pour tous les ne ments, cl qu'en soit l'affectation : la mouluration, l'appareil et la décoration présentaient les mêmes caractères architecturaux. De plus, l'identité de la civilisation islamique dans tous les pays musulmans achève de donner une certaine unité à l’ensemble des monuments. C’est donc surtout par le style d'une époque que l’on peut comparer, par suite différencier, les édifices d'une même régionf examiner combien les variétés des styles ont réagi les uns sur les autres, et déterminer les survivances si fréquentes dans des pays dont les conditions de vie morale et matérielle ont si peu changé Jens trois siècles. |
Jusqu'ici la comparaison chronologique n’en a été faite que dans des limites assez étroites par Girault de Prangey!. En l’étendant à toutes les parties de l'Islam, j'aipensé qu'elle permettra de s'orienter au milieu de tous ces édifices qui se sont élevés dans un si pittoresque mélange de races et d’influences, de déterminer même par une sorte de méthode d'interpolation l’âge d’un monument inconnu.
Les listes chronologiques qui terminent chaque chapitre formeront un résumé de l'histoire de l'art musulman. Si l'on réunissait, en cinq colonnes verticales et parallèles, toutes les dates et tous les monuments, on pourrait, en prenant toutes les séries horizontales
1. Essai sur l'architecture des Arabes... en Espagne, en Sicile, etc. Girault de Prangey, peintre de talent, mort près de Langres il y a peu d'années, avait consacré sa vie à l'étude des arts musulmans; et grâce à une conscience remarquable et à un talent de dessinateur d'une exactitude extraordinaire, il a laissé des œuvres auxquelles on peut se reporter en toute sûreté. Les notes dont il a accompagné ses dessins, et le texte de son Essai seront toujours consultés avec fruit.
ORIGINES DE L ART MUSULMAN pi
correspondant à une même époque, former le tableau synchronique de l’art musulman en ce siècle, Au contraire, en prenant une colonne verticale, on pourrait suivre l’évolution complète de chacune des orandes ébobs artistiques de l'Islam.
La plupart des ouvrages publiés sur les monuments musulmans n’ontpas suflisammentcherché àrendreclairement intelligible l’artet les conceptions qui les ont produits ou décorés. C'est seulement en examinant attentivement les planches que le lecteur peut analyser les monuments, en déduire l’idée originale ou grandiose qui les à exécutés ; aussi ai-je donné une grande place à l'illustration. L'archéologie devient plus vivante et plus profonde quand elle permet de se représenter le milieu dans lequelest né le monument, des expliquer les origines de cette décoration et des motifs qui la composent. Seule la photographie permet de donner ainsi une idée plus rapprochée, plus nette et plus exacte des chefs-d'œuvre produits par des civilisationsétrangères ou antérieures, et c'est pour cela que j'ai écarté de l'illustration de ce livre, autant que j'ai pu le faire, les gravures ou les lithographies.
IV Définition el origines de l'art musulman.
En moins d’un siècle la conquête arabe qui s’étendit d'une poussée si formidable sur tout l'Orient, sur l'Afrique du Nord et sur l'Espagne, bouleversa le cadre social de tous les peuples asservis en imposant une religion, une organisation, des mœurs et des habitudes nouvelles. Une seule discipline s’étendit par la vertu d’une foi unique. Sur les anciennes ‘provinces romaines encore épuisées par les conquêtes stériles des barbares du Nord, sur ces pays ruinés, déchirés par les querelles des sectes chrétiennes, s'éleva un monde nouveau, le monde arabe ou sarrasin, qui fut pendant des siècles un monde plus civilisé que la plupart des pays d'Europe. La nouvelle conquête si soudaine accomplie par des pasteurs pauvres, il est vrai, mais d’un caractère chevaleresque et de sentiments souvent raffinés, fut féconde et créatrice. Mahomet avait promis à ses croyants la possession des royaumes du monde. La jouissance des biens terrestres fut regardée comme un présent et une récompense, non comme un bonheur méprisable indigne de l’homme religieux. Aussi les souverains musulmans cherchèrent à s’entourer de luxe et à orner leurs villes et leurs palais. Le faste des califes devint proverbial, et leur empire vit s'élever de toutes
Fe NOTIONS PRÉLIMINAIRES
parts des monuments splendides d’une richesse et d'un luxe qui sont restés légendaires en Orient. Mais cet art n’était pas original dans son essence, il ne l'était que par l'expression nouvelle que lui demandaient les nouveaux maitres de l'Asie et de l'Afrique.
Pour bien comprendre le caractère de l’art musulman, 1l nous faudra donc continuellement nous reporter aux civilisations qui l'ont précédé, aussi bien qu'aux nécessités auxquelles 1! devait répondre et qui dérivent toutes du statut social musulman.
Heureusement l'Islam est encore vivant à nos portes. Depuis le xv® siècle, il n’a pour ainsi dire plus évolué. Refoulé par l'expansion occidentale, il s’est replié sur lui-même, gardant ses vieilles ‘coutumes sociales, religieuses et artistiques. Inébranlable dans sa vie traditionnelle, il laisse crouler lentement les splendides débris de son passé. Lorsque nous lisons les Mille el une Nuits, nous retrouvons retracés presque littéralement les tableaux de la vie quotidienne que l’on observe de nos jours dans les villes musulmanes. Même à Stamboul, au Caire, à Tunis, l'envahissement européen n'a pas changé le caractère ni l'aspect des quartiers musulmans. On pourrait illustrer les pages de l'ouvrage célèbre que je viens de citer avec des vues photographiques prises aujourd'hui dans les rues, les bazars, les places, de bien des villes musulmanes contemporaines. Fu |
Cette immobilité, cette lenteur d'évolution de toute une race, cette survivance dans l'esprit des musulmans de nos Jours des idées. de leurs ancêtres, se retrouve même dans les œuvres artistiques qu'ils produisent. Non seulement les industries locales qui subsistent encore ne sont que les restes souvent encore intéressants des industries d'autrefois, mais les architectes indigènes, lorsqu'ils doivent construire de nouvelles mosquées ou de nouvelles fontaines, innovent rarement. On retrouve dans leurs œuvres des souvenirs frappants des œuvres de leurs prédécesseurs ; en voici un exemple :
Le minaret neuf de la Djama Zitouna à Tunis qui a été exécuté récemment par deux architectes indigènes, Si Sliman Enmgro et Si Fahar ben Saber, est d'un beau style andalou ‘. Or les ancêtres d’un de ces deux artistes, Si Sliman Ennigro, furent architectes à Cordoue, à Séville, à Grenade avant de devenir les architectes des beys de Tunis après l'exode de 1610. Au Maroc, les architectes