‹ Manuel d'histoire de la littérature canadienne-françaiseChapitre 10 sur 18 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La poésie

Lei influences nouvelles. — Octave Crémazie. — Louis Fréchette.

— Pamphile LeMay. — William Chapman. — Alfred Garneau.

La poésie, cpii prit, dès le début de cette troisième période, un assez large essor, s’inspire dans une grande mesure de l'histoire nationale. C’est avec Crémazie qu'elle devint surtout patriotique. Crémazie publia ses premières poésies dans le Journal de Québec, en 1854, et ses chants, qui célébraient tour à tour la France et le Canada, excitèrent une vive et souvent trop facile admiration. C’est l’influence de Y Histoire du Canada de Garneau, et aussi le culte des traditions nationales qui alimenteront longtemps les strophes des poètes patriotes de cette période : Crémazie, Fréchette, LeMay et Chapman.

Une autre influence modifia un peu avant 1860 notre poésie canadienne, contribua à la faire plus abondante et plus sensible : ce fut celle des poètes romantiques français. Longtemps il fut difficile de prendre ici un plein contact avec les productions de cette école, et en général, comme nous l’avons déjà fait observer, avec la vie littéraire contemporaine de l’ancienne mère-patrie. Aussi les mouvements de cette vie littéraire n’avaient-ils ici que bien tardivement leur répercussion. Le rétablissement des relations commerciales avec la France permit aux livres français de pénétrer chez nous plus facilement,

et l’on sait avec quel empressement on allait à la librairie de Crémazie feuilleter les recueils de poésie. Les vers romantiques produisaient encore ici, vers 1860, l’effet qu’ils eurent en France en 1830. On s’appliqua à en exprimer ce qu’ils contenaient de lyrisme, de sensibilité religieuse, de culte pour l’histoire et pour la nature ; on en négligea, heureusement, ce qu’ils renferment de sensibilité morbide. Notre poésie est restée saine. Mais l’influence des modèles français s’y montrera parfois trop grande ; l’originalité de nos œuvres s’en trouvera amoindrie.

Octave Crémazie (1827-1879). — Octave Crémazie naquit à Québec, le 16 avril 1827. Il fit ses etudes au Petit Séminaire de cette ville, et manifesta ses goûts très vifs, exclusifs, pour l’étude. L’abbé Holmes, qui fut l’un des professeurs les plus justment estimés à cette époque, avait discerné dans ce jeune élève de remarquables aptitudes et lui avait voué une spéciale affection. Après ses études, Octave Crémazie devint associé en librairie de son frère Joseph. Il put, derrière les comptoirs, satisfaire sa passion pour l’étude. Il ne s’y inquiéta pas suffisamment de régler les affaires de son commerce, et d’équilibrer son budget.

Très curieux de s’instruire, et doué, aussi, d'une belle imagination et d’une vive sensiblité, il aimait à consacrer ses loisirs à la lecture des auteurs favoris, et surtout des poètes français contemporains. Volontiers, il réunissait dans l’arrière pièce de son magasin des amis qui venaient y causer littérature. Nous avons dit l'influence heureuse de ce cénacle, où se rencontrèrent les meilleurs esprits du temps.

Vers 1854, Crémazie publia ses premières poésies dans le Journal de Québec. Ces premiers accents du barde émurent profondément l’âme de ses compatriotes. On y sentit passer l'émotion profonde du poète qui aimait par dessus tout le Canada et la France.

Malheureusement des revers de fortune, des procédés dangereux pour se tirer d'affaire, et où Octave Crémazie se trouva gravement compromis, l’obligèrent à fuir la justice de son pays, et à s’exiler. En 1862, le poète se réfugiait en France. Il y vécut pauvre, isolé, sous le nom de Jules Fontaine. Il mourut au Havre en 1879.

Pendant son exil, Crémazie ne publia plus de vers. 11 a souvent confié à ses amis qu’il en avait par centaines dans sa mémoire ; il garda ainsi, sans les écrire jamais, sept ou huit cent vers de la Promenade de Trois Morts, qui est restée inachevée. La seule œuvre littéraire qui reste de ces dures années passées loin du pays, et où le poète dut besogner pour vivre, sont quelques lettres à des amis sur des questions de littérature canadienne, des lettres à sa mère et à ses frères et le récit détaillé écrit au jour le jour du Siège de Paris. Ce récit est un journal que Crémazie rédigeait chaque soir pour sa famille, et où il prenait note de tant de petits faits, de détails curieux, d’impressions fugitives qui n’entrent pas d’ordinaire dans la gi-ande histoire.

Il y a dans les lettres de Crémazie, et dans le Journal du Siège de Paris tout l’esprit de l’écrivain et tout son cœur. Ses lettres témoignent d un esprit alerte, varié, tour à tour sérieux, badin, railleur et mordant, capable de jugements prompts

et justes, capable aussi d’idées littéraires qui ne sont guère acceptables. Ses théories sur l’impossibilité de créei une littérature canadienne, très discutables quant à leurs principes, ont été démenties par les faits. Mais le cœur de Crémazie s’épanche aussi dans cette longue correspondance, et il y montre toute sa sensibilité délicate et meurtrie.

Le poète patriote.- — - Ce fut par ses poésies, que des amis ont pris soin de réunir en volume, que Crémazie fut surtout connu et ce sont elles qui lui valent encore tant de persévérantes sympathies. Non pas que cette poésie soit d'un art vraiment supérieur, et qu'elle constitue une œuvre considérable. Crémazie n'a guère laissé plus de vingt-cinq pièces de vers, et un poème inachevé : la Promenade de Trois Morts. Mais dans ces deux cents pages de vers, il a fait circuler une inspiration généreuse, patriotique, chrétienne, qui s’accordait avec les sentiments des lecteurs canadiens. Et pour avoir su dire tant de choses qui débordaient de l’âme populaire, et qui étaient alors le thème favori de ses pensées, Crémazie a recueilli les plus vives et les plus sincères admirations.

Dans Castelfidardo, le poète chante la papauté menacée par les Piémontais, défendue par les zouaves héroïques ; dans le Chant du vieux Soldat canadien, et celui de Carillon, il célèbre les souvenirs glorieux de 1 histoire de la Nouvelle-France ; dans le Chant des 1 oyageurs il rappelle quelques traits familiers de la vie canadienne ; dans la Fiancée du Marin, il raconte, à la manière des ballades de Victor Hugo, une légende du pays. Et parce que, pour la première

fois dans l’histoire de la poésie canadienne, les lecteurs retrouvaient avec une telle ampleur d'expression quelque chose de leurs préoccupations religieuses et patriotiques, ils applaudirent le poète et son nom courut bientôt, avec ses vers, sur toutes les lèvres.

L’écrivain. — Il y a dans les poésies de Crémazie une grande sincérité d’inspiration, et une émotion profonde. Mais le poète a souffert d’être venu trop tôt, à une époque où il lui fallut au hasard de ses lectures discipliner son talent, et apprendre sans maître à faire des vers. 11 était bien difficile à nos rimeurs de 1850 de perfectionner leur art : ils manquaient de beaucoup d'instruments de travail qui sont nécessaires à qui veut exceller dans la poésie. De là, dans l’œuvre de Crémazie, des imitations parfois un peu naïves des maîtres de la poésie française, et par exemple du Victor Hugo des Orientales.

D’autre part, Crémazie ne se préoccupa pas assez de corriger ses vers, d’en alléger les lourdeurs. Il ne se soucia pas d'être un virtuose. Il composait d’abord dans sa mémoire ses poèmes, et il les mettait ensuite sur le papier sans en renouveler les formules souvent banales, sans en refaire les constructions un peu pesantes.

La Promenade de Trois Morts, que Crémazie n’a pas terminée, est un mélange très variable de lyrisme délicat, touchant, et de récits réalistes qui sont parfois macâbres. Cette pièce témoigne cependant d’une puissance de conception et d'idées générales qui aurait pu faire de l’auteur un très grand poète.

Il est remarquable que Crémazie ne s’est pas arrêté à chanter l'amour, et les émois de la passion.

HISTOIRE DE EA LITTERATURE

Son lyrisme exclut ce thème favori de Lamartine ou de Musset, pour s’appliquer presque exclusivement à l’expression des sentiments religieux et patriotiques.

C’est pourtant ce lyrisme avec son double objet, la religion et la patrie, qui a séduit les jeunes contemporains de Crémazie, et qui s'est prolongé dans quelques-unes de leurs œuvres. La plupart des poètes de cette époque, et des années qui suivirent, furent des disciples de l’auteur du I ieux Soldat canadien. Ils forment ce qu’on l’on pourrait appeler l'école patriotique de Québec.

Louis Fréchette (1839-1908) est le premier de ces disciples. Né à Lévis le 16 novembre 1839, il était étudiant à Québec au moment où Crémazie publiait ses premiers vers, et groupait dans son cénacle de la rue de la Fabrique les studieux de 1860. Louis Fréchette fréquentait quelquefois la librairie ; il lut les vers du poète, les admira, et il essaya dès ses vingt ans de rimer lui aussi des strophes ; il publia, en 1865, son premier recueil : Mes Loisirs.

Mêlé de bonne heure à la politique, où il ne réussit jamais, souvent déçu et aigri par les luttes de la vie, Fréchette, exilé volontaire à Chicago, publia de 1S66 à 1869 les Voix d’un Exilé ; puis revenu au pays et sorti enfin de la vie publique après avoir été pendant quelques années députés à Ottawa, il se donna presque tout entier à son œuvre littéraire, et publia successivement : Pêle-Mêle (1877); les Fleurs boréales et les Oiseaux de Neige (1879) ; la Légende d’un Peuple (1887) ; les Feuilles Volantes (1891). Avant de mourir, il prépara une édition définitive de ses poé-

sies. Il y fit entrer, sous le titre nouveau à' Epaves poétiques, à côté des meilleures pièces qui avaient déjà paru dans Mes Loisirs, Pêle-Mêle et Fleurs boréales, quelques pièces inédites, et son grand drame pathétique Veronica.

En prose, Louis Fréchette a publié Originaux et Détraqués (1892), où il a fixé la physionomie parfois un peu chargée de quelques types populaires, et la Noël au Canada (1900), où se trouve simplement racontée l'âme croyante et fidèle du peuple canadien-français.

Après une carrière poétique, la mieux remplie qu'ait jusqu'alors fournie un poète canadien, Louis Fréchette mourut à Montréal, le 31 mai 1908.

Le poète lyrique. — C’est à la poésie lyrique que s'est surtout appliqué Fréchette. Le sentiment, plutôt que l'idée, remplit ses vers. Son inspiration, plus variée que celle de Crémazie, s’est portée sur presque tous les thèmes ordinaires du lyrisme. Cependant l’on doit observer que Fréchette, comme Crémazie, ne s’est guère préoccupé de chanter la passion de l’amour. Crémazie s’était abstenu tout à fait ; Fréchette a effleuré d'une aile rapide ces brûlants sujets. Et sa muse n'a jamais cessé d’avoir une tenue irréprochable.

L'auteur de Mes Loisirs, de Pêle-Mêle, des Fleurs boréales se contente de chanter les plus délicates affections que l’on laisse après soi dans la vie. Il s’applique aussi à célébrer la nature et ses variables spectacles. Ayant étudié à l’école des poètes romantiques que recherchait sa jeunesse, il a aimé,

comme eux, le printemps, les fleurs, les arbres, les fleuves et les paysages, et il a essayé d’en fixer les couleurs, les lignes, les perspectives et les harmonies. Il a parfois bien réussi à exprimer tant de sentiments qui s’éveillent en nous au contact des personnes et des choses, et ses strophes intitulées “ Sursum Corda ”, dans Pêle-Mêle, et “ Renouveau ” dans les Fleurs boréales, sont pleines d’une très délicate et très profonde émotion.

C’est par toute cette poésie du sentiment que Fréchette se distingue de Crémazie et en diffère ; c’est par les chants patriotiques de la Légende d'uJi Peuple qu'il s’en rapproche et qu’il lui ressemble.

La Légende d’un Peuple. — Comme Crémazie, Fréchette fut un poète patriote. Il a partagé avec son maître le titre facilement attribué chez nous de “poète national”. Dans la Légende d'un Peuple, Louis Fréchette a essayé de raconter l’épopée du Canada français* et d’écrire en strophes éloquentes l’histoire de sa race. Il choisit entre tous les événements de cette histoire ceux qui lui paraissaient plus représentatifs d’un moment, d’une période : il les célébra tour à tour, sans les lier suffisamment, et sans assez faire voir par quelques idées générales et essentielles leur puissante unité.

Mais toute l’éloquence du poè.te s’est donné carrière dans ce recueil, et l’on y trouve à côté de couplets fortement inspirés, des pages où la rhétorique prodigue ses pompeuses et faciles périodes. La rhétorique est dangereuse pour les poètes : elle les expose à d’incessantes banalités, surtout quand elle chante la patrie et ses gloires traditionnelles. Seule

une originalité forte peut triompher de ces tentations d’enfler la voix, d’étonner le lecteur par des mots grandiloquents qui veulent faire oublier le vide des sonores développements. Louis Fréchette n’a pas su toujours échapper à ces dangereuses tentations, et son lyrisme, souvent porté par un souffle puissant, dégénéré aussi plus d'une fois en tirades déclamatoires. Au reste. Fréchette avait eu l’ambition d’imiter Victor IlugO; l’auteur de la Legende des Siècles, et il s’exposait à copier ses moins pardonnables défauts.

Quoi qu’il en soit, Fréchette eut chez nous le rare mérite de perfectionner la forme du vers. Plus soucieux de rythmes variés, de coupes harmonieuses que Crémazie, il nous a donné une poésie plus travaillée, plus artistique que la sienne. Et c’est avec raison que, vers 1880, les Canadiens français saluaient en Louis Fréchette leur meilleur poète.

Pamphile LeMay (1837-1918). — A côté de Fréchette, éloigné quelquefois de lui par la distance, mais toujours rapproché par des goûts semblables et un talent égal, sinon supérieur, vivait et rimait Pamphile LeMay.

Pamphile LeMay, né à Lotbinière en 1857, plus vieux que Fréchette de deux années, reçut lui aussi de cette époque d’effervescence littéraire où il vécut sa jeunesse, l’influence, l’excitation qui devait bientôt l’engager à rimer avec assiduité. En 1865, il publiait ses Essais poétiques et la traduction en vers de l’ Êvangêline de Longfellow; en 1875, il faisait paraître les Vengeances, reéditées en 1888 sous le titre de Tonkourou , qui est le nom indien de l’un des principaux personnages de ce roman en vers ; en 1879 il

publia Une gerbe ; en 1882, il publia les Fables canadiennes ; en 1883, les Petits Poèmes; et en 1904, les Gouttelettes .

LeMay a consacré sa vieillesse laborieuse à écrire encore de petites comédies et à corriger ses premières oeuvres. Il a ainsi remis sur le métier de nombreux poèmes qu’il a groupés et publiés dans ses deux derniers recueils, les Epis (1914), et Reflets d’autan (1916).

En prose, LeMay a publié de médiocres romans : Le Pèlerin de Sainte- Anne (1877) ; Picounoc le Maudit (1878) ; l’Affaire Sougraine (1884). Il traduisit aussi de l’anglais Le Chien d’or (1884). Il s’essaya dans la comédie en prose, Rouge et Bleu (1891), Entendons-nous , vaudeville (1914). Il publia quelques pages du terroir : Fêtes et Corvées (1898), et Contes vrais (1899). — Pamphile LeMay est mort dans son pays de Lotbinière, à Saint-Jean-Deschaillons, en juin 1918.

Le poète du terroir.— LeMay ne fut pas autant que Fréchette âpre au travail de la lime, et comme lui soucieux de perfectionner le plus possible sa manière d’écrire les vers. Mais il eut peut-être plus que lui l’inspiration facile, l’imagination colorée, la sensibilité profonde, le mens divinior qui fait' les poètes véritables. Il fut aussi, comme Fréchette d’ailleurs, et autrement que lui encore, poète “ national ” : en ce sens qui s’appliqua comme lui, et avec une verve plus jaillissante, à chanter les choses de la vie canadienne. Plus que Fréchette, il pénétra*dans l’intimité de cette vie, dans le détail de nos moeurs, dans toutes les manifestations pittoresques de la vie rustique. C’est surtout par les tableaux

C AN A DIEN NE-FR AN Ç AlSiO

charmants que l’on y trouve de la vie à la campagne, que les Vengeances ont eu du succès; ce poème vaut bien mieux par ses peintures de mœurs que par la facture un peu rapide et négligée des vers.

Pamphile LeMay a voulu rester parmi nous le poète du terroir. Il est on ne peut plus régionaliste, comme l’on dit aujourd’hui en France. Et alors même que son art se perfectionne, LeMay reste ami des choses du pays ; il ne change pas l’inspiration d’où jaillit sa poésie. Le meilleur de ses recueils, celui qui marque le plus réel progrès de sa carrière, c’est le recueil de sonnets qu’il publia ^ous le titres de Gouttelettes.

Les Gouttelettes. — Sans doute, Pamphile LeMay n’a pas fait que condenser dans les Gouttelettes, dans ces petites pièces ouvrées avec soin, des sujets canadiens. Il y a dans ce recueil des sonnets bibliques et des sonnets évangéliques ; il y a des “ souffles religieux ” et des “ souffles d’amour ”, mais il y a aussi, il y a surtout les sonnets rustiques, et les chants du foyer et les chants de l’histoire. C’est LeMay tout entier que l’on retrouve dans ce livre. A côté du poète de la vie intime et des confidences familiales, il y a le poète patriote qui chante toutes les nobles aspirations de sa race, et il y a le poète chrétien qui célèbre ce qui est le plus cher à sa foi religieuse et à sa piété. Et c est parce qu il a ainsi exprimé souvent avec charme et douceur exquise tant de choses dont est remplie la conscience nationale que Pamphile LeMay est resté comme le poète le plus sympathique de l’école de 1860.

William Chapman (1850-1917). — A cette école se rattache encore un poète qui ne le cède à personne pour le mode oratoire de ses strophes, William Chapman.

Né à Saint-François de la Beauce, en 1850, et décédé à Ottawa en 1917, Chapman a publié les Quêbecquoises (1876), les Feuilles d’Erable (1890), les Aspirations (1904), les Rayons du Nord (1910), les Fleurs de Givre (1912). Ces œuvres ne ressemblent à celles de Crémazie, de Fréchette et de LeMay, que par leur inspiration patriotique et religieuse. Cette inspiration traditionnelle et austère est bien d’ailleurs ce qui caractérise par dessus tout l’école de Québec. Seulement Chapman a mis dans ses vers moins de sincérité et plus de grandiloquence que tous ses émules. Il est le poète rhéteur par excellence, qui ne recule pas devant le développement oratoire, celui-ci fût-il déjà usé. Mais il arrive à Chapman ce qui arrive à tous ceux qui battent de l'aile, c’est que parfois il s’envole, et monte, et plane et emporte avec lui l’admiration du lecteur. Il a écrit de très beaux vers, d’une belle envergure. Il lui manque d’avoir une inspiration plus constante, une pensée plus drue, des strophes moins languissantes et moins verbeuses. Il lui plaît trop souvent de noyer son idée dans l’amplification. Il n'est que juste d'ajouter que dans ses derniers recueils, dans les Rayons du Nord et les Fleurs de Givre, il y a à côté de pièces oratoires trop diffuses de petits poèmes d'un caractère plus personnel, qui sont plus originaux et plus artistiques. Il y a des sonnets de Chapman où s’est condensée une inspiration noble, délicate, parfois exquise.

C! A N ADIE NTNE-FR A NÇ AISE

Adolphe Poisson (1849-1922) et M. l’abbé Apollinaire Giistgras, le premier dans les Heures •perdues (1894), Sous les pins (1902) et les Chants du Soir (1917), le second dans les poèmes et les chansons écrits Au Foyer de mon Presbytère (1881) ont continué de façon agréable les traditions de l’école de Crémazie. Et on peut ranger encore parmi les poètes de ce groupe Alfred Garneau et M. Nérée Beauchemin,bien que tous deux annoncent déjà un art nouveau.

Alfred Garneau (1836-1904).. fils de l’iiistorien, est né près de Québec, à la Canardière, en 1836, et il est mort, à Montréal en 1904. Il fut peu connu de son vivant, comme poète, parce qu'il publiait peu de vers, gardant dans ses tiroirs les poèmes cpie l'on a réunis en volume après sa mort, sous le titre de Poésies.

A la fois sensible, timide et artiste, Alfred Garneau ne semble pas avoir donné 1a. mesure de son talent. Mais il fut surtout remarquable par un art plus subtil que celui de la plupart de ses contemporains, par un souci plus minutieux de la forme, par une délicatesse plus raffiné du sentiment.

M. Nérée Beauchemin, né à Yamachiche en 1851, a tout le patriotisme et toute la piété du groupe crémazien. Il y ajoute un plus grand souci du rythme et de l’harmonie. Les Floraisons matutinales, (1897), renferment de fort jolies pièces.

Alfred Garneau et M. Beauchemin sont comme des précurseurs d’une poésie, plus recueillie, plus intime, plus artistique que nous verrons se développer après 1900.

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