ARTICLE IV
Sur les mots qui se terminent en al, ou en el, ou en il.
Lorsque les mots natal , immortel , subtil, sont au masculin, et par conséquent ne se terminent point par un e muet, nous montrons aux sourdsmuets que nous laissons notre langue dans la position de l’alphabet labial, qui convient à la prononciation de la lettre l. Nous n’abaissons point notre langue pour laisser sortir l’air librement, et nous fermons notre bouche avec notre main. Nous faisons ensuite la même chose avec les sourds-muets pour toutes les syllabes de la même espèce : il n’importe par quelles consonnes elles se terminent : nous leur fermons la bouche, et nous n’en laissons pas sortir l’air. Alors ces consonnes reçoivent leur son de la voyelle qui lès précède, et à laquelle elles sont immédiatement unies.
Corollaire des trois articles précédons.
Nous avons encore à parier d’une espèce de
35a L’ART D’ENSEIGNER A PARLER syllabe qui se termine par deux consonnes donnant chacune un son distinct, comme cons dans constater, et trans dans transporter. Il n’est question que d'appliquer à ces sortes de syllabes les trois opérations que nous venons de décrire. En montrant aux sourds-muets qu’il faut jeter la voix dans le nez, on leur fait prononcer con, selon ce qui a été dit, article III. En les faisant resserrer et unir deux consonnes, on leur fait dire cons, ainsi que nous l’avons expliqué, article II. Enfin, en leur mettant la main sur la bouche, et les obligeant de rester dans la disposition des organes qui convient à la lettre s, on les empêche de dire conseu, de la manière dont nous l’avons montré, article IV.
Tel est aujourd’hui, avec les sourds-muets , le nec plus ultra de mon ministère pour ce qui regarde la prononciation et la lecture. Je leur ai ouvert la bouche et délié la langue : je les ai mis en état de pouvoir prononcer plus ou moins distinctement toutes sortes de syllabes. Je puis dire tout simplement qu’ils savent lire, et que tout est consommé de ma part. G’est aux pères et mères ou aux maîtres et maîtresses chez lesquels ils der meurent, à leur faire acquérir de l’usage, soit
par eux-mêmes, soit en leur donnant le plus simple maître à lire, qui soit exact à leur faire une leçon tous les jours, après avoir assisté luimême à nos premières opérations. Il s’agit de dérouiller de plus en plus leurs organes par un exercice continuel. Il faut aussi les obliger de parler, en ne leur donnant tous leurs besoins qu’après qu’ils les ont demandés. Si on ne se conduit pas de cette manière, tant pis pour les sourdsmuets, et ceux qui s’y intéressent : quant à moi, il ne m’est pas possible d’en faire davantage.
Lorsque je n’avais point à instruire la quantité de sourds-muets qui sont venus successivement l’un après l’autre fondre sur moi, l’application que je faisais par moi-même des règles que je viens d’exposer, m’a suffi pour mettre M. Louis- François-Gabriel de Clément de la Pujade en état de prononcer en public, dans un de nos exercices , un discours latin de cinq pages et demie ; et dans l’exercice de l’année suivante, il a soutenu une dispute en règle sur la définition de la philosophie, dont il avait détaillé la preuve, et répondu en toute forme scolastique aux objections de M. François-Élisabeth-Jean de Didier, l’un de ses condisciples (les argumens étaient communiqués),
J'ai mis aussi une sourde-muette en état de réciter de vive voix à sa maîtresse les vingt-huit chapitres dé l’Évangile selon saint Matthieu, et de lire avec elle l’office des Primes, tous les dimanches, etc. Ces deux exemples doivent suffire.
Mais il ne me serait pas possible aujourd’hui de faire la même chose ; en voici la raison :
La leçon qu’on donne à un muet, pour le langage , ne sert qu’à lui seul ; il faut nécessairement ici du personnel. Ayant donc plus de soixante sourds-muets à instruire, si je donnais seulement, à chacun d’eux, dix minutes pour l’usage de la prononciation et de la lecture, cela me prendrait dix heures entières. Et quel serait l’homme d’une santé assez robuste pour soutenir une telle opération? Mais, d’ailleurs, comment pourrais-je continuer leur instruction dans l’ordre spirituel ? Or, c’est le but principal que je me suis proposé en me chargeant de cette œuvre.
Quand on voudra, dans un établissement, conduire plusieurs sourds-muets jusqu’à une prononciation et une lecture totalement distinctes, on leur donnera des maîtres qui se consacreront par état à ce genre d’éducation, et qui les exerceront tous le? jours. Il n’est pas nécessaire de choisir
pour cet emploi des hommes à talens, il suffit d’en trouver qui aient de la bonne volonté et du zèle, et qui pratiquent fidèlement ce que nous avons expliqué. Pour cette œuvre purement mécanique , des gens d’esprit sont plus à craindre qu’à désirer, parce qu’ils s’en lasseraient bientôt. En se rabattant au niveau des maîtres d’école ordinaires , on en trouvera qui s’y appliqueront assidûment et persévéramment, pourvu que cette occupation forme pour eux un état dont ils soient certains jusqu’à la fin de leur vie ; c’est le seul moyen d’y réussir.
S’il se trouve, en province , quelque père ou mère, maître ou maîtresse, qui ait un sourdmuet dans sa maison, et qui ne soit pas en état de comprendre tout ce que j’ai expliqué le plus clairement qu’il m’a été possible, sur la manière d’apprendre aux sourds-muets à lire et à prononcer, voici ce que je leur conseille.
Dès l’âgè de quatre ou cinq ans ils mettront souvent devant eux, ou même préndront entre leurs jambes le jeune sourd-muet ; ils lui lèveront la tête pour l’engager à les regarder, en lui proposant quelque récompense. Lorsqu’il regardera, ils prononceront fortement (il n’est pas nécessaire
de crier pour cela) et tranquillement pa, pé. Us ne seront pas long-temps sans obtenir ces deux syllabes. Us diront ensuite pa, pé, pi, et ils y joindront par degrés, po et pu.
Quand ils auront réussi, ils prendront de même par degrés, ta, té, ti, to, tu, et ensuite fa,fé\ fi,fo,fu, toujours en prononçant fortement et tranquillement, et en faisant marcher les récompenses à proportion du succès. Mais ils auront soin de ne point passer d’une première syllabe à une seconde, et de même, de la seconde à la troisième, jusqu’à ce que la précédente ait été bien prononcée. Je vois tous les jours de très petits sourds-muets qui n’apprennent que de cette manière. Ce mot fortement ne signifie autre chose, si ce n’est qu’il faut appuyer longuement sur la syllabe qu’on prononce. Les pères ou mères, maîtres ou maîtresses porteront alors cette méthode, que je suppose qu’ils auront entre leurs mains, puisqu’ils auront fait ce que je leur conseille ici ; ils la porteront, dis-je, à quelqu’un de plus habile qu’eux ; et en lui montrant la seconde partie de cet ouvrage, qui n’est pas longue, ils le prieront de vouloir bien la lire, et de leur montrer comment ils devront continuer leurs opérations.