Manuel d'épigraphie, suivi du recueil des inscriptions du Limousin
Depuis loDgaes années, Tauteur de ce travail s'oecupe de recherches sur rbtstoire et l'art de la France au moyen âge. Avant d'avoir ce caractère général , ses études ont d'abord été limitées à sa province natale. Né au milieu des ruines de deux monastères , possesseur de nombreux documents historiques , encouragé par mille circonstances > il avait parcouru , dans l'intérêt de ces recherches, les trois départements dont la réunion formait autrefois la circonscription de la province du Limousin , ou plus rigoureusement lediocèse de Limoges. Ce pays, dédaigné jusqu'à présent , est plus riche qu'on ne pense en monuments de toute sorte. Des ruines romaines, des monastères, collégiales et châteaux de tous les siècles, y intéressent le curieux : nous en avons exploré avidement le plus grand nombre; et , autant que nous l'avons pu, nous avons fouillé avec soin jusqu'aux plus obscurs villages. Des croquis bien imparfaits sans doute, mais complétés par des notes étendues , conservent le souvenir de ces études. Ces renseignements ont déjà fourni la matière de plusieurs opuscules; de là , si on savait les faire , pourraient sortir quelques ouvrages intéressants.
L'antiquité grecque et romaine, épuisée en grande partie, a cessé d'être l'objet exclusif des recherches de l'érudition. On a voulu connaître et apprécier les siècles intermédiaires et déjà lointains qui la séparent des temps modernes. On a reconnu alors que ces époques , si
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voisioes de la oAtre , qoe cette société à laquelle nous etods toirt eoiK pninté, pour le perfecUonner et raccroitre sans doute, sont déjà^ M^ bien des points , voilées de ténèbres. Nous sommes d*une raeeilloMre , et 0008 ignorons nos aïeux : telle est sans doute la cause fihftipale de la faveur qui accueille ces patriotiques études.
Dans ces dernières années, plusieurs sociétés sariiles, et le Comité des arts en particulier, ont encouragé la rechereiiie et la publication des inscriptions de toutes les époques. Nos radMrcbes nous avaient procuré près de deux cents inscriptions inédite» de tous les âges. Pour répondre à cet appel , l'auteur de cet écrit n'a M qu'à compulser ses notes et à compléter par des estampages et éeèf^^imilê péniblement pris sur les monuments le premier travail gripbique, fruit d'une rapide excursion. En outre , un manuscrit inédit de Tabbé Legros conserve quelques dessins d'inscriptions dont MH originaux ont été détruits pendant la révolution ; nous avons calqué avec soin les plus remarquables.
Cette première ttoisson accomplie , il s'agissait de lire , de classer par époques , d'interpréter et d'éclairer, par un triple commentaire archéologique , paléographique et historique , le résultat de ces laborieuses recherches* Ce travail pouvait suffire; un autre tenta notre curiosité et notre désir d'être utile.
Les nombreux confrères , à la bienveillance desquels nous devons une partie de notre butin , nous pressaient de donner à notre publication un intérêt général. Pour atteindre ce résultat , nos inscriptions étant de toutes les époques , il suffisait de faire précéder notre travail d'éditeur de notions claires et précises , où le curiedx pût apprendre à lire et à classer les inscriptions nouvelles que les immenses travaux exécdtés en France font chaque jour surgir du sol qui les recèle.
Là étaient les périls d*une oeuvre à peu près nouvelle. Grèce au patient labeur de l'érudition moderne, la classification scientifiqne a été trans* portée des œuvres de la nature à celles de Thomme. Sans doute , daû» ces dernières, la liberté humaine, en se combinant avec Faction divine, mêle un apparent désordre à la r^larité qui est la loi du monde moral ; mais l'action providentielle n'en triomphe pas moins dans l'ensemble : c'est un vaste édifice altéré par des reprises nombreuses , où le regard suit , jusque dans les changements successib , les lignes toujours visibles du plan original. Selon cette loi , dans l'étude des œuvres humaines , la variété fatigue d'abord l'attention ; bientôt un oxamen
IHTolongé y déeoovre uo développement pins sérieux , soumis à des lois régulières : U variété y est dominée par ronité.
Ce n'était donc pas assez pour nous de lecueillir plus de deux cents témoignages historiques inédits ; nous avons voulu les coordonner dans une classification fondée sur les formes de l'écriture et sur leur date ; dans une classification méthodique , appuyée sur la paléographie et la chronologie.
Ces éléments de classification , dégagés du texte qui en avait fourni Toccaston et la matière^ devaient le précéder. Ce travail n'était pas sans difficultés. Les deux derniers siècles ont fait en ce genre des ouvrages où toute science sérieuse devra désormais s'inspirer. Jamais plus grandes connaissances ne furent mbes au service d'une sagacité et d'une érudition plus sûres ; jamais plus riches trésors d'érudition ne furent maniés par des mains plus nombreuses , plus laborieuses et plus patientes. On n'a pas égalé , *ob ne surpassera jamais les grands recueils consacrés par les bénédictins à la science paléographique. Quelles que soient les couvres de l'avenir, la postérité ne pourra que poser le couronnement de l'édifice immense qu'ils ont élevé. Mais l'étude de ces livres savants semble requérir, au premier coup d'oeil, une science et une patience égales à celles de leurs auteurs. Pour apprendre quelque chose dans la diplomatique de MabiUon , ne faut-il pas des études fort avancées sur l'histoire générale , sur la chronologie, l'archéologie , le droit » les sciences et les arts ? Pour profiter de la paléographie grecque de Montfaucon , ne faut-il pas parler la langue d'Athènes et en posséder les délicatesses ?
Ces difflcultés de l'étude scientifique sont encore accrues par l'absence d'une classification méthodique , simple et facile. Les bénédictins , en <;réant la science paléographique, ont dû adopter des classifications diverses comme l'origine géographique ou chronologique de leurs manuscrits , variées comme les formes capricieuses mises en usage par les scribes de tous les âges et de tous les pays ; de là sont sorties les clas* sifications par époque , par région et par formes.
Les anciennes écritures , distribuées selon l'ordre du temps , ont donc été pour eux : romaines , mérovingiennes , carolines , gothiques.
Classées selon l'ordre des formes, nous avons les écritures majuscule, capitale , rustique , onciale , minuscule , cunive , mixte , etc.
Un système plus simple , plus rationnel , nous a semblé devoir élre adopté (par l'épigraphie. Les travaux des bénédictins n'avaient pas pour
objet spécial les ioscriptions rnooumentales. Elles vienoent se ranger dans leurs œuvres selon leurs dates, et mêlent leurs éléments à ceux de récriture ordinaire. N'y a-t-il pas quelque danger scientiflque dans cette assimilation ? Les transcriptions épigraphiques se distinguent des autres par la simplicité des formes qu'impose la nature de l'écriture et des matériaux. Les scribes ne peuvent plus arbitrairement faire courir leur plume , la dureté de la pierre et du marbre commandent la simplicité. Généralement courtes dans leur rédaction , et destinées d'ailleurs aux regards de la foule, les inscriptions emploient ordinairement, jusqu'au treizième siècle, les grandes et majestueuses majuscules.
Nous étudions à part les inscriptions de l'orfèvrerie. Leur mode d'exécution justifie , en l'expliquant, l'exception dont elles sont l'objet. Les procédés matériels ont exigé une altération de la forme; mais le style et les éléments de notre métbode y restent visibles pour un œil exercé. Habituellement , en effet , ces inscriptions sont gravées en creux ou emp&tées d'émail. Empâtées d'émail , les lettres sont pleines , sans déliés. L'émail ne peut se couler en filets minces; le polissage auquel étaient soumis les émaux incrustés eût emporté les incrustations ; il eOaçait les traits légers creusés à la surfiace du métal. Gravées , elles sont le produit du burin ou du cbelet; burinées , elles prennent les traits aigus , droits et débordants de la pointe hardie et légère qui les a tracées ; ciselées â petits coups de maillet , elles ont les formes les plus souples , mais avec force bavures; chaque halte du oiselet se marque par une dent qui fait saillie sur la reprise suivante.
Tout en notant les exceptions , lorsqu'elles se rencontrent, il nous a paru possible, et partant convenable, de transporterdans l'épigrapbie les ingénieuses et savantes méthodes appliquées par M. de Caumont à l'architecture du moyen âge. C'est ainsi que le recueil des inscriptions limousines est devenu un manuel d'épigraphie. Notre classification, basée à la fois sur l'ordre chronologique et sur la forme, a cinq grandes divisions. Nous partageons les inscriptions en romaines , romanes, gothiques rondes , gothiques carrées , et nous réservons la renaissance pour un dernier chapitre convenablement développé.
Les romaines s'arrêtent au huitième siècle;
Le roman expire avec le douzième;
Le gothique arrondi finit vers 4560 ;
I^ gothique carré est près de disparaître vers \ 540.
La reoaissaDce, écleetiqne de sa nature, remet en honnenr l'alphabet de toates les époques , et emprunte même an treizième siècle.
Qu'on suive en effet de l'œil les fac-timiU réunis, au nombre de plus de cinquante, à notre travail , on y verra ces divisions se dessiner nettement.
Le majestueux alphabet romain s'altère av^ec l'empire; des formes languissantes et indécises, des contractions fatigantes s'y introduisent. Restauré un moment avec les débris de la civilisation antique sous Charlemagne , il tombe pour ainsi dire avec le puissant empereur. L'onciale et des formes arbitraires y pénètrent de toutes parts. Mais déjà les contours arrondis , mêlés aux formes carrées, font pressentir les caractères coulants et circulaires, les boucles et les liaisons élégantes du treizième siècle. Vers le milieu du quatorzième, Togival aigu adopte des formes raides où dominent les lignes droites et perpendiculaires. En On la renaissance, comme toutes les époques indécises, mêle des formes diverses, et glane dans tous les systèmes en ressaisissant avec plus ou moins de bonheur l'élégant alphabet du temps de saint Louis.
Ainsi , dans les œuvres matérielles que façonne le doigt de l'homme , l'esprit humain laisse toujours son empreinte. Tout parle, tout est éloquent , jusqu'à ces signes en apparence arbitraires et bizarres qui ne servent qu'à transmettre la pensée. Par un coin, et comme par une Assure , chaque siècle s'y laisse entrevoir avec ses goûts et ses tendances. Nous ne négligerons pas ce précieux moyen d'étude ; et, aussi souvent que faire se pourra, nous chercherons dans l'écriture autre chose que des lignes droites et circulaires.
Sous cette influence , nous passerons de la forme au fond, du caractère à la pensée qu'il exprime. C'est dans cet esprit que nous lirons les textes pieux par lesquels tant de personnages oubliés de la génération présente réclament , au nom du père commun , un souvenir affectueux dans la prière. Ces inscriptions , en grande partie , décorent des sépultures. Épitaphes ou non , tontes à leur manière parlent d'éternité. Depuis longtemps la main qui les traça est glacée par la mort; ses cendres mêmes ont péri. Qu'une mémoire reconnaissante sauve ce dernier reste des aïeux ! Il ne nous est jamais arrivé de consulter les nécrologes gardés dans chaque paroisse sans éprouver une vive émotion. Un sentiment semblable s'éveille en nous, à la lecture de ces pages mortuaires. Puisse rallendrissement mêlé de respect que nous avons éprouvé se commu-
Diquer au lecteur! Noos ne sommes pas des curieux égarés dans un cimetière, et lisant, pour se distraire, les épitapbes grarées sur des tombes. Nous allons soulever, il est vrai , la pierre des sépulcres , mais c'est pour nous entretenir avec ces illustres défunts et apprendre d'eux , s'il est possible , à quelles conditions le présent peut faire la conquête de l'avenir !
LeDorat,7avrill850.
TËXIEU.