CHAPITRE I
1. La concentration dans l'industrie et le commerce de gros. — La concentration est un phénomène à peu près général dans toutes les branches de l'activité économique, sauf en agriculture, par suite de l'extension et de la résistance de la petite propriété. Les deux grands facteurs de la concentration industrielle ont été l'emploi de la vapeur et les progrès du machinisme.
La concentration présente des avantages techniques et commerciaux. Les premiers consistent dans une exécution plus rapide, une division du travail plus avancée, un outillage plus perfectionné, une direction plus capable. Les grandes entreprises sont plus solides, plus puissantes; elles résistent mieux aux crises. Les avantages commerciaux résident dans des conditions plus favorables pour les achats en gros, une réduction des frais de transport et de crédit, la possibilité de vendre i meilleur marché en prélevant un moindre bénéfice sur chaque article, une meilleure organisation des ventes avec une diminution des frais qui en résultent, tous
avantages qui concourent à réduire les frais généraux et Je prix de revient. Au point de vue social, la concentration conduit à des salaires plus élevés pour une moindre durée de travail, à une plus grande stabilité des commandos qui a pour conséquence des chômages moins fréquents.
La concentration ne semble pas indéfinie; elle rencontre des limites au point de vue de la direction et de la surveillance, et la loi peut intervenir, — comme c'est le cas aux États-Unis, — quand elle conduit aux abus du monopole. D'ailleurs, son champ d'action et ses limites varient avec le genre d'industrie, les facilités de transport, la nature des objets fabriqués, la puissance des installations et le perfectionnement de l'outillage.
2. Les formes diverses de la concentration. — A) L'intégration. — L'intégration consiste à réunir dans une même entreprise et d'une façon permanente : a) soit les différentes phases de la fabrication et de la vente d'un même produit, depuis l'extraction de la matière première jusqu'à la livraison de la marchandise achevée au consommateur, — et c"est l'intégration industrielle ou verticale; b) soit des industries ou des commerces différents en vue de satisfaire une même catégorie de besoins, — et c'est Vintégration commerciale ou horizontale. La première forme est pratiquée surtout par les grandes sociétés métallurgiques ainsi que dans les industries chimiques; la seconde . est celle des grands magasins et des magasins de gros coopératifs1.
L'intégration exige la réunion d'industries différentes et spécialisées, mais connexes, rassemblées dans un même tout harmonique et dune façon permanente. Elle
1. Les Établissements Potin possèdent chocolatorie, confiserie, biscuiterie, charcuterie, fabrique de conserves et moutarde, distillerie, savonnerie, parfumerie, caves pour vins de Champagne à Épornay, vignobles et chais dans le Midi, à Bordeaux olfrn Tunisie (vignobles de Potinvillo, près Tunis, qui voisinent avec des carrières et une fabrique de ciment).
La Distillerie de la Bénédictine présente un autre exemple d'intégration ; elle cultive les plantes qui lui sont nécessaires, elle fabrique ses alcools, ses emballages, imprime ses prospectus et ses réclames.
a pour avantages spéciaux de résoudre les antagonismes et de faciliter l'unité de vues dans les entreprises intégrées, de cumuler leurs bénéfices, de supprimer les difficultés d'approvisionnement, de répartir les risques sur les différentes branches réunies. Elle se heurte aux difficultés provenant soit de la complexité de l'entreprise au double point de vue de la direction et de l'organisation, soit des représailles de la part des concurrents.
B) Les Trusts.— Le trust est formé par la réunion dans une même entreprise, d'une façon définitive et par fusion complète, des entreprises appartenant à une même branche industrielle1.
Les trusts sont répandus surtout aux États-LTnis, et notamment dans les États dont la législation est moins sévère à leur égard. Le plus ancien, le trust du pétrole, date de 1882, et le plus important, celui de l'acier (United States Steel Corporation), a été formé en 1901. Cette localisation tient à différentes causes : le dcNcloppement de la grande industrie, la concentration de certaines matières premières (pétrole, minerais, etc.), la politique de libre concurrence des chemins de fer, l'intensité de la protection douanière, véritable « mère des trusts », la vulgarisation de 1 '( sprit spéculatif, favorisé par la liaison qui existe entre la banque et la bourse, la nécessité de faire front aux syndicats ouvriers, organisés en véritables « trusts de la main-d'œuvre ».
Les trusts possèdent tous les avantages de la concentration industrielle et commerciale, dont ils représentent une des formes les plus avancées; ils poussent à la sélection des entreprises en ne conservant que les plus rémunératrices et les mieux outillées, supérieurs en cela aux cartels: ils bénéficient d'une large réduction des tarifs de chemin <!<* ferj ils économisent la
1. Le mot trust signifio fldéi-commis, c'est-à-dire la délégation des droits à un ou plusieurs trustées (mandataires munis de pleins pouvoirs).
main-d'œuvre, l'outillage, les organes de direction, les frais de vente et, notamment, les frais de représentation en diminuant le nombre des voyageurs de commerce.
La puissance des trusts les porte naturellement à viser au monopole. Jenks a établi graphiquement que les prix augmentent en proportion du pouvoir du monopole que détient le trust à chaque période de sa vie économique, comme ils sont aussi fonction de l'élévation des tarifs douaniers. Toutefois, ce mouvement de hausse se heurte à la concurrence toujours possible de nouveaux ou d'anciens producteurs, au pouvoir d'achat du consommateur, au remplacement d'un produit par un autre, à la puissance de l'opinion publique qui va jusqu'au boycottage des produits.
On reproche encore aux trusts : a) leurs méthodes financières qui conduisent à la surcapitalisation, c'est-àdire à l'exagération, au boursouflement du capital, — les Américains disent le mouillage [watering), — ce qui permet de réduire en apparence le pourcentage des dividendes; b) la pratique du dumping qui, grâce aux barrières douanières, leur permet de vendre certains articles plus cher sur le marché intérieur qu'à l'étranger; c) l'absence de publicité dans leurs opérations; d) l'influence politique qu'ils exercent dans les élections.
Il existe des trusts en Europe, notamment en Angleterre, mais les États-Unis en restent la terre classique. On connaît aussi quelques trusts internationaux qui se sont formés grâce à la localisation très étroite des produits qu'ils exploitent (borax, nickel, mercure).
C) Les Sociétés anonymes. — La société anonyme, qui a joué un si grand rôle économique au xixe siècle par le développement desvaleurs mobilières, se trouve être l'instrument par excellence de la concentration économique en réunissant les capitaux et en les dirigeant vers un seul but. L'action, titre à responsabilité limitée, facile à négocier, de faible montant, a beaucoup contribué à attirer et à mobiliser l'épargne. La
propriété privée de l'usine tend de plus en plus à devenir propriété sociétaire.
La société anonyme permet d'arriver à une concentration aussi complète que le trust le plus puissant, soit par absorption de plusieurs sociétés, soit par élection des mêmes membres dans les conseils d'administration de plusieurs sociétés. Ce dernier cas est très fréquent, en particulier dans la banque et les compagnies minières.
L'action des sociétés anonymes est, pour ainsi dire, sans limite; elle peut aller jusqu'au monopole et s'étendre à tous les pays. C'est même une forme d'exploitation supérieure au trust, comme l'a montré M. Ch. Brouilhet, de création plus simple et plus facile, d'existence légale, d'action plus sûre et plus puissante.
D) Les Syndicats de producteurs. — Les syndicats de producteurs ou ententes résultent, suivant la définition de M.Ch. Brouilhet, de conventions conclues entre des entreprises similaires, ou ayant des intérêts communs, dans le but de maintenir les prix à des taux déterminés, en agissant collectivement sur l'offre et sur la demande des produits. Ce ne sont plus des fusions, comme les trusts, mais simplement des associations temporaires.
Les ententes représentent surtout la concentration commerciale; les questions d'outillage n'y jouent qu'un faible rôle, mais il est à remarquer que la supériorité des grandes entreprises est beaucoup plus d'ordre économique que d'ordre technique. L'entente a pour but principal de réduire la production de telle façon qu'elle ne dépasse pas les besoins de la consommation; c'est un frein destiné à régler l'allure de la fabrication, une réaction contre les abus du régime de libre concurrence. Le principe est simple, mais l'application en est plus difficile.
a) Les Cartels. — Le cartel est la forme allemande du syndicat l. C'est une association temporaire d'indus-
1. Le mot cartel veut dire ligue, association de membres égaux en droits.
triels qui continuent de fabriquer séparément, mais qui obéissent à une direction unique, chargée de la vente des produits.
Le cartel intervient dans la fixation du prix d'achat des matières premières et du prix de vente des produits fabriqués, dans la limitation de la production destinée au marché intérieur, en imposant un maximum à chaque usine, enfin, dans la répartition géographique des commandes. Pour faciliter le contrôle entre les participants, un bureau de vente établit la liaison entre les membres adhérents et le public, et joue le rôle d'intermédiaire. Quelquefois, cet organe est supprimé, le cartel laisse ses membres en rapports directs avec la clientèle et se contente de fixer le prix de vente et le contingent de production.
La création des cartels a été favorisée par le protectionnisme, par l'appui formel ou tacite de l'État, par certains traits du caractère allemand, modéré, discipliné, très porté à l'association. Les conditions de réussite sont l'établissement d'un prix commun, qui exige la fabrication d'une marchandise de type simple et courant, offrant une certaine uniformité dans la qualité et dans le prix de revient, et n'ayant pas de succédanés capables de la remplacer. Les produits qui s'y prêtent sont très nombreux : matières premières, produits semi-ouvrés, produits finis servant de matières premières à d'autres industries : poutrelles, rails, fils, tôles, etc. Le petit nombre des entreprises, leur rapprochement territorial en facilitent le groupement. Le succès du cartel est, avant tout, une question de discipline; ses membres doivent abdiquer toute indépendance, se prêter à un contrôle très sévère et se soumettre, le cas échéant, à des pénalités. Une solidarité étroite n'est pas seulement nécessaire entre les membres d'un même cartel, mais encore entre cartels qui se vendent les produits l'un à l'autre et dont les intérêts se trouvent liés par suite des rapports qui existent entre leurs fabrications: des « cartels de cartels » peu-
vont ainsi s'établir entre producteurs de matières premières et de produits semi-ouvrés, comme c'est le cas pour le Stahlwerksverband ou syndicat de l'acier.
Les cartels ont été constitués en vue de maintenir et d'égaliser le niveau des prix sur le marché intérieur, mais nous verrons plus loin qu'ils sont rapidement devenus des instruments efficaces d'exportation par la pratique du dumping, qui a joué, comme une soupape de sûreté, pour éviter la surproduction. Ils ont supprimé des transports inutiles en procédant à la répartition géographique des commandes ».
b) Les Syndicats et Comptoirs français. — Les ententes sont beaucoup moins répandues en France qu'on Allemagne, pour les raisons inverses de celles que nous avons exposées plus haut : entreprises plus morcelées et plus disséminées, moindre développement de 1 esprit d'association et de discipline, défiance de l'État et législation défavorable qui assimile l'entente à l'accaparement (art. 419 du Code pénal).
D'après M. P. de Rousiers, on compte en France une centaine de comptoirs métallurgiques, dont le plus ancien est le Comptoir métallurgique de Longwy, qui date de 1876. Ils sont constitués sous forme de société el composés exclusivement des industriels associés dont ils sont chargés de vendre les produits. Tous limitent leurs opérations à une zone bien délimitée et chacun ne s'occupe que d'un seul produit, parfaitement déterminé. La capacité de production de chaque associé est fixée et c'est au prorata de cette capacité qu'est établie la part de chaque membre dans l'exécution des commandes. Toutes celles-ci sont adressées au comptoir qui les répartit entre les usines associées.
Ces ententes régularisent la production, tout en laissant à chaque industriel la facilité de produire pour
1. En 1905, notre consul à Hambourg signalait l'existence de 305 cartels, intéressant les industries suivantes : charbon (10), verre (10), tuiles (132), pierre Zl . tVr (64 , métaux autres que le fer (11), industries chimiques industries textiles (33), denrées alimentaires (16). etc.
l'exportation; elles exercent une influence régulatrice sur les prix et tendent même à les réduire par la suppression des intermédiaires; d'un autre côté, les clients profitent d'un approvisionnement mieux assuré et plus régulier, de produits de qualité garantie, de réduction des frais de transport par suite de l'exécution des commandes par l'usine la plus rapprochée.
En dehors des produits métallurgiques l, des syndicats se sont formés dans les industries du sucre, du pétrole, de la céramique et des produits réfractaires, des forces hydrauliques; en 1911, négociants et vignerons champenois ont formé une entente pour fixer les prix des vins et des raisins.
Nous étudierons plus loin le rôle des Syndicats au point de vue de l'exportation, et nous verrons que leur développement s'impose à cet égard; mais pour qu'il en soit ainsi il ne faut pas que notre législation les traite en suspects en assimilant l'entente à l'accaparement. Les différences sont énormes. Tandis que ce dernier est de courte durée, qu'il porte habituellement sur des denrées de première nécessité et qu'il se dissimule le plus possible en produisant une désorganisation du marché, les ententes sont conclues pour plusieurs années et renouvelables, elles concernent surtout des matières premières ou des produits semi-ouvrés, destinés à d'autres fabrications, elles sont connues du public et leur action s'exerce plutôt dans le sens d'une stabilisation du marché. Aussi, les Chambres de Commerce et les Sociétés qui se sont récemment créées pour l'expansion de notre commerce extérieur ont demandé la modification de l'art. 419 du Code pénal qui, datant de 1810, ne correspond plus à la situation éco-
1. Les principaux syndicats métallurgiques sont : le Comptoir métallurgique de Longwy, consortium des mines du bassin de Briey ; le Comptoir d'exportation des produits métallurgiques; le Comptoir dos poutrelles, les Comptoirs du ferro-chrome, du ferro-silicium, du forrotungstène; le Groupe français pour la fourniture du matériel de chemin de fer à l'étranger; le- Comptoir des quincailleries réunies de l'Est; la Chambre syndicale des forces hydrauliques.
nomique présente. Bien que certains auteurs estiment que cet article se trouve virtuellement abrogé par la loi de 1864, en ce sens que la coalition ne peut plus être considérée comme un délit, il y aurait lieu d'en supprimer le passage qui vise particulièrement les ententes *.
Quelques cartels internationaux se sont formés dans la fabrication du zinc et dans certaines industries électro-chimiques, comme la fabrication de l'aluminium et du carbure de calcium, en vue d'enrayer la baisse des prix due à un accroissement trop rapide de la production.
3. La concentration dans le commerce de détail. — Cette concentration s'opère sous deux formes principales : le grand magasin et la maison à succursales multiples.
A) Le grand magasin. — Les premiers grands magasins, consacrés au commerce des nouveautés, se sont ouverts à Paris sous la Restauration et le Gouvernement de juillet; c'est surtout après 1870 qu'ils se sont répandus en province sous forme de « galeries » et de « bazars». Les chiffres d'affaires de nos grands magasins sont aujourd'hui dépassés par ceux de New- York, Chicago, Berlin et Londres.
Le succès du grand magasin est dû à des causes nombreuses qui tiennent, d'une part, au milieu économique et social, et, »d'autre part, à la supériorité de son organisation intérieure et de ses méthodes de vente.
a) Le chiffre d'affaires est fonction de la population de la ville où le grand magasin est installé, de l'emplacement qu'il occupe et des facilités de transports urbains et extra-urbains qu'il peut utiliser. Puis, la réduction des tarifs pour les petites expéditions, la
1. La Chambre de Commerce de Paris a demandé la suppression eu passade suivant de l'art. 419 : « ... par réunion ou coalition entre les principaux détenteurs d'une môme marchandise ou denrée, tendant à ne pas la vendre ou à ne la vendre qu'à un certain prix... »
création des colis postaux à taxes non proportionnelles à la distance ont permis, avec l'envoi des catalogues, d'étendre le rayon de la clientèle en province et à l'étranger.
b) L'organisation Intérieure repose sur un emploi remarquable du personnel, spécialisé et réparti en rayons, stimulé par un pourcentage sur les ventes (guelte), bien dressé à la complaisance et à la réclame vis-à-vis du client. Chaque chef de rayon est en quelque sorte un petit patron. L'économie dans le travail est complétée par l'économie dans le capital circulant : la vente au comptant, qui simplifie la comptabilité, permet de faire des affaires considérables avec une somme restreinte, d'autant plus que les achats du grand magasin se règlent à terme. Enfin, la surveillance du stock par un inventaire permanent des objets en magasin, leur renouvellement rapide, contribuent encore à l'abaissement du prix de revient, qui doit compter, d'ailleurs, avec des frais généraux élevés (25 à 30 0/0).
c) La vente se fait généralement au comptant et toujours au prix fixe dont le grand magasin a été l'initiateur; elle est facilitée parla grande variété des articles, qui agit comme contrepoids soit aux mortes-saisons de certains rayons, soit aux méventes et aux pertes occasionnelles qui en atteignent d'autres. De plus, cette variété attire l'acheteur et lui fait gagner du temps. D'autres attractions s'y joignent: l'entrée libre, sans aucune espèce de sollicitation de la part des employés; l'aménagement de salles de conversation et de correspondance, les auditions musicales; les fréquentes expositions consacrées à des articles particuliers ou à l'écoulement des « fins cle saison », vendus au rabais, en lots savamment composés; les étalages souvent renouvelés; la publicité par annonce et surtout par des catalogues illustrés qui, grâce à la poste, vont recruter des clients dans les coins les plus reculés.
La limitation des articles au type courant le plus
demandé procure l'avantage, en opérant sur de grandes quantités, de réduire les frais d'achat et de transport et les frais généraux, de prélever un bénéfice minime sur chaque article. Dans la ville et la banlieue, les livraisons se font à domicile, ou bien franco, à partir d'un certain prix, que le client s'efforce toujours d'atteindre, pour les envois qui doivent emprunter le chemin de fer. A l'étranger, ce sont des agences-entrepôts qui permettent de grouper les commandes pour en faciliter le transport et le dédouanement.
Les grands magasins allemands pratiquent la concentration « à la seconde puissance », en constituant des syndicats pour les achats en commun, en se communiquant des renseignements sur les moyens de publicité, sur les articles nouveaux, les fournisseurs, les prix pratiqués, de telle façon que chacun peut profiter du rabais consenti à d'autres; c'est une sorte de « clause du magasin le plus favorisé ». Des conventions sont passées avec les fabricants et les cartels.
L'étalage, qui est particulièrement soigné en Allemagne et qui y fait même l'objet d'un enseignement spécial, a beaucoup moins d'importance aux États-Unis; le grand magasin s'y adapte à d'autres mœurs, il est en quoique sorte une place publique couverte où l'on va pour se voir, causer, écrire. La vente à crédit est pratiquée par l'ouverture de comptes aux clients; les ventes de soldes ont lieu dans les sous-sols aménagés dans ce but; des « jours spéciaux pour enfants » sont organisés pour la vente des articles qui les concernent.
Les grands magasins sont l'objet de critiques dont quelques-unes sont fondées : la réduction factice des prix (1 fr. 95), l'attraction d'articles-réclame à prix Sacrifiés, l'excitation à la dépense, au désir morbide de l'achat, qui pousse à la kleptomanie et au vol, le surmenage du personnel aux époques des fêtes, le recours au sweating syslem dans l'achat de certains articles fabriqués à domicile.
Consacré à la vente de l'article courant, le grand
magasin ne favorise pas les industries d'art dont les spécialités restent un des domaines réservés au petit commerce. Son monopole, qui n'est pas à souhaiter, ne doit pas être redouté. Le grand magasin ne peut répondre à l'infinie variété des goûts et des moyens d'achat, pas plus que sa concentration n'est à même de satisfaire le besoin local et immédiat. Sa croissance, d'autre part, a des limites qui ne sauraient être dépassées sans surcharger à l'excès les frais généraux et sans aggraver les difficultés de surveillance et de direction.
B) La maison à succursales multiples. — La concentration n'implique pas nécessairement l'unité d'établissement; la dimension de l'entreprise est distincte de celle de l'établissement, et la limite est plus éloignée dans l'extension des entreprises que dans la croissance d'un établissement unique.
La maison à succursales multiples (multiple shops, filial syslem) est une entreprise qui, au lieu d'être centralisée en un seul établissement, est partagée entre plusieurs succursales1. C'est la réplique commerciale de la fabrique collective dans laquelle les ouvriers sont dispersés à domicile. A l'inverse du grand magasin, la maison à succursales multiples va au-devant du client; c'est ainsi qu'avec ses agences « de saison », elle le suit même dans ses pérégrinations : à la mer, à la montagne, dans les villes d'eau. On la rencontre dans tous les pays industriels, où elle s'adapte aux différentes branches du commerce de détail et où, grâce à sa dissémination, elle fait au petit commerce une concurrence beaucoup plus sérieuse que celle du grand magasin centralisé.
Sa concentration s'opère soit par la création directe de succursales ou de filiales, soit par l'absorption d'entreprises plus petites; elle conserve généralement
1 Les catalogues d'une fabrique de machines à écrire portent cette mention : « Le soleil ne se couche pas sur les Établissements Remington. »
un caractère régional qui facilite l'approvisionnement des succursales par le siège central. Centralisation des achats avec tous ses avantages, décentralisation de la vente, tel est le système. Cette dernière se fait généralement au comptant, souvent par paquets préparés à l'avance et avec emploi d'un système de primes.
Chaque succursale est tenue par un gérant, dont le choix, comme dans les sociétés coopératives, est une des plus grosses difficultés à résoudre. La maison prend des mesures de sécurité en exigeant de lui : un cautionnement, qui va augmenter le fonds de roulement de la société, l'acceptation de traites, tirées à des intervalles réguliers, et un inventaire en fin d'exercice. Sa rémunération se compose rarement d'un appointement fixe, mais uniquement d'une commission sur les ventes.
Le système a pour avantages : sa souplesse, son ubiquité, une meilleure utilisation du personnel, stimulé par l'émulation qui se produit entre les succursales; chacune d'elles constitue une réclame pour l'entreprise, et, de l'une à l'autre, on passe les invendus qui finissent par disparaître complètement. Le plus gros inconvénient de cette organisation, c'est qu'elle est très coûteuse; les frais généraux sont élevés et, malgré toutes les précautions prises, le contrôle est difficile et délicat.
C) Formes diverses. — a) Des détaillants sont commandités en argent ou en marchandises par de grandes entreprises, sous la condition de devenir leurs clients. Pour s'assurer le remboursement de ses avances, le préteur exige que l'emprunteur lui remette son fonds en nantissement. Des meuniers, des brasseurs, — principalement dans les départements du Nord, — ont ainsi • 1rs « clients tenus », ce que l'on appelle à Paris des « attachés », comme c'est le cas pour la majorité des débitants de vins, qui sont commandités par des maisons de gros. Des viticulteurs algériens écoulent de cette façon leurs vins en France.
1 i MANUEL D ECONOMIE COMMERCIALE
b) A côte de la commandite, il y a la concession, par laquelle le fabricant prête son nom moyennant la garantie d'un certain chiffre d'affaires, variable suivant L'importance de la ville dans laquelle le détaillant est installé. C'est ainsi que se sont répandus les produits Félix Potin. Dans d'autres cas, il y a même vente du nom.
c) D'autres entreprises pratiquent un système encore plus souple et moins onéreux que la création de succursales; c'est « la vente par voitures », dans laquelle le livreur va directement trouver le client à domicile. Toutes les formes de locomotion sont utilisées, depuis le tricycle, l'automobile et le chemin de fer, jusqu'à la simple roulotte employée par les Établissements Debray ou le Planteur de Caïffa.
d) Des industries, des maisons de commerce pratiquant l'exportation ouvrent à l'étranger des filiales ou des succursales. Les filiales industrielles ont pour but d'éviter le paiement des droits de douane étrangers et d'échapper à la saturation du marché national; les agences commerciales se proposent de grouper les commandes pour bénéficier d'une réduction des frais de douane et de transport, et de constituer des stocks qui permettent l'approvisionnement rapide de la clientèle et le choix sur place.
4. Le commerce de détail. — A) Le petit magasin autonome. — Malgré les progrès considérables des grandes entreprises, le petit commerce conserve ses positions. Son maintien s'explique par différentes causes : sa proximité du client, avec lequel le détaillant est souvent en relations personnelles, répond à des exigences immédiates qui poussent le grand magasin à créer des succursales de quartier; il s'adapte mieux aux besoins du consommateur, qui sont variables en qualité et en quantité suivant les ressources de chacun; il est seul possible dans les petites villes et les campagnes; il convient particulièrement aux objets dans lesquels l'art et le goût jouent un rôle prépondérant,
aux métiers de réparations et à ceux qui correspondent à des fonctions du travail domestique, aux besoins nouveaux, aux variations de la mode; il se prête aux facilites de crédit, bien que ce mode de vente conduise à la majoration des prix, pousse l'acheteur à dépasser ses ressources et tende à le mettre à la merci du fourtir.
Par suite de la facilité de son installation, sans grosse dépense et long apprentissage, de l'indépendance qu'il procure, du recrutement illimité des tenanciers, qui sont souvent des femmes mariées ou des veuves, le petit magasin s'est multiplié d'une façon exagérée, et il en est résulté une élévation des prix, proportionnelle à la réduction de la clientèle.
Vis-à-vis de ses concurrents, le petit commerce se trouve en état d'infériorité par la disproportion entre le chiffre d'affaires et l'exagération des frais généraux, par les abus de la vente à crédit, qui se répercutent au^>i sur la hausse des prix, par l'accumulation de soldes provenant d'une première installation mal étudiée, enfin par le manque d'instruction technique des tenanciers, qui vendent et surtout achètent dans de mauvaises conditions, et ne tiennent aucune sorte d • comptabilité.
La rénovation doit venir d'une meilleure adaptation au milieu. Les réformes devraient consister dans l'appropriation des méthodes qui ont fait le succès du grand magasin : établissement du prix fixe; soin plus grand de L'étalage; création de syndicats pour l'achat en commun, qui se heurte, d'ailleurs, à l'individualisme et à la défiance, et aussi à la difficulté de placer une capacité dirigeante à la tête du groupement1; vente au
1. Des petits détaillants, adhérents à un organisme d'achats en gros, ont fondé, en 1890, la Société auxiliaire de l'alimentation (Sadla), destinée à acheter par grandes quantités les produits dont ils avaient besoin; mais ce groupement a dévié do son caractère primitif do société muluelle pour ouvrir un grand magasin à Paris, et il a été mis en liquidation en 1912.
comptant, ou tout au moins à échéance régulière, réforme qui dépend surtout du client et que cherchent à faire aboutir les Ligues sociales d'acheteurs. Il faudrait ajouter encore un développement plus grand de la spécialisation, qui est la forme la plus parfaite du commerce de détail, et une certaine instruction technique qui procurerait les connaissances professionnelles nécessaires.
A ces réformes intérieures, plus difficiles à réaliser, mais beaucoup plus efficaces quant aux résultats, le petit commerce a préféré, pour lutter contre ses concurrents, faire appel à l'État, et il a obtenu la suppression des économats et l'application de taxes spéciales qui frappent les sociétés coopératives et les grands magasins (lois des 29 avril 1905 et 27 février 1912). Cette tactique négative n'a pas amélioré sa situation, et l'on peut en dire autant de l'usage qu'il a fait des timbres primes ou timbres rabais.
Ces timbres ou tickets donnent lieu à la distribution d'objets-primes qui, bien choisis, attirent plus qu'un simple escompte. En principe, ils constituent un encouragement à l'épargne, plus que l'escompte en espèces; ils répondent aux primes de différents genres, distribuées par les grands magasins; ils contribuent au développement de certaines industries, telles que la faïence. Mais 'ces objets sont délivrés, ou bien par les commerçants eux-mêmes, qui ont pu les acheter en commun et bénéficier sur leur prix de distribution, ou bien par des entreprises spéciales qui jouent entre le détaillant et l'acheteur un rôle parasitaire. C'est pourquoi une proposition de loi, déposée avant la guerre, tendait, à juste titre, à la suppression de cette dernière catégorie, comme provoquant pour sa rémunération soit une diminution de la qualité du produit, soit un truquage de la quantité ou une élévation du prix. La première catégorie peut être conservée, de même que les tickets remboursables en marchandises par le commerçant lui-même.
Les Concurrences au petit magasin autonome. — B) Les Sociétés coopératives de consommation. — La coopération a débuté en Angleterre vers 1820, mais c'est surtout à partir de 1844, date de création du magasin coopératif des « pionniers de Rochdale », qu'elle a mis en pratique le partage du profit entre les membres au prorata de leurs achats, le capital étant simplement rémunéré par un intérêt fixe. Le développement du mouvement coopératif a dépendu de différents facteurs, et, notamment, du caractère ethnique, des différences de milieu, des habitudes de sociabilité. C'est ainsi que les coopérateurs sont beaucoup plus nombreux dans les pays du Nord : Angleterre, Pays Scandinaves, Hollande, Allemagne, où leur proportion atteint 28 0/00, que dans les pays latins où elle ne dépasse pas 12 0/00. Les très grandes villes, par suite de l'instabilité des locataires et .de la présence des grands magasins, et les villages de population disséminée sont peu favorables à la coopération, beaucoup plus répandue dans les villes moyennes, dans les milieux industriels, naturellement disposés au groupement en syndicats, et parmi les employés des grandes administrations, les chemins de fer notamment.
La coopérative de consommation forme la concurrence la plus sérieuse au petit commerce. Elle est facile à créer sous forme de Société à capital variable, fourni par les membres, qui se partagent les bénéfices, l'approvisionnent des produits de leur choix, dont ils contrôlent la qualité et le prix. La plus grande difficulté est de trouver un gérant qualifié.
La vente se fait généralement aux prix du commerce, au comptant ou à paiement régulier; elle est soit limitée aux seuls membres de la société, soit étendue au public, comme moyen de propagande, ou en vue d'augmenter les profits et de réduire les frais généraux.
Le champ d'action des coopératives a été restreint jusqu'ici au commerce de l'alimentation et à l'approvisionnement domestique, tout particulièrement à la
boulangerie et à Pépicerie, et, dans une moindre mesure, à la brasserie aux débits de vin et de charbon, aux restaurants; la boucherie coopérative a rencontré pou de succès par suite des conditions spéciales dans lesquelles s'opère le commerce du bétail.
La loi du 19 avril 1905 a soumis les sociétés coopératives à la patente en leur reconnaissant le droit de vendre au public; cette faculté contribue à l'augmentation du chiffre d'affaires, mais non à celui dés adhérents; le principe coopératif est sacrifié à l'intérêt commercial, en partie sous l'action de la concurrence, qui fait évoluer ces sociétés vers des méthodes nouvelles. C'est d'abord la responsabilité du gérant, en vue de faire disparaître les coulages; la fusion des coopératives de la même région; l'augmentation du capital par l'émission de bons à échéance ou par l'accroissement des réserves; c'est, enfin, la pratique de l'achat en commun qui a conduit, d'abord, à la création d'un magasin de gros, ou même à la fédération de plusieurs magasins du même genre, puis à la production directe. La fabrique, réunie à la coopérative de gros, devient de plus en plus la forme caractéristique de la production coopérative, qui concurrence avec succès la coopérative de production, à cause du débouché assuré .
Quelques Coopératives municipales avaient été créées avant la guerre et un projet de loi en leur faveur avait été déposé en 1911. Ces essais, dont les résultats ont été peu brillants, se concilient mal avec la liberté du commerce et avec l'initiative volontaire qui est à la
1. C'est en Angleterre que les méthodes coopératives nouvelles ont été pratiquées avec le plus de succès. La Wholesale ou magasin de gros de Manchester est un exemple d' « intégration coopérative » ; elle fabrique en Angleterre les produits les plus variés : confections, chapeaux, souliers, bougie, savon, tabac, chocolat, confitures, biscuits, beurre, farine, otc. ; elle possède des fabriques de lard en Danemark, de graisso à Sydney, des plantations de thé à Ceylan, des cultures maraîchères en Angletorre; elle est elle-même son propre armateur, elle a ses comptoirs d'achat à l'étranger; elle a créé une banque en 1873.
La Wholesale d'Kcosse pratique également l'intégration : elle possède, notamment, un dépôt de blé à Winnipeg, un établissement de pisciculture
base de la coopération. Ils ont été repris pendant la guerre, mieux justifiés par des circonstances exceptionnelles qui autorisaient l'intervention des pouvoirs régionaux et locaux. La ville de Paris avait confié aux coopératives libres le soin d'organiser la vente de la viande frigorifiée.
C) Les économats. — Les économats , fondés par certains établissements industriels, faisaient une concurrence sérieuse au petit commerce en vendant à crédit, grâce aux retenues qui étaient pratiquées par l'administration de l'usine sur le salaire des ouvriers. Ils étaient assez nombreux dans les industries métallurgiques et textiles, principalement dans certaines régions, comme les Vosges. Cette institution prenait parfois une forme coopérative; elle a été interdite par la loi du 25 mars 1910, sous un délai de deux ans, à L'exception des économats fondés par les Compagnies de chemin de fer et qui sont placés sous le contrôle de l'État, à condition toutefois que l'usage n'en soit pas obligatoire et que, dans un délai de cinq ans, un référendum ne se prononce pas pour leur suppression.
D) Le commerce de déballage. — Ces ventes se pratiquent soit en magasin, soit sur marchés découverts, à des jours et heures et suivant un règlement fixés par l'autorité municipale. Dans ce dernier cas, elles sont régies par la loi du 30 décembre 1906, qui complète celle du 25 juin 1841, sur les ventes aux enchères des marchandises neuves.
La loi de 1906 réglemente les ventes au détail de marchandises non comprises dans les prohibitions
à Aberdeen, des domaines pour la culture, des fruits et des produits agricoles.
En France, l'Union coopérative des sociétés de consommation a créé, en 1900, un ftffice coopératif d'achats en commun. Cet office a joué le rôle de magasin de gros, en créant môme des succursales. Il a fait des affaires avec los magasins coopératifs du môme genre de Suisse, Hollande, Angleterre, Norvège, Espagne, et avec les coopératives coloniales de Nouméa et de Tunis. I/Ofrice coopératif français a été dissous en juillet 1909 et remplacé par une Coopérative de gros des sociétés françaises de consommation.
édictées par celle de 1841 et faites « à cri public, soit aux enchères, soit au rabais, soit à prix fixe proclamé avec ou sans l'assistance des officiers ministériels ». Ces ventes au détail ne peuvent plus être effectuées sous la forme de soldes, liquidation, vente forcée ou déballage, qu'après autorisation du maire de la ville où la vente doit avoir lieu, et après lui avoir fourni un inventaire détaillé des marchandises, la justification de leur provenance et l'indication du délai nécessaire à leur écoulement.
E) La vente parles syndicats professionnels et les sociétés de consommateurs. — Un arrêt de la Cour de Cassation, du 29 mai 1908, a décidé qu'un syndicat professionnel agricole ne peut se livrer à des opérations de commerce et que les termes de l'article 3 de la loi de 1884 lui donnent « exclusivement vocation» d'étudier et de défendre les intérêts économiques agricoles qu'il représente. Il en résulte que les achats de marchandises auxquels ces syndicats procèdent pour la vente à leurs adhérents, sans commandes préalables, constituent un acte de commerce interdit par la loi.
D'une façon générale, la loi exige et la pratique recommande que les unions de consommateurs, créées en vue de l'acquisition de denrées, soient constituées sous la forme de sociétés coopératives de consommation. Toutefois, M. M. Bellom estime que des unions de cette nature peuvent être constituées, sous la forme d'associations régies par la loi du 1er juillet 1901, à des conditions déterminées qui sont les suivantes : a) limitation des opérations au groupement des commandes des adhérents; b) interdiction de tout acte étranger à l'exécution d'un mandat; c) absence de capital de fondation.