Chavdins 0p. 1er /El D
MONUMENTS MODERNES DE LA PERSE MORer re
Perse, ces établissements sont rentés ou gratuits, et sont alors rangés
dans la catégorie des biens wakoufs ou de mainmorte ; ce sont des
fondations pieuses comme les medressés, les mosquées, les écoles
Fig. 310. — Salle intérieure au medressé Madéré-i-Chah Sultan Hussein à Ispahan. — Cliché Gervais-Courlellemont.
etc.. ou bien alors ce sont des établissements payants, c’est-à-dire rapportant un revenu à ceux qui les ont construits !. Ceux des villes sont quelquefois très considérables, comme le caravansérail Madéré-i-Chah d'Ispahan que nous venons d'étudier. Ceux des campagnes sont plus simples. Ge sont des édifices sur plan
1. D'après les évaluations que Chardin en donne à différentes reprises, on voit que ce revenu représente environ 5 °/, de la dépense faite pour la construction.
carré, flanqués de tours aux angles (fig. 247 et 311) à un ou deux étages de chambres. Celles du rez-de-chaussée sont souvent ados-
sées aux écuries de manière à ce que les voyageurs puissent, par une
Fig. 311. — Plan du caravansérail Passengan, par Pascal Coste, construit en 1805 par Hadji Mohammed Bakir,riche marchand de Kazvin.
petite fenêtre percée dans le mur de séparation, se rendre compte de la façon dont on traite leurs chevaux. Quelquefois, ces caravansérails possèdent de plus belles chambres, des boutiques où les voyageurs peuvent s'approvisionner de vivres, cerlains même ont des bains. Au centre de la cour carrée est creusée une citerne ou placée une fontaine. |
Palais Tchehel-soutoun. — Le Tchehel-soutoun (fig. 312, 313 314), qui se trouve au sud du palais royal à [spahan, et à peu près à égale distance du Tchar-bag, fut primilivement bâti sous Chah-Abbas I, Détruit par un incendie il fut reconstruit sous le règne de Chah-Sultan-Hussein. « Bâti au milieu d’un jardin
Fig. 319. Pavillon de Tchehel-soutoun à Ispahan, rebâli sous Chah-Sultan Hussein en 1700. — Cliché Gervais-Courtellemont.
comme les autres, ! c'est un pavillon qui consiste en une salle élevée de einq pieds sur le jardin, large de cinmquante-deux pas de face, et huit de profondeur, à trois étages hauts de vingt pieds l'un sur l’autre, dont le plafond fait d'ouvrage mosaïque ? est porté
dj Chardin. op. cit, IL, p.368 el suive.
>, Ces plafonds étaient assemblés, peints, dorés et entièrement terminés par terre, avant d'être posés. On les guindait tout d'une pièce, ce qui faisait l admiration de Chardin (II, p. 10). Ce mode d'opérer était, je crois, général en pays musulman, car, à examiner de près la question, il ne paraît pas possible de donner aux peintures de ces plafonds la finesse qu'on y remarque si l’on ne les peint pas posément et à son aise, comme on peut le faire sur des plafonds posés à terre. A Tunis, l’amine des peintres, dans un rapport qu'il m'a fait sur sa profession, m'a confirmé que ce travail se faisait toujours ainsi autrefois à Tunis.
414 Fos ÉCOLE PERSANE 1
sur dix-huit piliers de colonnes, de trente pieds de haut tournées et dorées. Il consiste de plus en deux chambres qui sont à côlé et grandes à proportion et en une autre salle au dos de la grande, de trente pas de face et de quinze pas de profondeur, lambrissée de
Fig. 313. — Plafond du palais de Tchehel-soutoun, Cliché Gervais-Courtellemont.
même que la grande, avec de petits cabinets. Les murs sont revêtus de marbre blanc, peint et doré jusqu'à moitié de la hauteur, et le reste est fait de châssis de cristal de toutes les couleurs. Au milieu du salon, 1l y a trois bassins de marbre blanc qui vont en rapetisaunto al y a quatre cheminées dans le salon, deux à droite, et deux à gauche, au-dessus desquelles 1l y a de grandes peintures qui Uennent tous les côtés, dont l’une représente une bataille d'Abbas
à MONUMENTS MODERNES DE LA PERSE 415
le Grand contre les Uzbeks, et les trois autres des fêtes royales !. Les autres endroits sont peints ou de figures dont la plupart sont: obscènes, ou de moresques d’or et d'azur appliqués fort épais. On n'y voit nul vide, tout est couvert de cette manière-là. Au haut du
Fig. 314. — Détails de la voûte du talar du palais de Tchehel-soutoun à Ispahan. — Cliché Gervais-Courtellemont.
salon, tout à l’entour, sont attachés des rideaux. de fin coutil, doublés de brocart d'or à fleurs, qu'on tire du côté du soleil en les étendant jusqu’à huit pieds de terre, comme une tente ce qui rend le salon très frais... Dans le même enclos où est ce superbe salon, il y en a deux autres, l’un composé de cinq étages octogones ouverts
1. C'est la première mention que fasse Chardin de peintures représentant des êtres animés employés dans les édifices civils. Mais cela est fréquent en Perse surtout, depuis le xv° siècle. On peut d’ailleurs s'en faire une idée par les miniatures des manuscrits persans, cf. t. II de cet ouvrage, fig. 18 et 30.
l'un sur l'autre en perspective, ou en étrécissant, chacun soutenu sur quatre piliers tournés et dorés et orné d'un bassin au milieu. L'autre salon est fait en carré avec plusieurs chambres et cabinèts à côté ; à côté du Tehehel-soutoun se groupaient les bâtiments du sérail, Mehman-khané, Amarat-Firdous, Divan-khané, Amarat der-i-chah, précédé d'un bassin de vingt pieds de large entouré d'un rebord de marbre; pavillons à deux étages, peints et dorés, azurés avec plafonds de rapport ».
Fig. 315. — Plan du kiosque des miroirs à Ispahan, par Pascal Coste (Aïneh-khané).
Le palais actuel de Tchehel-soutoun fut encore plus richement décoré: voici, d’après M. Dieulafov et P. Coste, comment il est construit : son portique extérieur est soutenu par dix-huit colonnes en bois de cèdre, octogonales revêtues de glaces étamées, retenues par des cadres. Celles du centre, au nombre de quatre, posent sur des bases sculptées représentant quatre lions groupés, jetant de l’eau par leurs gueules ouvertes (fig. 312) dans un bassin
placé devant la salle du trône ; le plafond à fleurs peintes avec
compartiments garnis de glaces biseautées (fiyg. 313) entourées de prismes de cristal ! repose sur une corniche en mosaïque de bois
1. J'ai vu chez M. Dieulafoy un prisme de verre qu'il a trouvé à Mossoul et qui devait être employé pour décorer un joint. On voit que la préoccupation d'obtenir des effets par les surfaces émaillées ou vitrées est ancien et date peut-être déjà de l'époque sassanide.
mêlée d'étoiles scintillantes. Les murs sont couverts de peintures persanes à personnages!, notamment dans la salle du trône ; celle-ci, qui se trouve au fond du porche, est recouverte d’une demi-coupole ornée de stalactictes (fig. 314) entièrement garnie de plaques de verres serties dans une monture, analogue à là mise en plomb de
Fig. 316. — Détail intérieur du kiosque des miroirs à Ispahan. Cliché Gervais-Courtellemont.
nos vitraux, l'arc de tête est décoré de la même manière, et ces stalactictes qui s'étagent par encorbellements superposés aboutissent à une coupole étoilée, construite de la même manière (fig. 314). D'autres parties de la décoration consistent en miroirs entourés de cadres dorés. Gette ornementation en glaces ou en verres sertis de métal a eu son épanouissement dans l’exécution de voûtes en stalactites prismatiques, du plus bel effet au petit palais de Ser-Pouchi-Deh à Ispahan (ila été élevé par Seid-ed-Daula-Mirza, fils de Fath- Ali-Chah). Au palais du chah à Téhéran plusieurs salons sont ainsi décorés Les stalactictes à éléments rectilignes qui sont dérivés de l'emploi de la brique y trouvent tout naturellement leur application?.
1. On voit (fig. 312) que toute la décoration peinte a disparu de la face antérieure du palais comprise sous le portique.
2, L'exécution de ce genre de travail est encore familière aux ouvriers persans et j'ai vu à l'Exposition universelle de 1878, dans le petit pavillon persan du Champ-de-Mars, comment ceux-ci traçaient leur ouvrage. Après en avoir dessiné un plan exact sur le sol, ils relevaient successivement au moyen de fils à plomb les points ainsi projetés, et, procédant par plans successifs, ils arrivaient au sommet de la voussure qu'ils fermaient par une voûte étoilée.
Palais de Hecht-Behicht— Près du palais de Tchehel-soutoun, en bordure du Tchar-Bag,setrouvele pavillon des huit paradisou Hecht- Behicht construit par Fath-Ali-Chah. Il se compose de deux étages d'appartements, quatre au rez-de-chäussée et quatre au premier, reliés par un grand salon commun. Cette pièce est voûtée d'une grande coupole à alvéoles toutes dorées, peintes et ornées de glaces. Des terrasses l'entourent avec des canaux et des pièces d’eau, tout comme le palais de Tchehel-soutoun. Le palais d’Aineh- Khané ou pavillon des Miroirs, qui se trouve sur la rive du Zendéroud opposée à Ispahan et à l’ouest de la route de Chiraz et auprès du pont Hassan-Beg, est d'un plan beaucoup plus simple que le Tchehelsoutoun, mais il est disposé d’une façon analogue (fig. 315). Les colonnes de bois étaient autrelois revêtues de miroirs à facettes, ses plafonds en marqueterie de bois de cyprès et de platane (fig. 316 brs) sont rehaussés de peintures et de dorures, les lambris sont revétus de faïences de couleur et les murs décorés de peintures, de niches à stalactites et de glaces (Gg. 316). Enfin les portes et les croisées sont fermées par des vantaux à jour comme les moucharabiés du Caire; ce pavillon a quarante-quatre mètres sur vingt et un. Les quatre colonnes centrales sont, comme au Tchehel-soutoun, soutenues par des bases de marbre ornées de lions épannelés, qui Jet tent l’eau dans un bassin placé entre ces quatre colonnes. Derrière le portique, une salle fermée par des panneaux et des fenêtres grillées précède une autre salle couverte par une coupole richement décorée.
Maisons privées. — Ces prilais sont le développement de la salle d’apparat des maisons persanes, au centre desquelles est un salon large et ouvert sur un jarlin intérieur (fig. 244) où les effets d'eau sont ménagés avec art ; de chaque côté de ce salon, d’autres salles accessoires sont surmontées par les pièces d'habitation auxquelles des escaliers intérieurs permettent d'accéder. Autour de la cour intérieure sont les pièces deservice, et quelquefois un autre pavillon ou andéroun destiné à l'habitation des femmes. Mais si ces maisons sont luxueusement décorées intérieurement, ce luxe est précaire, car les maisons sont construites généralement en briques crues !. Elles n'ont donc qu'une existence éphémère d’ailleurs bien en harmonie avec la fortune précaire de leurs possesseurs et les super-lilions qui les empêchent souvent d'habiter
1. Nous renvoyons aux (lescriptions données par Tavernier, I, 49. — Thévenot, [If, 186. — Chardin, IT, 110.