I. PREMIÈRE PHASE
Action locale du Socialisme.
L'action isolée et locale du socialisme se concentre, dans divers pays, autour de quelques personnages marquants, dont voici les principaux :
Le comte de S^ Simon, né et mort à Paris (1760- 1825), le père du socialisme moderne. Il ne sort guère de la sphère de la spéculation, et se contente de démontrer que les travailleurs, qui jusqu'ici ont occupé la dernière place dans la société, doivent à l'avenir prendre la première. Le principe sur lequel il base sa démonstration, il l'emprunte aux économistes libéraux de son temps : le travail seul est le fondement et la source de toute valeur et par conséquent de toute richesse. Son œuvre fut complétée par son disciple Dazavd. Comme moyen pratique de réaliser la doctrine de son maître, Bazard conseille la transformation de l'hérédité. L'État, héritier universel, doit partager les biens en tenant compte, non pas de la consanguinité, mais du mérite.
Charles Fourier (1772-1837) imagina vers la même époque un autre système : La passion de jouir est naturelle à l'homme, donc elle est bonne. Toutes les actions humaines, dit-il, obéissent à une loi unique : l'attraction passionnelle. Elle répond à l'attraction matérielle qui gouverne le monde des astres. Si l'homme pouvait satisfaire toutes ses passions, il serait parfaitement heureux.
Malheureusement, l'organisation actuelle de la société s'oppose à la réalisation de cet idéal. Il faut donc trouver une forme sociale où toutes les attractions passionnelles soient satisfaites. Sur le terrain économique, le moyen d'y parvenir sera l'organisation du travail. Dans ce but, les propriétaires, tout en gardant leur droit de propriété, exploiteront leurs biens en commun. Ils se réuniront en phalanges d'environ 1800 membres, hommes, femmes et enfants ; ils seront logés dans un bâtiment appelé
phalanstère ; chacun choisira son travail, le temps à y consacrer, ses compagnons, etc. De la sorte le travail devient un plaisir, puisqu'il procède de l'attraction passionnelle. Fourier a tenté une colonisation phalanstérienne à Condé-sur-Vesgre, mais sa tentative a échoué.
Robert Oiz'en (1771-1858) propagea les idées socialistes en Angleterre. Il proclamait l'irresponsabilité de l'homme, renversant par là toutes les institutions politiques et religieuses basées sur le principe de la responsabilité. Il créa un certain nombre de sociétés coopératives dont il régla le fonctionnement jusque dans les moindres détails. La plupart de ses entreprises socialistes dans les deux mondes finirent par échouer.
Etienne Cabet (1786- 1856) né à Dijon et mort aux États-Unis, exposa ses théories communistes dans divers ouvrages, spécialement dans son « Voyage en Icarie » et les appliqua dans son essai de colonisation en Icarie, au Texas, en 1848. Comme tous ses devanciers, il échoua.
Louis Blanc (1811-1882) né à Madrid, mort à Cannes, met en lumière une autre base du socialisme. Tout le monde, dit-il, a le droit de vivre. Or, pour soutenir sa vie, il faut travailler. Donc, tout le monde a droit au travail. Membre du gouvernement provisoire en France, à la révolution de 1848, il fit signer un décret par lequel le gouvernement s'obligeait à créer les« Ateliers nationaux » destinés, d'après les principes de L. Blanc, à garantir à l'ouvrier son entretien par le travail et à procurer à tous les citoyens une occupation digne et stable.
Enfin^ Proudhon (1809- 1865) fit ressortir par ses
déclamations impies et ses blasphèmes, la tendance irréligieuse et athée du socialisme. « La propriété est le vol » écrit-il, « Dieu est le mal ». A la Révolution de 1848, il joua un rôle politique et se fit de nombreux partisans. Ses écrits à tendance socialiste sont nombreux et plusieurs lui attirèrent des poursuites. Il conseille dans sa Théorie de T impôt (1861) d'appliquer un impôt unique sur le revenu foncier, afin de le faire disparaître graduellement, et d'amener ainsi le règne du collectivisme.
Tels sont, vers ce temps, les principaux représentants du socialisme en France et en Angleterre. L'Allemagne ne pouvait pas rester étrangère à un mouvement qui commençait à envahir toute l'Europe. A elle était réservé le rôle de donner au socialisme son caractère scientifique. C'est l'œuvre qu'entreprit Rodbertus (180 5- 1875) et surtout Karl Marx, né à Trêves d'une famille juive et mort à Londres (1818- 1883).
Karl Marx a exercé une influence énorme sur les destinées du socialisme, par sa théorie sur la valeur d^ échange (i), par sa conception matérialiste de l'histoire{2)Qt par son intervention décisive dans la créa-
(i) Son système sera exposé et discuté plus loin.
(2) L'originalité et en même temps le pouvoir séduisant de cette théorie consiste à renverser de tond en comble la conception traditionnelle de l'histoire et à lui opposer une théorie toute neuve n'ayant pour base que l'économie. C'est sur l'économie que s'élève toute la structure de la civilisation. Pour voir disparaître la civilisation actuelle, il n'y a qu'à transformer le régime actuel de la propriété, En effet la société contemporaine se divise en deux grandes classes qui se font la guerre l'une à l'autre : la classe capitaliste et le prolétariat. Leur antagonisme n'a d'autre raison que la propriété individuelle du capital (moyens de production et d'échange) possédé par la première de ces deux classes. Remplacez cette propriété individuelle par la propriété collective, vous enlevez toute raison d'être à cet antagonisme
tion de V Internationale en 1866. Son principal livre est « Le Capital » qui devait, d'après le plan de l'auteur, contenir 4 volumes, mais dont deux seulement purent être achevés avant sa mort.
Ferdinand Lasalle (1825-1864) popularisa les théories de Marx et se fit en Allemagne de nombreux partisans qui le proclamèrent «roi des ouvriers ».