‹ Manuel d'économie politiqueChapitre 114 sur 167 · Preuves · texte numérisé non relu

Preuves

i) Commençons par un argtiment d'exclusion. L'obligation de payer le salaire familial provient, ou de la charité, ou de la justice sociale, ou de la justice commutative.

Affirmer qu'elle provient de la justice sociale, c'est méconnaître la notion même de cette justice. Il faut donc qu'elle provienne, ou de la charité, ou de la justice commutative.

Or, les partisans de la 2^ opinion s'accordent à dire qu'elle ne provient pas de la charité.

Donc, elle a sa source dans la justice commutative.

La seconde partie de l'argument : que la charité n'est pas la cause de cette obligation, n'a plus besoin de preuve.

Il reste à établir la vérité de la première mineure : que le devoir de payer le salaire familial ne saurait avoir sa source dans la justice sociale.

La vérité de cette assertion a été mise dans tout son jour par Vermeersch (Revue Sociale Cathol. i8g8, trois articles). La base de la démonstration est la notion de justice légale.

La justice légale est une vertu morale spéciale, qui dispose les membres d'une société parfaite, à

remplir envers elle certaines obligations, en vue du bien cotmniin.

La justice légale n'a donc pas de matière propre, mais, elle prend celle des vertus particulières, et ordonne les actes de celles-ci au bien de la conununauté (motivum formale).

Ce sont ces vertus particulières qui spécifient immédiatement V obligation.

Celui qui viole une obligation imposée par lay?/5tice légale, pèche donc uniquement contre ces vertus particulières, et nullement contre la justice légale, à moins que son manquement ne soit dicté par une intention formellement contraire au bien commun (V. pour l'explication détaillée de ces notions, Ver-

MEERSCH, Le. — COLLATIONES BRUGENSES, Ig03,p.534.

— PoTTiER. De jure et justitia p. 117. etc.).

De ces notions, nous déduisons la conséquence suivante :

Si le salaire familial est dû en vertu de la justice légale, la première question qui se pose est celle-ci : Quelle est la vertu particulière dont la justice légale ordonne ici les actes au bien commun ? Est-ce la charité ou la justice commutative .'' Il n'est pas possible d'en trouver une autre, dans le cas qui nous occupe.

Or, c'est la vertu particidière qui spécifie immédiatement l'obligation. Donc, payer le salaire familial est une obligation imposée immédiatement , ou par la charité, ou par la justice commutative. Celui qui y manque, pèche contre une de ces deux vertus, il ne commet en ordre une faute contre la justice légale, que s'il a la volonté formelle de nuire, par son acte, au bien commun.

II) La seconde preuve est directe.

Le contrat de justice commutative exige l'équivalence entre les choses échangées, donc, entre le travail fourni et le salaire payé.

Or, la valeur minima d'un travail d'ouvrier ordinaire est supérieure à sa subsistance personnelle et suffit à l'entretien de sa famille. Donc, la justice stricte impose l'obligation de payer, comme minimum, le salaire familial.

L'assertion contenue dans la mineure s'appuie sur les raisons suivantes :

2i.L' Estimation commune . (V.Vermeersch, Quaestiones de jnstitia,-p.^^y).'L3.v2L\euT du travail de l'ouvrier, comme de tous les autres objets échangés, est déterminée par l'estimation commune. Si donc l'estimation commune indique, comme l'équivalent du travail, le salaire familial, celui-ci est dû au travailleur, en stricte justice. Or,' il en est véritablement ainsi. Qu'on propose comme prix de leur travail aux ouvriers, même les plus honnêtes, les moins portés à se plaindre, un salaire insuffisant à l'entretien d'une famille, on excitera un mécontentement général, à moins cependant que les travailleurs ne se rendent compte que l'insuffisance de ce salaire provient d'une cause accidentelle et passagère, p. e. une famille extraordinairement nombreuse, une crise, etc

Il suffit de faire attention à ce qui se passe et se dit, dans n'importe quel milieu, pour s'apercevoir que la généralité de ceux qui n'appartiennent pas à la classe des travailleurs juge de même.

Qu'on signale dans le pays, un patron ne payant à ses ouvriers qu'un salaire insuffisant à l'entretien de leur famille, des protestations ne manqueront pas

de s'élever de toutes parts, et finiront peut-être par exciter des grèves.

Enfin, les économistes non libéraux comprennent si bien que le travailleur sobre et honnête mérite un salaire correspondant à l'entretien de sa famille, qu'ils cherchent tous aie lui assurer ; les uns, en invoquant la charité, les autres, en invoquant la justice. A travers la chicane des mots, se dévoile leur idée commune : il est équitable que l'ouvrier puisse vivre hii-jiicjiie, et faire subsister les siens, parle travail de ses mains.

Or, si l'estimation commune trouve que ce salaire est équitable, mérité, il s'ensuit qu'il est Injuste prix du travail. car il importe de le répéter, l'estimation commune est la règle déterminant la valeur des choses.

b. Dieu, Etre infinement sage, ne destine jamais une créature à une fin, sans lui donner les moyens de l'atteindre. Or, en règle générale, il destine l'homme {viruin, den man) à soutenir, par son travail, une famille. Donc, il a donné au travail de l'homme une force suffisante pour entretenir une famille.

Cet argument est confirmé par les considérations suivantes, tirées de l'Encyclique :

Quand la nature impose à quelqu'un un devoir, à l'accomplissement duquel il n'y a qu'un moyen, celui auquel incombe ce devoir a un droit strict à ce moyen.

Cette majeure est clairement énoncée dans l'Encyclique Rer. Nov. ; Léon XIII en fait la base de sa démonstration au sujet du salaire de l'ouvrier.

Or, la nature impose au père de famille, l'obligation de conserver la vie de sa famille, et elle ne lui donne, en règle générale, qu'un moyen : son salaire

personnel. — L'Encyclique affirme hautement cette obligation du père de famille, quand elle dit : Sanctissima naturaelex est ut victu omnique ctclhc patcr familias tucatur quos procrcavit.

Donc, le père de famille a un droit strict à pouvoir suffire, au moyen de son salaire, à l'entretien de sa famille.

Cette preuve, empruntée à Mgr.Nicotra, à M. Pottier, 1. c. p. 244, etc., amène naturellement d'autres considérations. La femme et les enfants ont le droit et le devoir naturels de se conserver la vie. D'après l'Encyclique, ils ont donc, eux aussi, un droit strict au seul moyen d'exercer ce droit, de remplir ce devoir. Ce moyen, quel est-il? Personne ne dira que c'est leur travail personnel. C'est donc le travail de celui que la nature a mis à la tête de la famille.

c. Enfin, les objections qu'on fait valoir contre la 3^ opinion, sont sans valeur, disent ses partisans;loin de l'ébranler, elles la rendent plus forte.

I'"'' Objection. Le contrat de justice commutative exige l'équivalence parfaite entre le salaire et le travail. Or, le travail personnel ne vaut que la subsistance personnelle.

Donc, le salaire minimum, dû en stricte justice, ne doit équivaloir qu'à la restitution des forces et de la vie consummées par le travail.

Rép. L'assertion contenue dans la mineure, a déjà été réfutée par le 2" et le 3'' argument rapportés plus haut. En outre, l'examen du travail en lui-même montre qu'il est inexact d'affirmer qu'il y ait équivalence parfaite entre travail personnel et subsistance personnelle.

1. D'abord, dans tout travail humain, quelque humble qu'on le suppose, il y a la part de l'intelligence. Cette part ne constitue pas une dépense de forces. Il n'est donc pas vrai que dépense de forces et travail fourni, soient deux choses entièrement équivalentes.Mais, c'est précisément l'équivalence entière qu'il faudrait établir ici, puisque seule elle fonde un contrat de justice stricte.

2. Supposons même qu'il ne faille considérer, dans le travail de l'ouvrier, que le côté matériel, l'élément corporel, il est encore inexact de dire que le travail fourni soit la cause totale, unique de la dépense des forces. Les forces s'usent pendant qu'on travaille, elle s'useraient si, pendant ce temps, l'on ne travaillait pas ; la déperdition des forces obéit aux lois qui tiennent à la constitution même de l'être vivant.

Le travail souvent augmente la perte des forces, mais il peut aussi donner plus de vigueur au corps. On peut admettre, dans une certaine mesure, que le travail est une cause de la déperdition des forces, mais on ne peut pas soutenir qu'il en soit la cause unique adéquate. Il n'y a donc pas équivalence parfaite entre travail fourni et dépenses de forces ; par conséquent, l'objection manque de base.

3. Enfin, admettons que le travail fourni soit la cause totale des forces dépensées, de la vie consumée ; qui nous dit que le travail n'a que cet eftet-là ? Cet effet est purement négatif. Le travail a un effet positif. C'est une activité qui produit une valeur, une amélioration dans la chose travaillée. Une preuve sensible de cette assertion, c'est qu'une même somme de travail fourni, donc de forces dépensées.

produit des effets différents en quantité et en qualité d'après la diversité des ouvriers.

II est donc inexact d'affirmer qu'il y ait équation parfaite entre travail fourni et forces dépensées.

2' Objection. On a objecté souvent à la thèse du salaire familial ex strictajtisiitia, une réponse donnée, à la demande du Pape, par le Cardinal Zigliara au Cardinal Goossens.

Il ne semble plus guère nécessaire aujourd'hui d'insister sur la réfutation. Le document a l'autorité d'un théologien grave, luiins gravis thcologi, et rien de plus. V. sur ce point Mgr. 't Serclaes. Vie de Léon XIII, II, p. 102. — GoDTS. Scopidi vitandt. — La correspondance échangée à ce sujet entre Mgr. TuRiNAZ et le R. P. Eschbach. — Vermeersch. Quaestiones dejtistitia, n. 420, 3.

3'' Objection. Une des principales objections des Auteurs qui défendent la 2'^^ opinion était basée, on s'en souvient, sur la. liberté où est llioinine de contracter 7nariage, Les quelques observations suivantes enlèvent toute valeur à cette argumentation.

D'abord, les partisans du salaire familial ex stricta jiistitia, n'ont pas besoin de s'appuyer sur V obligation où serait l'homme de fonder une famille ; il leur suffit de savoir que Dieu a donné à tous les hommes le droit d'en fonder une. S'il a donné ce droit à l'homme, il lui a donné aussi le moyen d'en soutenir les charges par son travail.

Ensuite, s'il est vrai que le devoir de fonder une famille n'est pas imposé immédiatement à chaque individu, il n'est pas moins vrai qu'il a été imposé directement à la collectivité, et qu'il atteint, de la sorte, indirectement chaque individu. Or, si Dieu

prescrit à la généralité des hommes l'obligation de constituer une famille, il a dû leur conférer un droit strict au moyen unique de remplir cette obligation, c.-à-d. un travail équivalent à un salaire familial.

Affirmer que l'individu a le droit de contracter mariage, à condition qu'il ait les ressources pour en supporter les charges, n'est-ce pas renverser les rôles ? Le mariage est, en pratique, indispensable à la très grande majorité des hommes pour atteindre leur fin dernière. Est-il croyable que Dieu fasse dépendre des avantages de la fortune, ce droit à un moyen si nécessaire ?

4" Objection. On a dit encore que pour pourvoir aux nécessités de la famille, la Providence n'était pas obligée de donner à la force-travail de l'homme une valeur suffisante à une subsistance familiale. La société n'est-elle pas là, pour remplir ce rôle ; les institutions d'assistance, de prévoyance, de protection, ne suffisent-elles pas, pour voler au secours des familles indigentes ? — Ceux qui font cette objection, sont les partisans du salaire familial ex jiistitia legali. Mais, leur argument se retourne contre eux. Ils prouvent que l'homme à un droit strict de retirer de son travail une subsistance personnelle convenable, pour la bonne raison que la nature, lorsqu'elle impose une obligation, confère le droit au moyen de la remplir. Ne pourrait-on pas leur répondre que la nature a suffisamment pourvu aux nécessités de l'individu par les institutions de bienfaisance, de prévoyance et autres, par les secours, la protection que donne à l'homme la société civile ? S'ils le nient pour l'homme, en tant qu'individu, ils doivent le nier pour l'homme en tant que père de famille.

Pour se tirer de cette difficulté, les tenants de la 2'*" opinion font observer que la société civile et les autres institutions et associations particulières, viennent après l'individu. Celui-ci doit donc, en vertu de sa nature, être muni de tous ses droits avant la création des autres organismes. Toutes les sociétés qui surgissent ensuite, n'ont d'autre but que de protéger les droits propres à la nature de l'homme.

Le raisonnement est parfait ; il n'y a rien à y reprendre. Mais, s'il vaut pour l'ouvrier pris isolément, il vaut aussi pour l'ouvrier père de famille, La société et les autres organismes particuliers qui fonctionnent dans là société civile, sont postérieurs aux familles. Celles-ci avaient leur existence naturelle, leur fonctionnement, leurs droits, avant la création de la société. Le rôle de celle-ci se borne à protéger les droits des familles, à réprimer les abus préjudiciables au bien commun, à développer le bien-être social.

Conclusion. Telles sont les trois opinions qui divisent les Economistes catholiques, au sujet du juste salaire. Notre devoir était de les exposer avec leurs arguments respectifs. Aucune des trois n'est contraire aux enseignements de l'Eglise. Chacune des deux dernières est défendue par de nombreux et d'éminents économistes. Les raisons intrinsèques, apportées plus haut, nous font pencher versia 3'' opinion.Dc quelque côté, cependant, qu'on se range dans ce débat si vif, il importe de méditer 1er, paroles du Pape: « Il faut que tout le mondé éloigne les causes de dissension,qui irritent et divisent les esprits ; par conséquent, soit dans les journaux, soit dans les réunions populaires, on doit s'abstenir de traiter certaines questions trop subtiles, et qui n'ont presque aucune utilité ; questions qui n'apportent presque aucune solution applicable en prati-

Economie Politique. 2u

que... A quelque opinion que chacun, dans les matières qui comportent le doute, s'attache de préférence, qu'il soit toujours, au fond de l'âme, prêt à écouter religieusement les enseignements du siège apostolique...» (Encycl. Graves de coinmuni).

Au lieu de dépenser leurs forces en discussions sans fin, d'entretenir dans leurs rangs des causes d'agitation et de discorde, les catholiques ont le devoir de s'unir sur le terrain économique, et d'opposer aux tentatives du socialisme, et au retour offensif du vieux libéralisme classique, la solide doctrine de l'Eglise catholique. La prépondérance de l'école catholique, sur le terrain économique ; le bienêtre matériel du peuple, et surtout l'influence du christianisme, l'infiltration bienfaisante de sa doctrine et de sa morale, dans les masses populaires, sont à ce prix.

§ 3. Situation de fait.

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