‹ Manuel d'enseignement pratique des sourds muets (vol. 2)Chapitre 54 sur 115 · ADVERBE · texte numérisé non relu

ADVERBE

L'adverbe , disent quelques grammairiens , équivaut à une préposition avec son complément ; c'est, ajoutent -ils , un mot qui abrège. Sagement a la même signification que avec sagesse.

L'on a conclu de ce principe que, pour faire connaître au sourd-muet l'emploi de l'adverbe, il suffisait de lui apprendre à rendre en un seul mot la préposition avec son complément. On ne s'est pas aperçu que les adverbes qui se représentent le plus fréquemment dans le discours, comme très, bien, beaucoup , fort , ne se prêtent pas à cette analyse, et que , pour les autres , ils ne peuvent être traduits que par un substantif abstrait. Or jusqu'ici l'enseignement du substantif abstrait avait été , on peut le dire, à peine ébauché , et l'emploi de cette sorte de nom avec Une préposition était une des plus grandes difficultés qui arrêtassent les sourds-muets.

Les adverbes sagement, fortement, cruellement, sont très bien rendus , pour nous , par les mots avec sagesse, avec force, avec cruauté, et nous trouvons une grande analogie entre ces deux phrases :

Marcher avec un bâton ,

Marcher avec prudence.

Mais secouez un moment l'empire qu'exerce sur votre esprit et à votre insu l'habitude de la parole, et imaginez quelle foule d'intermédiaires il faut franchir pour passer de l'une à l'autre de ces deux phrases , qui cependant ont par la forme tant de rapports. Par quels subtils raisonnemens conduirez-vous le sourd-muet à considérer les mots sagesse, cruauté, prudence, comme autant de substances , comme des instrumens que l'on saisit , ainsi que semble l'indiquer l'analogie dans ces phrases : frapper avec un marteau , marcher avec un bâton , marcher avec prudence ?

Dans l'institution de Paris on avait senti cette difficulté, et, au lieu d'un nom abstrait, on avait pris pour exemple un substantif physique.

Albert a frappé avec main forte, avec forte main, avec forte manière, fortement.

Je ne dirai rien de la métamorphose du mot main en manière; je. ne demanderai pas non plus si raisonner fortement c'est raisonner avec une forte main.

Par la première explication, la difficulté se trouvait reculée d'un pas; par l' avant-dernière, elle se trouve doublée ; car à la difficulté inhérente à la nature du substantif abstrait en général, il s'en joint une qui naît du mot manière, expression ii. ii

i62 MANUEL D'ENSEIGNEMENT PRATIQUE qu'il est presque impossible de faire entendre immédiatement au sourd-muet.

En effet, ce mot n'offre, pour ainsi dire, aucune prise au langage des gestes. Comme il s'applique indifféremment à toutes les nuances des modifications, et à toutes les formes des êtres, il ne peut avoir de signe naturel ; il prend toutes les formes, et n'en a aucune qui lui soit propre.

Mais vous verrez que ce même mot , qui se refuse à une démonstration immédiate pour servir à l'explication de l'adverbe , ne présente plus de difficultés dans son emploi, si, au contraire, vous l'expliquez par l'adverbe.

L'adverbe n'a pas une signification essentiellement distincte de l'adjectif; il n'en diffère que par le rôle qu'il joue dans la construction de la phrase. En effet , que nous disions : La tortue marche lentement, ou bien, la marche de la tortue est lente, nous n'aurons exprimé qu'une seule et même pensée, bien que dans la première phrase nous nous soyons servis d'un adverbe, et d'un adjectif dans la seconde.

Une faut donc point considérer Y adverbe dans ses rapports avec Vidée, il faut le considérer dans ses rapports avec les mots auxquels il est joint; c'est dans la proposition, et non dans la pensée, que nous devons l'examiner; c'est dans le rôle qu'il joue, et non pas dans sa manière de si-

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gnifier, que nous découvrirons ce qui le distingue de l'adjectif.

Quoique notre élève ne connaisse pas encore les termes substantif, adjectif, verbe, il n'en distingue pas moins bien ces diverses espèces de mots , et il sait même leur affecter à chacun un signe propre par le moyen d'un chiffre caractéristique.

Nous mettons sous ses yeux le Tableau LVIII.

Nous lui faisons remarquer dans la première colonne un adjectif joint à un substantif, ceci est bien, lui disons -nous par signes. Passant à la seconde colonne, nous lui montrons avec un geste désapprobateur le même adjectif joint à un autre adjectif. Nous corrigeons, en ajoutant à cet adjectif la terminaison ment; nous en faisons de même pour les exemples suivans , ainsi que pour ceux où l'adjectif est joint à un verbe.

Présentez ensuite à votre élève quelques phrases analogues à celles que vous venez de corriger; nul doute qu'il ne s'empresse d'ajouter la terminaison ment aux adjectifs qui seront joints soit à d'autres adjectifs , soit à des verbes.

J'ai vu des élèves ne pas attendre le troisième exemple pour saisir ma pensée, et s'empresser de faire eux-mêmes la correction avant moi.

Cette leçon sera terminée par quelques exemples d'adverbes modifiant d'autres adverbes.

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