TUR
NEC PARS , NEC TOTA SIT GRANDIMONTE REMOTA ; QUI SCELUS ISTUD AGET, DEUS HUNC ANATHEMATE
[PLAGET.
( V. pi. III. ) Autrefois à GrandmoDt.
Dans le riche trésor de Tabbaye de Grandmonl^ un reliquaire attirait principalement les regards , moins encore à cause du prix de sa matière que du précieux dépôt qu'il renfermait.
Il était formé de deux plaques d^argent doré , jointes et adossées Tune à Tautre. A la partie antérieure était inséré un fragment du bois de la vraie croix, disposé en forme de croix patriarcale ayant quatre pouces (0 m. 12 cent.) de hauteur^ sur deux pouces (0 m. 6 cent.) de largeur à la plus grande traverse. Rien ne séparait la relique du contact et de la vue du spectateur. La face postérieure était occupée tout entière par Tinscription dont nous donnons le fac-similé. Cette pièce , mobile en partie, se levait pour laisser voir un baume très-odoriférant, qui, malgré sa date sept fois séculaire, conservait encore toute la suavité du parfum le plus exquis.
452 INSCRIPTIONS DU LIMOUSIN. (xii« siècle )
Un élui en argent doré abritdit le précieux reliquaire. Il s'ouvrait à deux battants pour laisser voir la vraie croix. Les portes étaient décorées , à leur partie intérieure, des images de saint Pierre et de saint Paul. A la partie antérieure de cette sorte de boîte métallique était gravée la première inscription latine que nous transcTÎvons; la seconde se lisait à la partie postérieure. Sur le tout une plaque d'argent non doré s'élevait et s'abaissait à la façon d'un châssis, et , sur icelle , était relevé en bosse un crucifix ely de part et d'autre^ Notre-Dame et saint Jean. Le susdit reliifuaire avec son étui s'accommodait sur un pied carré , tout entier d'argent doré et par-dessus enrichi de plusieurs perles , topazes f jadrUhes et autres pierres estimées par le lapidaire de grand prix et valeur. Toutefois ce pied ne paraissait pas être fait ni destiné pour le susdit tableau, ains pour un autre, (Inventaire du trésor de Grandmont , 1 567. )
Ainsi l'art grec et Tart occidental s'étaient unis autour de ce vénérable dépôt. Le petit reliquaire était seul d'origine grecque ; il a eu le privilège d'attirer l'attention de deux savants. Ogier, prédicateur éloquent du xvii* siècle, lui a consacré un traité spécial. {Inscription antique de la vraie croix de l'abbaye de Grandm^ont, par M. François (^ier, prestre et prédicateur. Paris, 1658» un vol. in-8**-)
Dans une de ses substantielles dissertations , Ducange résume ce travail en y ajoutant ses observations particulières. ( Glossaire du moyen âge , vu , 169 , édit. F. Didot.)
Nous puisons dans ces deux écrits , en nous aidant encore des pièces originales dont nous devons communication à la générosité de M. Nivet-Fontaubert.
Ogier a donné deux traductions de Tinscription grecque. Son lalin suit le grec mot à mot ; les voici :
(m* SIÈCLE.) INSCRIPTIONS DU LIMOUSIN. 455
Cum brevemdormisset somnum ia triplici arbore , UDiversi rex , Deus idem ac homo verbam , Maltam gratiam impertîtus est ligno.
Refrigerator CDÎm omnis morbis inflammatus, QuicQinqne confagit ad ramos triplicis arboris. Ast ego perastQs in medio meridte , Cucarri , veni , ramos subii , Tu vero umbra tua suscipe me et pulchrc tege y O arbor inumbrans totam terram , Et modicum rorem Hermon mibi instilla , Qui ortus sum ex stirpe illustri Docarum , Cujtts stirpis surculus est imperatrix Irène Mater Aviœ meae , decus regum , Conjux Alexii Romanornra imperatoris.
Gerte veneror le unicum servatorem meum , Ego famulus tuus Alexius, origine Ducas.
Le Sauveur , homme-Dieu , sur ce mystique bois > De trois arbres divers , qui composent sa croix , Dormit d'un court sommeil , mais sommeil délectable ; Depuis, à tous mortels ce bois est secourable , Et quiconque est atteint de cet ardent poison , Dont Taspic infernal corrompt notre raison , Qui se sent travaillé de ces cruelles flammes Qui consument nos coeurs, et qui brûlent nos âmes , Qu'il recoure à son ombre « il sentira soudain Rafraîchir les ardeurs qui lui rongent le sein.
Dans le cuisant midi de mes péchés sans nombre , J'accours à son abri ; j'ai recours à ton ombre , O bel arbre arrosé de ce sang précieux , Que, pour notre salut, versa le roi des cieux : Vois dessous tes rameaux ma pauvre âme exposée , Pour recevoir d'Hermon la céleste rosée.
Alexis , prince grec , doDt les prédécesseurs Du sceptre byzantin se virent possesseurs ; De qui le grand aïeul est Tempereur Comnèno; De qui la grande aïeule est son épouse Irène
^^4 INSCUlFIfONS m LIMOUSIN. (iir sifccLB.)
Reine, dont la verta fut sans comparaison ,
Et rbonneur des Diicas son illustre maison ;
Alexis, quoique issu de cette race illustre ,
De ces Ducas fameux n*emprunte point son lustre :
II est plus glorieux d*adorer cette croix
Que d'être descendu d'empereur et de rois.
La traduction française n'est qu'une paraphrase trèslanguissante sur la fin. Ces deux versions nous permettent de réduire le commentaire aux plus simples éléments. Les curieux pourront au besoin recourir aux ouvrages que nous avons indiqués.
Voici d'abord l'histoire de ce reliquaire. Il fut remis aux moines de Grandmont par Bernard, évèque de Lydda en Palestine , et ancien moine de Déols , près Châteauroux, le dernier jour du mois de mai 1174. C'était un don que leur transmettait Âmaury^ roi de Jérusalem. Ce prince étant mort l'année précédente , on peut conjecturer que l'évêque Bernard exécutait en ce point une de ses dernières volontés. Un texte du martyrologe de Grandmont rapporte les faits précédents ; son témoignage est confirmé par celui de Geoffroi du Yigeois dans sa chronique (c 69).
L'inscription grecque contient deux allusions fort claires. La première rappelle la tradition orientale selon laquelle la croix du Sauveur était formée de trois bois différents, de pin, de cyprès et de cèdre : Cum breoem dormissel somnum in triplici arbore* Cette rosée d'Hermon, qui rafraîchit les âmes , était une image du sang du Sauveur. Enfin la seconde allusion a trait au serpent d'airain que Moïse éleva, pour le salut des Juifs, dans le désert. C'était encore une figure de la croix du Sauveur- Reste le nom du possesseur, Alexis de la race des
xii* SIÈCLE.) INSCRIPTIONS DU LIMOUSIN. 455
Ducas. Ogier se livre , pour déterminer l'identité et le temps de ce personnage, à plusieurs conjectures laborieuses. Nous préférons le sentiment de Ducange. Cet érudit pense que notre Alexis, à qui ce saint reliquaire a appartenu, était fils ^e Jean Pucas, cousin germain de Tempereur Manuel , et qui , après s'être distingué à la guerre, vivait encore vers 1166. Amaury étant allé à Constantinople , en 1170, pour réclamer le secours de l'empereur Manuel, en reçut le meilleur accueil. Les grands , à l'exemple dq prince , le comblèrent de pré* sents. Cest alors sans doute qu'Alexis, suivant le mouvement général, lui aura fait ce don précieux; et comme ce reliquaire était de ceux qu'on portait au cou ( phylactère ) , en s'en dépouillant Alexis aura voulu donner au roi de Jérusalem une marque d'affection particulière.
Quant aux inscriptions latines , elles sont l'œuvre des moines de Grandmont. Ils voulurent ainsi exprimer leur affection pour ce vénérable dépôt, et leur reconnaissance pour Amaury leur bienfaiteur.
Cette sainte relique est conservée à la cathédrale de Limoges.
HIC JACET DOMPNUS GUILLERMUS . REVERENDISSI- MUS VI PRIOR , VERUS ISRAELITA IN QUO DOLUS NON ERAT : Vrxrr IN PRIORATU XVHI ANNIS ET III MEN- SIBUS.