CHAPITRE IV
RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS
Jetons un regard en arrière et constatons quelquesunes des plus importantes conséquences que nous avons pris soin de tirer ou qui se dégagent d’elles-mèmes de cet aperçu général de l’économie politique.
La réalité de cette science et son utilité ne sauraient donner lieu à aucun doute sérieux. Son objet profondément distinct de celui que poursuivent d’autres sciences sociales liées, mais non confondues avec elle, les analyses profondes qui ont élucidé depuis un siècle surtout les problèmes relatifs au travail et à l’échange, tout démontre qu'il y a une science spéciale de l’économie politique, comme il y a une physique et une morale, une science de la matière et une science de l’homme.
La haute moralité de cette science n’est pas plus contestable que son existence même. Elle montre sans cesse en jeu, dans le domaine qui lui est propre, deux grandes idées, la liberté et la justice.
C’est comme être libre que l’homme produit et échange. Que seraient sans cela ces opérations sinon des actes purement mécaniques? Ce caractère d’être libre, responsable, moral dès lors, on le retrouvera profondément empreint dans tous les laits économiques. Pour travailler avec suite et pour former un capital qui résulte du travail et de l’épargne, il faut être tempérant , courageux , prudent , Otez la pratique de ces vertus poussées à un certain degré dans la masse des hommes, ôtez l’empire sur soi qui seul les permet, le capital cessera de se reproduire; la richesse agricole et manufacturière qui suppose des efforts constants sera tarie dans sa source.
R K S U \r Ê K T r. O X G RUSIONS .
L’homme, tel que l’économie politique l’envisage, n’est pas un pur individu, il est éminemment sociable. Sans cet attribut, l’échange et la division du travail et tous les faits non moins importants qui se rapportent à la distribution des richesses seraient impossibles à concevoir. A cet attribut fondamental de là sociabilité se rapportent deux idées, deux vertus, qui ne sont contenues ni dans la tempérance, ni dans le courage, ni dans la prudence, à savoir, la justice et la charité : la justice, sans laquelle la. rémunération du travail flotte au hasard de l’arbitraire ; la charité, qui n’est pas et ne doit pas être la souveraine régulatrice des faits économiques , mais qui adoucit tous les conflits inévitables des intérêts, et qui, judicieusement appliquée , diminue du moins les souffrances de ceux qu’éprouve la misère. L’économie politique ne condamne pas la charité et l’assistance, comme on l’a dit : elle ne réprouve que celles des formes de la bienfaisance qui portent atteinte à la prévoyance et à la responsabilité individuelle, et créent ainsi plus de pauvres qu’elles n’en soulagent.
Vu de cette hauteur, le monde du travail et de l’échange présente un ordre imposant dont des contradictions partielles n’altèrent pas l’essentielle harmonie, la grandeur, la beauté même, car il est permis d’invoquer ces consisidéraiions élevées, quoique nous soyons ici dans le domaine de l’utile. Toute manifestation de l’ordre du monde a sa beauté et sa grandeur qu’elle tient du divin auteur de cet ordre.
Puisqu’il faut des divisions un peu artificielles entre des faits qui se pénètrent mutuellement, on se donnera le spectacle aussi instructif qu’admirable de cet ordre et de cette harmonie, si l’on prend à part la production, la circulation, la distribution, la consommation de la richesse, en entendant par richesse toutes les choses utiles et échangeables nées du concours du travail avec la nature .
Voyez d’abord la production. Combien, pour qui en
considère l’ensemble et en a étudié le mécanisme, elle mérite peu, sous le nom d’industrie ou tout autre, les critiques inconsidérées de ceux qui n’y voient qu’un champ exploité par l’égoïsme et livré à une immorale et désastreuse anarchie ! Sans doute, et il faut en prendre son parti, l’intérêt personnel est le mobile du producteur. Mais l’intérêt personnel, renfermé dans les limites de la justice, est le principe fécond de la plupart des progrès qui profitent à la société tout entière. Tous ces intérêts en lutte dans le cas seulement où ils se trouvent engagés dans une même carrière , sont tenus de se mettre d’accord entre eux pour produire avec ensemble et de se conformer à l’intérêt général dont ils sont les serviteurs. Tous ne travaillent-ils pas en vue de la masse des besoins à satisfaire, c’est-à-dire en vue du public, seule condition à laquelle ils obtiennent chacun la satisfaction particulière à laquelle ils prétendent? La concurrence qui les excite sert aussi à les régler, en tempérant leurs prétentions les unes par les autres. C’est aussi la concurrence qui répartit le travail et le capital dans les différents emplois, selon que les y appellent les profits plus ou moins élevés, signe du besoin plus ou moins grand ressenti par le public. La baisse de ces profits avertit au contraire le travail et le capital de se porter vers d’autres directions. Ainsi tend à s’établir l’équilibre dans toutes les parties de la production par le jeu naturel de la loi fondamentale de l’économie politique, la grande loi de l’offre et de la demande, qui est au monde du travail ce que la loi de l’attraction est au monde de la matière.
Mais pour que cet ordre se réalise, — non certes sans bien des tâtonnements, des résistances et cette part d’incomplet qui tient à la nature humaine, sujette à l’ignorance, a l’erreur, et soumise à toutes les diversités et à tous les conflits qu entraînent les différences de temps, d espace, de langue et de nationalité, — il faut que règne la liberté du travail. Sans elle, les lois que constate l’économie politique n’agissent plus que dans un milieu faussé
RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS
qui voile jusqu’à Inexistence de ces lois, comme il est arrivé pour l’antiquité qui ne fit guère qu’entrevoir la science économique . Il en est de cela comme des expériences de physique qui manquent lorsque les conditions dans lesquelles elles s’effectuent sont altérées par quelque circonstance étrangère. Avec la liberté du travail et de rechange, tout se passe dans la vérité de la nature. Là où elle n’est point, tout devient mensonge. Ce n’est plus le libre débat des parties intéressées, ce n’est plus la justice qui fait les parts, c’est la force. Où est la moralité, où est l’ordre des sociétés fondées sur l’esclavage, le servage, le monopole, le régime des privilèges ? Ces sociétés peuvent sans doute exister, atteindre même à un certain degré de prospérité dans leurs couches supérieures ; mais elles portent en elles-mêmes un germe de corruption et de décadence qui ne cesse d’y fermenter, et qui, après les avoir minées sourdement, les précipite à leur ruine.
Que la liberté du travail soit le seul état complètement normal des sociétés, c’est ce que la plus rapide vue jetée sur la nature humaine ne permet pas de mettre en doute. Travailler est par essence un acte libre, et c’est l’exercice de l’activité libre qui constitue éminemment la personne humaine. Porter atteinte à la liberté du travail, c’est attenter, qui ne le sent? à 3a liberté de la personne même. En outre, travailler est une nécessité pour l’homme, de même que c’est un devoir et un droit. Enfin la liberté du travail, qui est la source et la condition de toute dignité comme de tout bien-être légitime, est aussi le stimulant de tous les progrès. On n’agit avec énergie et intelligence que si on agit librement. Que produit l’automate ? Rien que des mouvements sans conscience. Savoir, vouloir et pouvoir, voilà la triple condition de tout progrès. L’invention et l’esprit de perfectionnement languissent et meurent quand le souille de la liberté a cessé de les animer. Mais il faut à la liberté du travail un complément qui, pour ainsi dire, ne s’en sépare pas : c’est la propriété individuelle. On ne travaille avec vigueur, avec
MAKH-.L V> KCOXOMIR POLIT I OU E.
suite, avec fruit, avec tout le fruit que peut donner le travail libre, qu'en raison de la certitude où l’on est de posséder le produit de ce travail, sans qu’un maître avide ou une Autorité spoliatrice, ou une violence anarchique viennent le disputer au légitime possesseur. La propriété, avec la sécurité que l’objet des lois est de protéger, est donc indispensable pour faire de la liberté du travail une féconde réalité. De quels efforts persévérants, effrayants pour la paresse naturelle de l’homme, la propriété individuelle n’est-elle pas la cause et le but? On a dit qu’elle est la mère de l’indépendance et de la dignité; du moins sans elle la dignité et l’indépendance n’ont-elles été le lot d’aucun peuple. Il peut y avoir plus ou moins de liberté, de moralité, de richesses, ue civilisation dans les contrées où la propriété individuelle n’est pas garantie, car elle n’est pas la condition unique qui fasse prospérer tous ces biens; mais, dans les pays de communisme ou de propriété mal assurée, c’est absolument et à tout jamais qu’il faut dire adieu au progrès, au développement de la richesse publique et privée, à la moralité, à la dignité. Ces peuples sont les vrais parias de la civilisation. Ils sont comme scellés à la barbarie, jusqu’à ce que la propriété, pénétrant dans leurs mœurs, prononce sur eux la parole libératrice qui leur donne l’essor.
Il est toujours facile de présenter les choses les meilleures par leur mauvais côté et par les excès dont elles sont l’inévitable occasion. C’est l’objet des mœurs et des lois de réduire la part des inconvénients attachés à la propriété et à la concurrence. Mais ne voir que ces inconvénients, c’est pour ainsi dire n’apercevoir, par un singulier caprice de la vue, que les taches mi soleil, c’est maudire sans raison ce foyer de lumière et de chaleur, parce qu’il brûle quelquefois, en oubliant que c’est son rôle ordinaire de tout vivifier. La question morale est résolue en même temps que la question économique, s’il est prouvé que sans la propriété et la concurrence l’énergie individuelle s’affaisse et succombe presque entièrement. Dans les luttes
EÉSUMK ET CONCLUSIONS.
de la production le dernier mot ne reste pas, d’ailleurs, en thèse générale, à l’emploi des mauvais moyens, qui infligent au public des pertes et des souffrances qu’il est intéressé à empêcher ; le succès appartient en dernière analyse au calcul fondé sur la satisfaction des besoins d’autrui, à la persévérance habile, au travail le plus productif en un mot. Au lieu d’accuser l’individualisme, on ferait mieux de voir la grande loi de la solidarité qui se dégage de la production : solidarité essentielle entre le travail et le capital, solidarité des industries diverses dont on a tort de mettre les intérêts en opposition. L’agriculture et l’industrie manufacturière se servent réciproquement de débouchés et s’alimentent l’une par l’autre. L’une et l’autre sont liées à l’industrie des transports qui ne saurait se passer d’elles. Enfin, que deviendraient-elles sans les industries extractives et métallurgiques, et comment vivraient-elles sans l’industrie commercante ? Ce ne sont pas des rivales que ces diverses industries , moins encore des ennemies : ce sont les rouages d’un même mécanisme, ce sont les parties d’un même tout et pour ainsi dire les rayons d’un même centre.
En résumé, les forces morales et les forces intellectuelles ne jouent pas dans la production un moindre rôle que les forces matérielles. C’est une force morale que cette liberté qui se contient, se gouverne, et, malgré la force d’inertie qui tend à l’enchaîner dans une lâche indolence, malgré les passions qui la poussent à se laisser aller stupidement aux grossières satisfactions du plaisir immédiat et sans règle, s’impose à elle même et de rudes efforts et de pénibles privations et de longues prévoyances. C’est une force morale que cette sociabilité humaine, qui elle aussi exige des sacrifices individuels, quoique, en fin de compte, elle donne seule à l’individu toute sa puissance multipliée par la division du travail et par l’échange. Sans ces forces morales, que deviendraient les forces intellectuelles elles-mêmes qui se composent du progrès des sciences mathématiques, physiques et sociales et de leurs
MA Ne KL I) ECONOMIE POLITIQUE.
applications tant à l’industrie qu’à la société? Une société livrée à tous les désordres des passions donnerait- elle à l’esprit de recherche la sécurité, lui accorderait-elle l’estime et les récompenses dont il a besoin? Ges forces maté-
rielles dont les sociétés modernes sont justement hères, mais qui ne doivent pas oublier leur origine, sous peine de trouver dans leur déchéance la punition de leur orgueil, elles n’existeraient pas sans les forces morales et sans les forces intellectuelles que nous venons de nommer.
Bien plus, ce sont ces dernières qui seules assurent la conservation du capital matériel. La civilisation matérielle, grâce à ce capital moral et intellectuel lentement accumulé, peut braver aujourd’hui le feu et le fer «les Attila. On détruirait les voies ferrées et les télégraphes, qu’on ne détruirait j>as les livres qui conservent les procédés dont ces moyens de transmission ne sont que l’application. On brûlerait les livres eux-mêmes, qu’on n’anéantirait pas la science des ingénieurs et des savants répandus sur toute la surface du globe. La civilisation matérielle a acquis aujourd’hui la pérennité comme l’ubiquité du capital intellectuel. Elle est donc indestructible. Le temps la développera, il ne saurait en détacher une seule pierre, en effacer la moindre conquête, en rayer le plus humble résultat. Soyons sans crainte à cet égard.
Cotte partie de l’économie politique qui se rapporte à l’échange et à la circulation des richesses prête aussi à des considérations de même nature. L’échange est la manifestation économique de la sociabilité humaine. Parmi les êtres animés et doués d’intelligence, l’homme est le seul qui se livre à des échanges. Les animaux offrent des simulacres de travail comme les castors, des simulacres de capital et d’économie prévoyante comme les fourmis. De l’échange, nulle apparence. La société pour l’espèce humaine n’est elle-même qu’un échange continué. On échange des idées, des sentiments, des produits. On échange des services, les uns désintéressés, les autres qui reçoivent une rémunération et qui même se la proposent
RESUME ET CONCLUSIONS
comme objet. L’échange des services rémunérés constitue la société économique. La valeur exprime éminemment le rapport de ces services qui incessamment se mesurent les uns aux autres sur le grand marché où ils cherchent à se placer. Quelle que soit la part de la nature et des agents matériels qui entrent dans la détermination de cette valeur, elle se fixe et se détermine par la comparaison des services rendus et reçus. Elle est éminemment un fait so-
cial, un fait humain, un fait de jugement, d’opinion, d’appréciation, sans être pour cela un fait arbitraire. Exprimée en monnaie, elle devient le prix qui s’attache aussi bien aux services immatériels qu’à ceux qui se réalisent dans la matière, à ceux que rendent l'avocat, le médecin, le fonctionnaire, qu’à ceux de l’ouvrier et de l’entrepreneur d’industrie, qu’à ceux du travail et du capital engagés dans l’agriculture.
Toutefois la juridiction de l’économie politique ne s’étend sur les services purement intellectuels que par le côté de l’échange et de la rémunération. Elle n’absorbe ni la pédagogie, ni la politique, ni l’art, ni la morale, ni aucune des sciences qui traitent à divers points de vue de l’homme et de la société, et qui toutes offrent avec elle des affinités profondes et des points de contact continuels.
A cette partie de l’économie politique qui traite de la circulation se rattache le crédit. Nulle part ailleurs ne se montre mieux le lien qui unit l’économie politique à la morale. Le crédit marque l’avénement de la moralité humaine à titre de condition présumée dans les transactions. Un peuple chez lequel il faut toujours avoir l’argent à la main pour se procurer tout ce qui est nécessaire à l’industrie et au commerce, un peuple chez lequel l’esprit d’entreprise ne trouve pas d’avances , donne une triste idée de son état soit moral, soit politique. Pour que le crédit règne, il faut que le sentiment qu’on appelle l’honneur commercial soit généralement répandu. On veut que le crédit descende aux masses, et on a raison. Leur éman-
Al V N r R L n E CO NO M f K PO J. I T l Q U K .
cipation réelle est à ce prix. Mais cette vulgarisation du crédit, comme on dit, ne s’opérera que lorsque l’instruction et la moralité seront elles-mêmes généralisées.
En se réalisant dans la belle institution des banques, le crédit vient en aide à la fois à la civilisation matérielle et à la morale publique. Il verse dans les canaux de la circulation un capital productif qui, formé de petites épargnes, acquiert une puissance immense par l’accumulation et crée les plus merveilleux travaux, les œuvres les pins colossales. 31 offre à l’esprit d’épargne qu’assiègent tant de sortes de tentations un encouragement indispensable. Le crédit a ses crises comme le commerce. L’économie politique en signale les causes. Mais comment ne. pas voir les principales dans les folles spéculations? Le crédit dont l’économie politique décrit la nature, mesure la puissance, indique les bornes, est soumis à la loi générale de la prudence et de la modération, appelées à tempérer ce que sa nature même a de hardi et ce que ses applications offrent de hasardeux. Le plus moralisateur comme le plus fécond des instruments, quand il obéit aux prescriptions de la science, devient, dès qu’il s’en éloigne, le plus démoralisant et le plus ruineux des agents. Faut- il citer la fatale et concluante expérience du svstème de Law qu’accompagnèrent tous les genres de désordres? Notre siècle n’a-t-il pas admiré à la fois la puissance du crédit et déploré scs abus?
Si le crédit met fortement en jeu la responsabilité, l’honneur individuel, s’il les suppose, et, par un effet réciproque, s’il contribue à les développer, quelle grande image de la solidarité que la liberté du commerce! Tl semble ici que 1 économie politique rende à la morale sociale tout ce qu’elle en reçoit d’autre part. C’étai' nt en effet des erreurs économiques qui, dépravant le patriotisme des peuples, les montraient intéressés à leur ruine mutuelle .et les armaient les uns contre les autres. L’erreur, qui identifiait la richesse avec l’or et l’argent, était bien faite pour engendrer cette rivalité à mort. On se disputait avec
RÉSUMÉ ET EO NHL USIONS
acharnement, par la guerre et par le commerce, la masse limitée clés métaux précieux. L’économie politique fit tomber l’erreur funeste qui faussait la politique des nations, et, à côté des intérêts qui les divisent, mit dans tout leur jour les intérêts beaucoup plus grands qui les rapprochent. L’or et l’argent ne parurent plus à ses yeux qu'une partie relativement faible de la richesse générale qu’ils font circuler, et qu’ils contribuent d’ailleurs à augmenter par l’incomparable facilité que donnent à la circulation les qualités qui rendent ces métaux propres à jouer le rôle de monnaie. L’homme, avec sa puissance créatrice, reprit sa place au premier rang. La principale source de la richesse ne fut ni l’or, ni même la terre, mais le travail, perfectible comme l’homme lui-même, et dont le développement entraîne tous les autres progrès à sa suite. Au lieu de se jalouser pour la possession exclusive de métaux que la nature a mesurés d’une main avare, les nations furent appelées à développer en commun des ressources destinées à s’accroître sans cesse. Elles virent les unes dans les autres autant de magasins où chacune s’approvisionne, autant de marchés où chacune trouve à écouler ses produits. Alors, la diversité providentielle des clima s et des races, des sols et des aptitudes nationales, prit, pour la première fois, son vrai sens. Elle ne parut plus une invitation à la haine, mais à l’échange. On songea à abaisser les barrières, au lieu de ne penser qu’à multiplier les entraves. Sans vaine utopie, sans rien sacrifier d’aucun légitime intérêt national, la fraternité passa des théories des philosophes dans les applications de la pratique. Ce fut de la fraternité intéressée, si l’on veut. Chacun, en voulant l’avantage d’autrui, cherchait le sien propre. Qu’importe si la sympathie qui en résulte remplace des antipathies séculaires, et si moins de sang versé par les guerres inonde le sol arrosé des sueurs fécondes du travail!
Les enseignements de la science économique sur la manière dont la richesse se distribue entre les membres de la société laborieuse ont-ils moins de portée et d’utilité
sociale? Des esprits qui jugent mal parce qu’ils ont mal observé, se plaisent à montrer, dans cette répartition des biens, un simple effet du hasard, et même une injustice qui vient demander à la sanction des lois une garantie nécessaire à la tranquillité sociale. Sans doute, il y a de ces injustices ; sans doute, il y a la part du hasard et de la fortune. Vouloir exclure la fortune des affaires humaines, nier la chance plus ou moins heureuse qui sourit aux uns et se détourne des autres, avec un visage qu'on croirait parfois sévère et irrité, ce serait la plus chimérique des utopies. Oui, il y a, dans ce monde, d’inexplicables inégalités ! Pourquoi les uns naissent-ils sains de corps et d’esprit, et trouvent-ils, dans les circonstances favorables de l’éducation et de la fortune, le développement de leurs bonnes dispositions naturelles? Pourquoi est-ce tout le contraire pour d’autres qui apportent en naissant une constitution infirme ou corrompue et de déplorables instincts qui trouvent leur aliment dans un milieu vicié? Terrible et douloureuse énigme devant laquelle le problème tant controversé des inégalités ue la condition sociale pâlit fort, malgré son importance!
Lorsqu’elle n’est pas le fruit de privilèges arbitrairement établis, l’inégalité des conditions qui comprend celle des aptitudes et des richesses a sa raison d’ètre providentielle. Kile divise et subordonne les unes aux autres des tâches egalement nécessaires, et crée l’indispensable hiérarchie des facultés et des forces. Non, il n’est pas vrai que la part de l’injustice et du hasard dans la façon dont se répartit la richesse, on pourrait dire le bien-être, soit la plus grande et domine en souveraine le monde de l’économie politique. En thèse générale, l’aisance, sinon toujours la fortune, appartient à ceux qui s’en rendent les plus dignes par leurs efforts, leur capacité, leurs services. Les profits et 1 intérêt du capital sont justes, car ils rémunèrent et I épargne et les avances et les risques de ce capital qui, s il n y trouvait pas des avantages, cesserait de se former, a 1 immense préjudice des pauvres comme des riches. 11
RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS
n’y aurait plus de place en effet que pour des consommations immédiates beaucoup plus égoïstes dans leur brutalité imprévoyante que les calculs de l’intérêt. Juste aussi est la rémunération du travail, et tout le monde ici est d’accord, bien qu’il y ait des réformateurs qui, par l’égalité des salaires, prétendent ne tenir compte ni de la quantité ni de la qualité des efforts. Etrange justice distributive! singulière manière de corriger ce que de ce coté la société peut laisser à désirer! On accuse le salariat. Comme si la forme du salaire ne s’appliquait pas à des fonctions très-élevées de l’ordre social, comme si elle n’était pas après tout moins précaire qu’un bénéfice éventuel. L’économie politique n’entend, au reste, condamner en rien l’association que des réformateurs prétendent substituer au salariat. Association du capital et du travail, association des travailleurs entre eux, association pour le crédit, association pour consommer, tout cela est bon, excellent, désirable, mais subordonné à des conditions souvent difficiles, telles que la possession d’un capital suffisant, une moralité élevée au-dessus de la moyenne pour produire en commun, enfin l’unité de direction qu’il n’est pas toujours aisé de concilier avec l’égalité des coopérateurs. L’association sous toutes les formes se développe et se développera. 11 importe seulement qu’on sache bien à quel prix, et qu’on n’y voie pas une panacée.
Lorsque l’économiste jette la sonde dans ces terribles et délicats problèmes qui se rapportent à la répartition des richesses, il ne tarde pas à saisir un rapport entre le développement de la production et celui de la population qui forment deux termes qu’il s’agit de mettre d’accord. Il n’est pas douteux pour l’observateur judicieux qu’il ne faille augmenter, et beaucoup, la masse des produits dont dispose l’espèce humaine, puisque cette masse, répartie entre les individus qui la composent, ne fournirait à chacun qu’une part fort insuffisante de bien-être, même aux yeux des moins exigeants. Considération suprême qui justifierait à elle seule l’emploi des machines, quand bien
même les machines ne se justifieraient pas à d’ autres égards pour l’ouvrier soulagé de la partie la plus pénible de sa tâche ! Considération décisive qui coupe court à des craintes bien vaines et qu’on traiterait de ridicules, si elles n’avaient eu pour interprètes dans la science même des intelligences éminentes comme Sismondi, à ces craintes d’un trop plein absolu, d’une production générale excessive, comme si l’humanité en était à redouter l’abondance de biens, elle qui n’obtient qu’à l’aide des plus durs labeurs ce qui suffit à peine à arracher la grande majorité aux horreurs de la faim, de la soif, du froid, des intempéries et «les privations de tous les genres !
Alais quelque accroissement que puissent recevoir et les subsistances et les divers produits, on s’est demandé si l’humanité ne croîtrait pas en nombre encore plus vite, si ce n’était pas là sa tendance, et si cette tendance pouvait être conjurée. La réponse est, selon nous, que chez un peuple industrieux, la masse des produits tend au contraire à dépasser la masse des hommes, tandis qu'au contraire chez les peuples ignorants, mal gouvernés, les individus ne tardent pas à trouver la limite de leurs moyens d’existence, comme on l’a vu, par exemple, en Irlande et ailleurs. Augmentez la puissance productive des individus qui composent une société, développez leurs aptitudes spéciales, appliquez à l’exploitation du sol des méthodes plus fécondes, ouvrez à l’émigration et à la colonisation un libre essor, accroissez en un mot le capital moral, intellectuel et matériel du trenre humain, et l’accroissement de la population ne sera plus qu’un bien, car une population plus dense équivaut elle-même à une facilité donnée à la production par l’augmentation de la division du travail et la multiplication des échanges. Toutefois, même dans cette hypothèse, la fameuse contrainte morale recommandée par le célèbre et peu populaire Al al th us, philanthrope incompris et qui devait l’être, ne sera pas sans usage. Tes unions, pour être heureuses, ont besoin de trouver, dans la possession d’un capital ou du moins
RESU MK K T CONCLUSIONS»
dans l’industrie du chef de famille, la probabilité de moyens suffisants pour faire vivre les époux et subvenir à l’éducation des enfants. L’opportunité du mariage est un problème de morale individuelle qui importe à la société, mais dont il ^appartient à nulle loi positive de se faire l’arbitre. Décourager la population par des mesures prohibitives, n’est pas moins contraire à la raison, à la liberté, à la justice, à la vraie prudence, que de l’encourager par des moyens artificiels. Les États qui interdisent aux ouvriers de se marier, s’ils ne réunissent certaines conditions de bien-être, dépassent évidemment leurs droits et imitent à leur manière les sectaires qui veulent faire le bonheur des gens malgré eux. Faites entendre de sages conseils, et laissez passer la population comme les produits! Fiez-vous à la prudence individuelle, ne cherchez pas à corriger ses lacunes et ses inévitables écarts par des lois préventives qui ouvriraient la porte à tous les empêchements et à toutes les servitudes, sous le prétexte trompeur de l’intérêt général.
C’est principalement à la consommation que s’appliquent ces règles dont j’ai parlé de prudence et de modération empruntées par l’économie politique à la morale, avec cette seule mais importante différence que la morale y voit un devoir imposé à la dignité, et que l’économie politique y reconnaît une des conditions du bien-être. On ne refrène plus le luxe à coup de lois somptuaires. On comprend que ce qu’on appelle luxe est une expression relative. Mais on disting e, des consommations qui sont reproductives, c’est-à-dire des emplois fructueux du capital, et des consommations improductives, qui dévorent le capital. Supprimer celles-ci serait impossible, puisqu’elles contribuent à l’entretien ou à l’agrément de la vie. mais il faut prendre garde de leur accorder une trop grande place et de les encourager systématiquement par le préjugé peu fondé qui accorde au prodigue le privilège de faire aller le travail et qui le refuse à l’homme économe. Le prodigue clé-
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truit le capital, il dissipe la substance cle toute future amélioration en dépenses consacrées à des satisfactions de plaisir ou de vanité. L’homme économe, par d’utiles placements qui améliorent la culture et l’industrie, augmente le fonds social en même temps que le sien propre.
Les mêmes vérités s’appliquent aux Etats qui ne sont que de grands individus. A eux aussi l’économie politique recommande la modération et le bon emploi des dépenses. La science économique y contribue en renfermant l’Etat dans sa sphère véritable, qui est avant tout la justice et la garantie de la sécurité. Cette doctrine, à condition qu’on ne l’exagère pas par un système d’abstention absolu dans tous les progrès sociaux, qui réduirait l’Etat à la police, produit d’autres excellents effets. Elle apprend aux individus à compter sur leurs efforts et à former des groupes, des associations, quand ils s’aperçoivent de leur propre insuffisance. L’Etat cesse d’ètre l’objet d’une inerte et lâche idolâtrie qui dispense de tout travail, de toute prévoyance, et qui s’en repose uniquement sur l’autorité pour faire à chacun sa destinée. Honteuse abdication qui aboutit â la faiblesse de l’individu sans contribuer à la force et à la durée de l’Etat: car la société ne vaut que ce que valent les individus qui la composent, et l’Etat ne vaut lui-mème que ce que vaut la société qu’il représente. Renfermé dans ses justes bornes, l’impôt, traité à tort de spoliatiation ou du moins de non-valeur par quelques écrivains trop hostiles à l’action exercée par les gouvernements, trop étrangers à l’idée de la solidarité sociale, l’impôt, disons-nous, contenu dans de raisonnables lim ites, est lui-mème le prix d’un service payé par l'individu qui le reçoit à l’Etat qui le rend. Toute la partie de l’impôt qui se dépense en faveur de ceux qui ne le payent pas est légitime néanmoins, mais à la double condition d’être modérée et d’ètre consentie, d’autant qu’elle cesse de représenter la pure justice pour représenter la part du sacrifice. Toute charité faite par le moyen de l’impôt doit être volontaire. Autrement ce n’est plus de la charité,
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c es^ spoliation et de l'arbitraire. Ce n’est pas seulement une politique libérale qui recommande le vote libre et le contrôle des dépenses publiques; c’est une sage économie politique.
A tous ces signes, on aura reconnu dans l’économie politique une science qui tient une place très-élevée dans 1 ensemble des connaissances humaines, une de celles dont la diffusion importe le plus au bonheur des peuples. Une d’écoles la connaissance devenue populaire d’une telle science leur eût épargnées ! De quels préjugés funestes elle seule est en mesure de guérir l’esprit des populations < iMais au-dessus de l’utilité particulière de tel ou tel de ses enseignements, l’économie politique en a une trèsgenerale et très-liaute, qui doit la rendre encore plus chère et plus familière aux sociétés modernes fondées sur le principe du droit individuel et de la souveraineté nationale. Elle est la science de la liberté et de la justice appliquées a la richesse. Elle tend à développer le bien-être, et avec le bien-être la dignité des masses populaires ; elle e>t 1 auxiliaire de la vraie et bonne démocratie. Que metelle h la place de tant de plans artificiels inventés par l’utop^ie, se plaçant le plus souvent sous l’invocation de la force?
1 tien qu une chose, la seule à vrai dire qui soit efficace, un perpétuel appel à la responsabilité de l'individu.
Fi N.
TABLE DES MATIÈRES