Le salaire familial est dû en vertu de la justice légale
i) L'ordre social exige a) que les pères de famille, membres de la société, aient la possibilité de remplir leurs devoirs, b) Que les familles, qui sont les éléments constitutifs de la société, vivent, se conservent, se propagent. Or, cette double exigence ne peut être remplie, généralement parlant, que par le fruit du travail journalier : le salaire. Donc, Tordre social demande que ce salaire soit familial.
Il) Le bien commun d'une grande partie de la société appartient au bien commun du corps social tout entier. Or, le bien commun des ouvriers, qui sont une partie très notable de la société, est en souffrance, s'ils ne parviennent pas à suffire à la subsistance de leurs familles par leur salaire journalier. Par conséquent, le bien commun de toute la société exige que le salaire soit familial.
3. Le salaire familial n'est point dû en vertu de la justice commutative.
Preuves : i)Le contrat de justice commutative exige
une équivalence parfaite entre les choses échangées, entre salaire et travail. Ce principe est inattaquable.
Cette équivalence existe-t-elle entre le travail personnel de l'ouvrier et le salaire non personnel mais familial ? Il semble qu'il suffise de poser la question pour la résoudre.
« Le salaire, dit Antoine, 1. c. p. 573, c'est l'équivalent des forces et de la vie consumées par le travail de l'ouvrier. En est-il de même de la famille du travailleur? Concourt-elle au travail du père de famille? Ajoute-t-elle à l'effet utile de ce travail ? Est-elle un facteur dans la force-travail qui est la matière du contrat de la location de l'ouvrage ? Assurément non, et, par conséquent, l'entretien de la famille n'entre pas dans l'équivalence objective entre le travail et le salaire. »
II) Pour prouver leur opinion, les partisans du salaire familial ex jitstitia comnmtativa, recourent volontiers au plan divin. La Providence, disent-ils, a donné à l'homme une force-travail, dans le but d'entretenir sa subsistance et celle de sa famille. La valeur naturelle objective de cette force -travail sera donc l'entretien de toute une famille. Le salaire dû en stricte justice devra, en conséquence, être l'équivalent de cette force-travail mesurée d'après l'entretien familial.
Mais, cet argument contient un point faible. La Providence, sans doute, a destiné l'homme à nourrir sa famille du fruit de son travail; aussi, est-il nécessaire que le salaire soit suffisant à cet effet. Mais, de là, à conclure que le salaire familial soit dû ex jitstitia stricta, il y a \o\n.\J autorité sociale ne peut-elle pas, en vue du bien commun, imposer le salaire familial ?
Dieu, en inclinant l'homme vers la société civile, n'a-t-il pas clairement indiqué que c'est au sein de la société qu'il doit aller chercher le secours dont il a besoin pour entretenir la famille ?
m) Enfin, comme on fait tant de cas de l'obligation où est le père de famille d'entretenir sa famille, ne pourrait-on pas faire observer, qu'en définitive, l'état du mariage, avec les charges qu'il entraîne, est laissé à la libre volonté de chacun. Celui qui s'y engage doit prévoir l'avenir. Si plus tard, il se trouve incapable de pouvoir aux nécessités d'une nombreuse famille, ne doit-il pas en chercher la cause dans sa propre imprévoyance ?
Troisœme Opinion. Le salaire familial est dû en vertu de la justice commutative .
Cette manière de voir est adoptée par un grand nombre d'Auteurs tels que : Mgr.Waffelaert. l.c, Mgr. Nicotra. 1. c, le Card. Manning, La question ouvrière et sociale, Pottier. 1. c, n° 195, Liberatore. L2con. polit, p. 246-252, Vermeersch. l.c, Lehmkuhl. 1. c, n" 1127, Verhaegen. 1. c, de Cepeda, Stecca-
NELLA, MaRRΣS, PÉRIN, CtC.
Pour saisir la véritable portée que donnent à leur thèse les partisans de cette 3"^ opinion, il est nécessaire de placer ici quelques explications préliminaires. Nous exposerons ensuite les principales preuves de cette opinion.
I. Expose. Le fondement sur lequel ces auteurs font reposer leur opinion, n'est pas différent de celui qui est allégué par les autres. Ils prétendent, en effet, prouver que la valeur minimum du travail d'un ouvrier ordinaire est supérieure à la subsistance
personnelle, et dans l'ensemble, suffit à la subsistance familiale.
Le salaire familial, n'étant dû qu'à la valeur intrinsèque du travail de l'ouvrier, n'est donc pas exigé, disent-ils, en raison des besoins de l'ouvrier ; il ne devra pas s'élever et baisser dans la proportion où croissent et diminuent les nécessités de la famille, il devra être accordé au célibataire aussi bien qu'à l'homme marié, puisque leur force-travail a la même valeur.
Il s'ensuit encore que le salaire quotidien de l'ouvrier ne sera pas équivalent à la subsistance quotidienne de la famille ; tantôt il la dépassera, tantôt il ne l'atteindra pas ; de la sorte, ce salaire quotidien sera suffisant, si l'on considère l'enscnible de la vie de l'ouvrier sobre et honnête, et de sa famille.
Un exemple : prenons n'importe quel ouvrier, de force et de santé ordinaires. L'auteur de la nature, en vue du rôle de soutien d'une famille, auquel il appelle la généralité des hommes, a conféré à cet ouvrier une lorce-travail supérieure à sa subsistance personnelle et suffisante à l'entretien de toute une famille.
Si l'ouvrier sobre et prévoyant reçoit constamment ce salaire dû à la valeur intrinsèque de son travail, à certaines époques, il fera des épargnes, avant d'être marié et dans les premiers temps du mariage. D'autres fois, lorsque p.e. il aura trois ou quatre enfants, son salaire quotidien sera entièrement dépensé au jour le jour. D'autres fois encore, lorsqu'il sera éprouvé par la maladie, qu'il devra subvenir à une dépense extraordinaire, qu'il aura huit, neuf enfants, son salaire quotidien sera insuffisant, il devra recourir aux épargnes faites auparavant. Enfin, si Dieu
bénit son union par une famille plus nombreuse encore, les aînés aideront déjà à supporter les charires de la famille.
La divine Providence aura, de la sorte, par un moven simple et universel, c.-à-d. en douant l'homme d'une force-travail dépassant en valeur sa subsistance personnelle, pourvu à l'existence et à la propagation du o^enre humain tout entier.