AMICO OPTIMO Î PATER FILIO DVLCISSIMO
Si le formulaire des inscriptions païennes est en quelque sorte demeuré immobile, il:n’en est point de même pour celui de l’épigraphie chrétienne. Après
1 Olivieri, Marmora Pisaurensia, p. 26. « Aux dieux mânes de Mar- « cus Paccius Senecio, fils de Marcus [Paccius] de la tribu Camilia, né «à Vérone, soldat de la vrie cohorte prétorienne..…… Mareus Varius « Optatus [a fait cette tombe] à son ami excellent, »
2 Mommsen, Inscriptiones regni Neapolitani latinæ, n° 4256. « Con- « sacré aux dieux mânes, À Lucius Asinius Filinus, fils de Marcus, enfant « très-chéri qui a véeu cinq ans et onze mois, Marcus Victorinus Asi- « nius, son père [a fait cette tombe]. »
3 Gruter, p. 954, n° 12 : « Publius Statius Bathyllus a fait [cette « tombe] à Publius Statius Saturninus, son affranchi bien méritant, qui « a vécu vingt-quatre ans, »
avoir suivi, pendant le premier âge, le type familier aux idolâtres, les fidèles d'Occident tendent de jour en jour à constituer plus nettement une forme qui leur soit propre. Les mentions admises dans les épitaphes des païens tomberont ainsi pièce à pièce, et l’on me permettra de suivre, dans toutes ses phases, ce travail d’une lente transformation.
Qu’à l’exception de l’invocation des dieux mânes, un trait quelconque ait, dans les inscriptions qu’on vient de lire, semblé contraire au sentiment chrétien, rien ne l’indique dès l’abord ; et pourtant chacune des mentions que portent ces marbres devait disparaître. Une loi apparemment non écrite, mais qui tirait directement sa source des préceptes évangéliques, régissait les premiers fidèles. Rien de ce qui les rattachait au monde ne devait plus être rappelé, lorsque la mort les mettait en présence de Dieu.
Un lien étroit rapproche, sur ce point, les épitaphes chrétiennes et les Actes des martyrs.
Alors qu’il paraissait devant le juge, le fidèle avait à déclarer, en même temps que le nom de son père, sa patrie, sa profession, sa condition sociale. A cette heure solennelle où la confession le plaçait en face de Dieu, l'Évangile lüi traçait sa conduite. Le Seigneur l’a dit : « Lorsque l’on vous mènera devant les magistrats, ne vous inquiétez point de ce que vous aurez à dire. Ce ne sera point vous qui répondrez, mais l'esprit de
votre Père qui parlera en vous !, » Le fidèle debout en face du juge n'appartient plus à ce monde. Qu'on lui demande qui est son père charnel, quelle est sa patrie, sa profession, sa condition d’ici-bas, un seul mot doit répondre à tout : «Je suis chrétien. »
« As-tu tes parents, dit-on à saint Pierre Balsame? — Je n’en ai point. — Tu mens, poursuit le juge, car on m'a dit que ton père et ta mère existent, — L'Évangile, réplique le saint, m’ordonne de tout renier à l’heure de la confession ?, »
Saint Lucien répond de même, aussi saint Hiérax #, saint Vincent d'Agen *, saint Irénée, dont le père et la mère avaient entendu le premier interrogatoire. « Je
1 Matth. x, 18, 19, 20.
2 « Præses dixit : Parentes habes? Petrus respondit : Non habeo. Præ- « ses dixit : Mentiris, audivi enim te habere parentes. Petrus respondit : « In Evangelio mihi præceptum est omnia denegare, cum ad nominis « christiani venero confessionem. » (Ruinart, Acta sincera, éd. de 1713, p. 502.)
3 Kai }éyovroc tou Onuiou….….. Tévac mpoyôvouc (Éyerc); Ô DÈ Tpùc TaVTE EXeyev, ôte yoteuavéc ete, (S. Chrysost., Hom. XLvI, $ 3, t. I, p. 528.)
« Quæsivit præfectus et ab Hierace ubinam gentium essent ejus pa-
« rentes. Cui respondit Hierax : Verus pater noster Christus est, et ma- «ter Fides, qua in ipsum credimus. Terreni vero parentes mei mortui « sunt. » (Acta S. Justini, $ 1, dans Ruinart, Acta sinceru, p. 59.)
5 « Subinde præses notitiam nominis et patriæ ac generis exquirit, « relicto cultu christianæ religionis..…. Cujus verba athleta Christi de- « spiciens, genus ac patriam quod sibi superfluum videbatur postponens, « se Vincentium nomine etsi indignum Christi tamen famulum ac levi- « tam esse, conspectu omnium nullo metu territus non cessat clamare, » (Acta S. Vincentii Aginnensis, ex antiquis lectionibus Ecclesiæ Aginnensis, Bolland., t. 11, jan., p. 167.)
D'ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE. 7 n’ai point de parents, disait ce martyr. — Et qui donc, répliquait le juge, qui donc étaient ces deux vieillards qui pleuraient à la dernière audience ? » Irénée répondait : « Le Seigneur a dit : « Celui-là n’est point digne de « moi qui me préfère son père, sa mère, Son épouse, « ses frères ou ses enfants !. »
La patrie était de même oubliée; la condition sociale, la profession, ne valaient point que le chrétien s’en souvint devant le magistrat. Les Actes des martyrs d'Occident, ceux d'Orient l’attestent de la même manière. À Lyon, au 1° siècle, saint Sanctus ne veut dire ni son nom, ni sa famille, ni son pays, ni déclarer s’il est libre ou esclave ?. « Je suis chrétien, » répond-il à chaque interrogation nouvelle, Aïnsi fait, plus tard, saint Lucien. «Celui qui prononce cette parole, dit saint Chrysostome, a fait connaître sa patrie, sa famille, sa condition, tout enfin à la fois. Le chré-
1 « Probus dixit : Uxorem habes? [renæus respondit : Non habeo. « Probus dixit : Filios habes? Irenæus respondit : Non habeo. Probus « dixit : Parentes habes ? Irenæus respondit : Non habeo. Probus dixit : « Et qui fuerunt illi qui præterita flebant sessione? Irenæus respondit : « Præceptum est Domini mei Jesu Christi dicentis : Qui diligit patrem, « aut matrem, aut uxorem, aut filios, aut fratres, aut parentes super « me, non est me dignus. » (Acta sincera, p. 402 et 403.) Dans le texte donné par les Bollandistes, la réponse du saint est plus explicite encore : « Præceptum Domini mei Jesu Christi adimplevi dicentis : Qui non ab- « negaverit parentes suos et non renuntiaverit omnibus quæ possidet, « non potest meus esse discipulus. Et qui diligit, etc. » (T, III, Mart., p. 555.)
2 Euseb., Hist. eccles., Lib. V, c. I.
tien n'appartient pas à une ville de la terre, mais à la Jérusalem céleste. La libre cité de la Jérusalem d'en haut, a dit l’Apôtre, est notre mère. Le chrétien n'a point de profession, il est du monde immatériel. Pour nous, dit l’Apôtre, nous vivons déjà dans le ciel. Le chrétien a pour concitoyens et pour parents les saints. Il est écrit : Nous sommes les concitoyens des saints et les serviteurs de Dieu. Une seule parole disait donc exactement qui était le martyr, quels étaient son pays, sa profession, sa famille !, »
Ce sont précisément ces mêmes traits, familiers à l'épigraphie païenne, que proscrit celle des chrétiens. Une même loi semble les avoir bannis et des réponses des martyrs et de l'inscription funéraire dés fidèles. «S'il n’est chez nous chrétiens, régénérés dans le Christ, et tandis que nous sommes de ce monde, s'il n’est chez nous, dit saint Jérôme, ni Grec, ni barbare, ni homme libre, ni esclave, de telles distinctions ne seront-elles pas encore plus effacées quand ce corps périssable aura revêtu l’incorruptibilité, quand ces membres soumis à la mort seront devenus immortels ?? » La liturgie grecque répétait de même : «Mes
1 Joh. Chrysost., Homil. in S. Lucianum, éd. des Bénéd., t. II, p. 528, Cf. Acta S. Justini, S IT; Acta S. Maxim, S 1; Actu S. Saturnini et Dativi, S XVI; Acta S. Didymi et Theodoræ, $ 1; Acta S. Cyrici, SU. (Ruinart, Acta sincera, p. 59, 157, 389, 397 et 478); Vita S. Severini, S IV. (Bolland., t. T, jan., p. 485.)
2 « Et si adhuc in carne positi et renati in Christo, non sumus Græcus
{rères, il nous faut tous subir un jugement terrible ; ce jugement devant lequel il n’existera plus ni esclaves, ni hommes libres, ni faibles, ni puissants, mais où tous nous paraîtrons nus, »
C'est la nudité redoutable du dernier jour que me semble exprimer, dans sa forme dernière et achevée, la masse des inscriptions chrétiennes latines. Si l’on écarte quelques marbres bien faciles à compter, ces épitaphes, abandonnant les données de l’antique formulaire, ne contiennent plus rien de ce qui était comme sa base essentielle, l'indication du nom paternel, de la patrie, de la profession, de la condition sociale ?.
Telle était alors la loi commune. Le mysticisme parfois allait plus loin encore.
Avoir aimé et servi le Seigneur, lui avoir voué son existence, cela seul, disait-on, méritait un souvenir ;
ainsi pensaient, dans ces âges de foi, ceux qui, pour
« et barbarus, servus et liber.….. quanto magis cum corruptivum hoc « induerit incorruptionem, et mortale hoc induerit immortalitatem, » (Epitaph. Lucini Bætici, Epist. ad Theodoram.)
1 Dobepôv, àdehpor, To xpurhprov, Omou LÉAoUEY mévres mepicacbat * oùx Eve êxet, douhos oÙDE éheUbepoc, oÙdE Éciv EnEt LUXQÔS OÙTE HLÉYUS * &A névres yuuvèt rapicduebax. (Goar, Euchologium, p. 569. Officium funereum in sacerdotem vita functum.) Voir encore, sur l’anéantissement de toutes les distinctions humaines devant le tribunal de Dieu, un éloquent passage de saint Chrysostome, Homil. VI in Lazar., $ 5.
2 J'ai signalé, dans le premier volume de mes Znscriptions chrétiennes, p. 119 et suivantes, les exceptions à noter. Les nouvelles découvertes n'en ont guère augmenté le nombre, et laissent au mème état la relation entre la somme totale des monuments.
chercher l’absolue perfection, renonçaient aux vaines joies du monde et se donnaient tout entiers à Dieu. Des épitaphes de prêtres, d’évêques, de veuves, de saintes filles, ne mentionnent, au licu de l’âge réel, que les années consacrées au service du Très-Haut !; comme les jours de tristesse chez les vieux Crétois, le temps écoulé dans le siècle ne valait point que l’inscription le rappelât ?,
Un mot qui mérite que l’on s’y arrête, remplace parfois sur les tombes l’appareil des indications familières aux païens. C’est l'expression famulus Dei,
Bien qu’à coup sûr ce soit là le vrai titre de chaque fidèle, l’épitaphe le réserve pour celui que la mort a mis en face de Dieu. Les survivants ne sont point, que je sache, désignés ainsi sur les marbres, Une inscription de l’an 472, trouvée à Arles, et qui nomme deux époux, ne donne ce titre qu’au mari que sa femme a mis au tombeau , Un autre texte, moins antique que je
ne l’eusse souhaité, puisqu'il nous reporte à l’âge de
1 Inscriptions chrétiennes de la Gaule, noS 18 et 507. L’abréviation I. C. G. indiquera, dans les pages qui vont suivre, le titre de mon Recueil. Gruter, 1054, 2; Fabretti, Inser. antig., n° 310; Zaccaria, Storia lelteraria d'Italia, t. 1, p. 303; Oderici, Sylloge veterum inscriptionum, p. 341; Spréti, De Magnit. Ravenne, t. I, p. 213; Villanueva, Viage literario, t. XIIT, p. 38; Marini, Papiri diplomatici, p. 223; Gazzera, Iscr. crist. del Piemonte, p.57; L. Renier, Inser, de l'Algérie, n°8 3430, 3675, 3701.
2 Cornutus, Ad Persii satyr. IT, v. 1, éd. de Venise, 1499, fo xxx1I11I. Cf. Meursius, Creta, IV, 9. — 3 I, C. G., n° 391.
D'ÉPIGRAPHIE CHRÉTIENNE. il
l'empereur Léon le Philosophe, montre qu’au moins à cette époque la qualification de serviteur de Dieu était, ainsi que nous le montrent les vieux marbres, donnée à ceux qui n'étaient plus.
Chez les païens, comme l’attestent les trois types lapidaires rappelés au début de ces pages, la coutume était de terminer l’épitaphe par le nom de ceux qui avaient fait préparer la tombe, et là se trouvait le plus souvent l'indication de la parenté terrestre que le fidèle devait répudier. L’épigraphie chrétienne écarte peu à peu cette mention, que rejette son type définitif.
Un monument de l'Italie rend visible, pour ainsi dire, ce travail de transformation.
Il est venu, pour Rome même, un temps où, malgré les grandes ruines dont la réaction chrétienne”, les invasions avaient jonché le sol, le marbre a manqué aux graveurs, comme le parchemin, le papyrus ont souvent fait défaut aux écrivains ?. De là, si je puis parler ainsi, certaines épitaphes palimpsestes, comme certains livres.
Un marbre romain offre le type achevé de ces monuments, Trois légendes funéraires y ont été gravées successivement et, à chaque nouvel emploi de la dalle,
Const. LILI : ‘Eviwôre roy opunodvrov to Oaviruw, Oeparévrwy Qeos AONUATLOVTWY. .
2 Voir ci-dessous, p. 46. —3 $S. August., Epist. XV, Romaniano, etc. — À De Rossi, Inscr. christ. rom,, t. I, n° 937.
l’épitaphe antérieure a été effacée. La dernière, qui seule subsiste entière, est de la fin du v° siècle ou du commencement du vi‘; les deux autres ne portent point de date; mais si l’on imagine le temps nécessaire pour que deux fois des sépultures aient pu être oubliées et leur marbre repris, on devra faire remonter à une époque assez reculée l’âge des premiers textes.
Malgré leur mutilation, ces épitaphes ont été déchiffrées par l’habileté patiente de M. le commandeur De Rossi. Trois formules sont en présence sur la dalle : l’une de basse époque, les deux autres de beaucoup antérieures. Celles-ci portent le nom d’un père, d’un époux qui ont fait faire la tombe. Sur la troisième, comme le veut son âge, je ne lis plus d’autre vocable que celui du défunt.
Les païens, auxquels l’idée religieuse n’apportait pas la consolation, répugnaient à rappeler sur les sépultures la date funeste de la mort !. L'esprit chrétien, qui regardait ce jour comme celui de la délivrance, admettait, au contraire, sur les tombes, la mention repoussée par
1 Cf. I. C. G., n° 44; Lupi, Epitaphium Severæ, p. 11; Mabillon, De Cultu Sanctorum ignotorum, ce. V1; M. Marini, Aneddoti di G. Marini, p. 83; Pellicia, Politia, t. Il, p. 170. L'opposition de sentiment entre les fidèles et les idolâtres se montre par le rapprochement de ce vers d’un marbre païen du musé: Campana :