‹ Manuel d'enseignement pratique des sourds muets (vol. 2)Chapitre 53 sur 115 · SUBSTANTIFS ABSTRAITS · texte numérisé non relu

SUBSTANTIFS ABSTRAITS

Quelle que soit une difficulté, elle est à moitié résolue quand on en a bien saisi le nœud; elle s'évanouit et disparaît si l'on sait la diviser et la rattacher à quelque notion déjà bien expliquée.

Ce sont les enjambemens qui donnent naissance aux difficultés. Il n'y a pas, à proprement parler, de difficultés pour l'instituteur qui sait graduer et. bien enchaîner ses démonstrations : tout son cours forme une pente douce , qui , s'élevant insensiblement, conduit au sommet de l'instruction sans effort et sans fatigue.

Comment peut -on faire connaître au sourdmuet la nature des substantifs abstraits? Comment rendre sensibles à ses yeux ces êtres imaginaires, ces substances idéales, que l'on ne trouve nulle part, et qui n'ont d'existence que dans la pensée? Comment enfin exprimerons -nous, par la pantomine , ces notions déliées qui ne reposent sur rien , ces qualités dégagées de tout sujet , et auxquelles l'abstraction donne un corps et des modifications? Si l'on se rappelle comment les notions les plus simples, les plus claires, les "plus faciles étaient péniblement et longuement enseignées aux pauvres sourds-muets, l'on pourra se

r54 MANUEL D'ENSEIGNEMENT PRATIQUE former quelque idée de ce qui devait en être quand il s'agissait d'expliquer l'essence de substantif abstrait; et l'on ne sera pas étonné que les sourds-muets n'en eussent jamais eu qu'une idée confuse. S'ils employaient quelques mots abstraits, c'était dans des. locutions toutes faites, conservées dans leur mémoire, comme :

J'ai reçu votre lettre avec plaisir; foi du chagrin, etc. (x)

Hors de là , vous les eussiez vus arrêtés par la plus simple proposition où il eût fallu faire entrer un substantif abstrait.

Ainsi fallait-il exprimer ces deux propositions si simples :

Jean a mesuré la longueur de cette table; j'aime l'odeur de la violette.

Les plus forts élèves auraient écrit sans balancer :

Jean a mesuré cette table longue; j'aime la violette odorante.

Cependant je me suis convaincu que l'on peut, en deux ou trois leçons , faire connaître au sourdmuet l'essence et l'emploi du substantif abstrait. Ces notions sont à la portée des plus jeunes élèves.

(1) Us connaissaient cependant bien les mots esprit, âme, parce qu'ils y voient des êtres réels, mais incorporels. Il ne faut pas confondre une expression abstraite avec un substantif abstrait.

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Le premier Tableau que nous avons consacré aux substantifs abstraits est un exercice préparatoire par lequel nous disposons l'esprit de l'élève à la démonstration qui va suivre. C'est une sorte de prélude qui le mène, par degrés insensibles, de ce qu'il connaît à ce qu'il, ne connaît pas encore. Telle est au reste la marche que nous avons presque constamment suivie dans ces leçons.

Nous nous gardons bien d'offrir tout à coup au sourd -muet des exemples du substantif abstrait.

Avant de lui apprendre à séparer d'un sujet ses qualités les plus intimes, pour les considérer en elles-mêmes, nous l'exerçons à séparer par la pensée les diverses parties d'un objet sensible, pour les considérer chacune isolément.

Il analyse l'objet que nous lui présentons; il en fait abstractivement une sorte de division mécanique , ainsi qu'on le voit dans la Planche XX. La figure i représente un chien; les autres nous montrent séparément les oreilles, la tête, les pâtes de cet animal. Un trait léger laisse entrevoir le reste du corps; la partie seule qui est censée attirer nos regards est dessinée avec précision. Nous avons cherché à représenter par là cet acte de l'esprit qui considère chaque partie comme isolée et indépendante du tout, ou du moins sa-ns avoir égard au reste. Voilà le premier degré de l'abstraction.

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Ici , pas l'ombre de difficulté ; l'opération est en quelque sorte matérielle.

Depuis long-temps votre élève est en état non seulement de comprendre , mais de composer luimême des phrases semblables à celles qui forment ce Tableau :

Les oreilles de ce chien sont pendantes.

Le poil de ce chien est long, etc.

Il ne sera pas arrêté davantage par celles qui suivent :

Cette boîte est jolie.

Le couvercle de cette boîte est fendu.

Les bords de cette boîte sont noirs.

La surface de cette boîte est jaspée.

Remarquez déjà que , dans ce dernier exemple, le mot surface est une véritable abstraction ; car ce n'est que par un acte de l'esprit qu'on peut isoler la surface d'un corps.

De là il n'y a qu'un pas aux substantifs abstraits hauteur , largeur, profondeur, que nous avons cherché à rendre sensibles aux yeux dans les figures , où une petite main armée d'une règle semble mesurer la hauteur, la largeur, la profondeur d'une boîte dont les contours sont imperceptiblement indiqués par des points, afin de faire sentir que l'esprit ne considère pas ici l'objet en lui-même , mais seulement sa hauteur, sa largeur et sa profondeur.

Vous composerez, sur les objets qui vous

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entourent, des exemples analogues à ceux qui viennent de nous occuper, et particulièrement aux trois derniers. Vous avez près de vous une table ou tout autre meuble. Prenez-en la mesure sous les yeux de votre élève. Vous la lui montrez avec un geste d'interrogation ; sa réponse ne vous laissera pas douter qu'il ne vous ait parfaitement compris.

Portez cette mesure sur votre planche noire ; marquez-en l'étendue par une ligne ou simplement par deux points. Écrivez au-dessous :

Longueur de cette table.

Vous faites mesurer de même , par le sourdmuet, la largeur et la hauteur de la table. Il transporte encore ces mesures sur la planche noire ; il écrit au-dessous : largeur de la table , hauteur de la table.

Il est bien constant que l'élève ne prendra pas la ligne qu'il a tracée sur la planche noire pour la table , ni même pour la représentation de la table; il est bien certain qu'il ne confondra pas non plus les mots largeur de la table, avec large table, et ne prendra pas la première de ces expressions pour l'équivalent de la seconde. C'est déjà beaucoup; mais cela ne suffit pas encore. Il ne fait encore que pressentir la distinction de l'adjectif et du substantif abstrait, Il faut dissiper jusqu'au plus léger nuage par un choix heureux d'exemples, et surtout par une adroite opposition

i58 MANUEL D'ENSEIGNEMENT PRATIQUE de l'adjectif et du substantif. Tel est l'objet du deuxième Tableau du substantif abstrait et de la Planche XXI.

Nous y voyons d'un côté deux hommes portant une longue table, et de l'autre une femme -mesurant la longueur d'une petite table.

A la vue de la pïemière figure, 1 élève pourra écrire de lui - même la phrase qui formé le premier exemple :

Ces deux hommes portent une longue table.

Mais il pourrait peut - être se tromper encore pour le second exemple ; et il ne serait pas étonnant qu'au lieu de, cette femme mesure la longueur d'une table, il écrivît : cette femme mesure une table longue.

Vous lui ferez remarquer d'abord que l'adjectif longue ne peut s'appliquer à la table que nous avons eu l'attention de représenter petite.

Ensuite vous lui apprendrez que mesurer une table, soit longue, soit petite, c'est en mesurer les trois dimensions; c'est en mesurer la hauteur, la largeur, la longueur.

La même observation s'applique aux exemples suivans :

Cet enfant mesure la grosseur d'un tonneau ; son père mesure la profondeur de ce tonneau, etc.

H est presque superflu d'expliquer les motifs qui ont déterminé le choix de ces exemples.

Les mots épaisseur, grosseur, hauteur, largeur,

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longueur, sont à la vérité des abstractions; néanmoins on peut les rendre sensibles aux yeux. On peut montrer la largeur, la hauteur d'un objet , sans montrer cet objet même. Ces exemples rendent donc l'abstraction en quelque sorte visible ; ils forment une transition insensible des substantifs réels et sensibles, aux substantifs abstraits et, pour ainsi dire , intellectuels.

Les trois exemples comparatifs qui terminent ce Tableau sont analogues à ceux qui viennent de nous occuper. L'adjectif et le substantif, qui en est formé, s'y trouvent en opposition dans des phrase? composées des mêmes mots, et qui n'ont de différence que celle qui résulte de l'emploi de ces deux espèces de mots.

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