CHAPITRE III
Le roman
Philippe Aubert de Gaspé. — Antoine Gérin- Lajoie. — Joseph Marmette.
Le roman est apparu assez tard dans l’histoire de la littérature eanadienne-française. Ce genre littéraire, qui exige pour y réussir une imagination bien disciplinée, une science profonde de la vie, et un art très adroit, a souffert des conditions pénibles où s’est pendant longtemps développée notre littérature. On a longtemps hésité à se risquer dans ce genre où, pour arriver au succès, il faut de rares qualités d’esprit et une forte culture générale.
C’est le roman de mœurs canadiennes et le roman historique qui ont été d’abord pratiqués. Les œuvres de réelle valeur n’y sont pas assez nombreuses. En 1853, Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, (1820- 1890), publiait Charles Guérin. C’était un premier essai de roman de mœurs, mais la composition en est languissante et inexpérimentée ; Charles Guérin, malgré certains tableaux assez piquants de la vie populaire, n’est qu’une œuvre de jeunesse. Ce n’est que dix ans plus tard, en 1863, que parut une autre œuvre qui devait rester dans l'histoire de notre roman, les Anciens Canadiens.
Philippe Aubert de Gaspé (1786-1871). — Né à
Québec, le 30 octobre 1786, Philippe Aubert de Gaspé descendait de l'une des plus anciennes
familles de la noblesse canadienne. Son enfance, jusqu’à l’âge de neuf ans, se passa au manoir de la famille, à Saint-Jean-Port-Joli, dans la modeste maison construite sur les ruines de l’opulente demeure qu’avaient incendiée les Anglais en 1759. Après des études classiques faites au Séminaire de Québec, de Gaspé étudia le droit, et fut reçu au barreau de Québec où il pratiqua pendant quelques années. Devenu shérif de la ville, entouré d’amis qui le recherchaient pour sa fortune autant que pour ses agréables qualités de gentilhomme, il mena une vie large et insouciante qui compromit sa bourse et sa réputation. Il se ruina pour obliger ses amis et lui-même. De Gaspé a raconté dans son roman la fâcheuse aventure qu’il devait rudement expier. “ Mes affaires privées él aient tellement mêlées avec celles de mon bureau que je fus assez longtemps sans m’apercevoir de leur état alarmant ; lorsque je découvris la vérité après un examen de mes comptes, je fus frappé comme d’un coup de foudre. Non seulement j’était ruiné, mais j’étais aussi sous le poids d’une défalcation considérable . . .” Après quatre années de prison, de Gaspé s’en alla vivre dans la solitude de son manoir de Saint-Jean-Port-Joli. Cette solitude pleine de dignité et de vertus, au milieu de sa famille et des bonnes gens qui l’estimaient pour sa cordialité de gentilhomme, fut la période la plus heureuse et la plus féconde de sa vie. Il y relut ses classiques, y étendit la culture de son esprit, en même temps qu’il s’appliquait à observer les mœurs de ses braves censitaires. A son insu, de Gaspé se préparait à l’œuvre littéraire qu’il devait faire. 11 ne vint cependant que sur le tard à la littérature canadienne , c est vers
la fin de sa vie qu’il fut pris un jour du vif désir de confier à ses compatriotes, avant de mourir, ses souvenirs anciens.
On était en 1860 ; de Gaspé avait donc soixantequatorze ans. Le mouvement littéraire qu’avait déterminé l’activité de Crémazie, de Casgrain et de Gérin-Lajoie, avait abouti à la fondation des Soirées canadiennes, où l’on inscrivit en première page cette phrase de Charles ^Nodier : “ Hâtons-nous de raconter les délicieuses histoires du peuple avant qu’il les ait oubliées. ” Le vieillard septuagénaire prit pour lui- même cette exhortation, et il se mit à écrire. Les Anciens Canadiens parurent en 1863, et eurent le plus vif succès. L'auteur compléta cette peinture des mœurs anciennes en publiant trois années plus tard d'intéressants Mémoires (1866). Le nom de M. de Gaspé devint aussitôt très populaire ; l'auteur finit dans la gloire sa vieillesse laborieuse. Il mourut à Québec, le 29 janvier 1871 ; il voulut avoir sa sépulture à Saint-Jean-Port-Joli, dans le pays pittoresque où il avait vécu, au milieu de ces excellentes gens dont son livre avait raconté les mœurs.
Les Anciens Canadiens. — Les Anciens Canadiens sont à la fois un roman de mœurs et un roman historique. Sur le fond véridique et fantaisiste du récit, l’auteur a fixé quelques-unes des particularités les plus intéressantes de la vie canadienne.
Deux jeunes gens, dont l’un est canadien, Jules d’Haberville et l'autre écossais, Archibald of Locheill, se lient d’amitié au Collège des Jésuites, à Québec. Pendant les vacances, la famille d’Haberville reçoit au manoir de Saint-Jean-Port-Joli, le jeune Archibald ou A relié, qui est orphelin. Après
leurs études faites, Jules et Arclié passent, le premier, en France, l’autre en Angleterre, pour y faire du service dans l’armée.
Mais voici la guerre qui éclate entre l’Angleterre et la France, et c’est pendant cette guerre que l’Angleterre disputera à la France, sur les Plaines d’Abraham et sur les champs de Sainte-Foy, la possession du Canada. Les deux jeunes amis reviennent au pays, mais sous des drapeaux différents et hostiles. Arché reçoit l’ordre d'incendier la côte sud du fleuve Saint-Laurent. C’est lui qui fera mettre le feu au manoir des d’Haberville. Jules et Arché se retrouveront l’un contre l’autre à Sainte-Foy, à l’heure de la dernière bataille et de notre dernière victoire.
Arché est devenu odieux à ses anciens bienfaiteurs; il leur garde cependant une fidélité que la discipline militaire seule avait pu faire cruelle. Jules, qui comprend mieux les devoirs de cette discipline, se réconcilie le premier avec son ancien camarade. Mais ce n’est que plusieurs années apres la cession du Canada que le malheureux lieutenant écossais pourra rentrer en grâce au manoir reconstruit des d’LIaverville
Pour sceller d’un serment solennel et sacré ce nouveau pacte d’amitié, Arche demande à Blanche qui l’aime, sa main. Blanche sacrifie son amour à sa dignité, elle refuse d’épouser l’incendiaire de sa maison. Jules prend pour femme une jeune anglaise. Il continue au manoir les traditions hospitalières de sa famille. Plus tard, quand bien des années auront passé sur les amours de Blanche et d Arche, celui-ci viendra reprendre sa place au foyer des bienfaiteurs de sa jeunesse.
HISTOIRE DE EA LITTERATURE
C’est autour de ces données essentielles que l'auteur multiplie les incidents et raconte la vie des anciens Canadiens.
La vie des seigneurs, mêlée à celle du peuple, est longuement décrite dans les' pages du roman. La simplicité naïve des mteurs populaires y est peinte avec vérité. Si le père José est le type un peu chargé du bon et vieux serviteur, M d’Haberville et son fils Jules représentent bien les seigneurs de l'ancien régime français. Les scènes de la débâcle à Saint- Thomas, de la plantation du mai à Saint-Jean-Port- Joli ; les récits de José, l’évocation des sorciers de l’Isle d’Orléans et les promenades nocturnes de la Corriveau ; la description du costume de 1’ “ habitant ”, et les conversations toutes pleines de l’esprit et des vocables du parler populaire : tout cela, répandu, dispersé, distribué à travers les pages du livre, reconstitue aux yeux du lecteur la vie d'une époque dont nous délaissons peu à peu les meilleures et les plus françaises traditions.
De Gaspé se fait même philosophe ; il définit la vie et se définit lui-même dans les épreuves qui ont traversé la fortune de M d’Egmont, le bon gentilhomme.
Le style de ce roman est fait de simplicité, de bonhomie, et parfois de périodes éloquentes où passe tout le patriotisme de l’auteur. Les réminiscences classiques émaillent parfois ces pages composées au fil de la plume, et témoignent de la culture de l’écrivain.
Antoine Gérin-Lajoie (1824-1882). — Né à Ya-
machiche, en 1824, Antoine Gérin-Lajoie, 1’aqteur de
Dix ans d’ Histoire du Canada, que son roman Jean Rivard avait déjà rendu populaire, fit de brillantes études classiques au Collège de Nieolet. L’écolier aimaif à rimer en marge de ses devoirs, et à dix-huit ans il composait une tragédie, le jeune Latour, que mirent à la scène les camarades de l’auteur, etqvff lui fit dans le cercle de ses amis une première réputation. La tragédie, on le conçoit, n’avait, pas une grande valeur d’art, mais elle révélait chez le jeune étudiant de remarquables aptitudes littéraires. C’est encore au collège que Gérin-Lajoie écrivit les strophes du Canadien errant, que lui inspira le triste sort de nos déportés politiques de 1837, et qui devint bientôt l’une des chansons les plus populaires de chez nous. L’abbé Ferland, qui était alors professeur à Nieolet,, appréciait les talents littéraires du jeune poète, et lui témoignait une affectueuse confiance.
Au sortir de ses études classiques, Antoine Gérin- Lajoie voulut étudier le droit, et s’inscrivit à Montréal au bureau d’un ancien ami de collège. Étant d’ailleurs sans ressources suffisantes pour payer ses études, il alla tout de suite chercher fortune aux États-Unis. Son voyage aventureux dura dix-sept jours, du 13 au 30 août 1844. N’ayant pu obtenir nulle part d’emploi, l’étudiant revint à Montréal où il dut battre encore pendant trois mois les pavés, avant de trouver enfin une besogne peu rémunératrice à la Minerve. De correcteur d’épreuves qu’il y fut d’abord, il devint bientôt rédacteur du journal. Pendant deux ans et demi il fut ainsi mêle aux luttes politiques de la Minerve, qui soutenait Lafontaine et Baldwin contre Draper et Viger. Entre temps, il donnait des leçous et continuait ses études de droit. U se fit receveur avocat. De la politique
dont il s’était vite dégoûté, il se régugia au barreau où sa timidité l’empêcha de réussir. C’est à eette époque qu’il rêva de devenir un jour cultivateur et de vivre la vie qu’il devait imaginer dans Jean Rivard. Mais il dut plutôt, pour vivre, occuper des emplois administratifs. A partir de ce moment, Gérin-Lajoie entra dans le service civil qu’il ne quittera pas. C’est en 1856, qu’il devint bibliothécaire du parlement : situation qui lui fit des loisirs et lui permit de se livrer à l’étude. Le parlement étant venu se fixer à Québec en 1859, Gérin-Lajoie y rencontra tout un groupe d’hommes qui se préoccupaient de développer notre littérature. Il se joignit à eux. Avec l’abbé Casgrain et le docteur Hubert Laitue, il fonda les Soirées canadiennes, puis le Foyer canadien. C’est dans ces recueils qu'il publia son roman. En 1862, parut dans les Soirées Jean Rivard, le défricheur, et en 1864, dans le Foyer, Jean Rivard, économiste.
Gérin-Lajoie avait suivi de près les événements politiques de la vie contemporaine. Comme journaliste, puis comme fonctionnaire il avait vécu dans le commerce, et parfois dans l’intimité de plusieurs chefs politiques de cette époque. Aussi quelques membres du parlement lui demandèrent-ils d’écrire l’histoire de eette période importante de nos luttes constitutionnelles, où l’on fit chez nous la conquête du gouvernement responsable. Gérin-Lajoie entreprit d’écrire cette histoire. Mais par un excès de délicatesse, sur la demande de L.-P. Turcotte, l'auteur du Canada sous V Union, qui le pria de retarder la publication de son livre afin de ne pas nuire au sien qui venait de paraître, Gérin-Lajoie suspendit son propre travail. Il ne l’acheva jamais. Heu-
reusement que l’ouvrage était déjà fort avancé. C'est ce manuscrit ~qui fut publié, en 1888, après la mort de l’auteur, sous le titre de Dix ans d’Histoire du Canada, 184-0-1850. Lorsque Ottawa fut définitivement choisi comme capitale du Canada, Gérin-Lajoie y suivit l’administration. Il y mourut le 4 août 1882.
Jean Rivard. — Le roman de Gérin-Lajoie contient, comme celui de Gaspé, des études de mœurs canadiennes, mais il est aussi et surtout un roman social on un roman à thèse. L’auteur s’y efforce de persuader ses compatriotes de rester sur la terre natale du Canada, de ne pas émigrer, comme on le faisait alors beaucoup, aux Etats-Unis, de cultiver le sol riche de la province de Québec, d’abattre sans relâche la forêt, vierge, d’ouvrir de nouvelles paroisses, en un mot de coloniser.
A propos de colonisation, et sur ce thème très actuel, Gérin-Lajoie bâtit le plus simple roman. Le moins d’intrigue possible, et le plus possible de vie agricole : telle fut la règle de composition que ce romancier très peu romanesque s’imposa à lui-même. Ce qui ne l’empêcha pas d’écrire un livre qu’on a beaucoup lu, et de créer un type qui est resté comme l’exemplaire de tous les colons.
Jean Rivard est un jeune étudiant que la mauvaise fortune empêche de finir ses études classiques. Il passe, d’ailleurs, assez volontiers, de la Rhétorique dans la forêt où il se propose de se tailler un domaine. Il se fait défricheur. Isolé dans les bois de Bristol(l), où il précède tous ses futurs compagnons, aidé de
(1) Ce nom imaginaire désigne à peu près la région où se trouve aujourd’hui la florissante paroisse de Drummondville.
son fidèle serviteur Pierre Gagnon, il abat les grands arbres, ensemence ses abatis, se construit une maison modeste, un nid que, dans cette forêt vierge, Louise Routier viendra bientôt égayer et peupler. Puis le colon besogneux devient un riche et heureux cultivateur. Autour de lui se sont groupés d’autres jeunes gens qui se sont attaqués avec une égale ardeur à la forêt. Rivardville est fondé. Jean Rivard, qui sait conduire avec sagesse sa ferme, qui est un habile économiste, après avoir été un hardi défricheur, donne à qui veut le suivre l’exemple de sa vie pratique. Il devient le premier citoyen de la région nouvellement colonisée, puis le maire de son village, et enfin député de son comté au Parlement.
Gérin-Lajoie a mêlé à la trame du roman beaucoup d’autobiographie, et beaucoup de souvenirs de famille(l). Il s’est particulièrement transposé dans les personnages de Jean Rivard et de Gustave Charmenil.
Il ne faut pas chercher dans un tel livre une psychologie profonde ni un art savant de conduire les récits. Ce que l’auteur a voulu y montrer surtout, ce sont des “ tableaux de colonisation ”, des scènes où l’on voit se succéder avec une grande vraisemblance toutes les étape» laborieuses, parfois pénibles, mais en somme heureuses de la vie du colon canadien. Et cela est raconté dans un style simple, peutêtre un peu terne, pas toujours animé ; mais cela est aussi émaillé de pages fort pittoresques où sont rappelées avec précision quelques-unes des habitudes les plus caractéristiques de la vie de l’habitant canadien-français.
(1) Voir à ce sujet nos Nouveaux Essais, pp. 105-128.
Il es! regrettable que nos romanciers ne se soient pas davantage appliqués à répandre, à compléter, à renouveler tous ces sujets que fournit l'observation des moeurs et des actions du peuple. Ils auraient pu trouver là des situations qn’il eût toujours été intéressant de raconter.
Pendant que de Gaspé et Gérin-Lajoie publiaient leurs livres, Georges Boucher de Boucherville (1814-1898) faisait paraître dans la Revue canadienne, en 1864 et 1865, un roman, qui attira bien vite l’attention du publie, Une de 'perdue, deux de trouvées. C’est un roman de mœurs et d aventures qui eut du succès. L’intrigue plutôt que le style le recommandait aux lecteurs. L’auteur transporte tour à tour ses personnages dans 1 Amérique du 8ud, dans la Louisiane, dans les Antilles, et enfin au Canada. Il en prend occasion pour faire des peintures et des descriptions qui sont, dans la première partie du livre surtout, d’un coloris assez chaud. Il y a, au cours du récit fantaisiste, des situations extravagantes, mouvementées qui ont grandement contribué à la vogue toute populaire de l’œuvre.
Joseph Marmette (1844-1895), qui fut 1 un de nos romanciers les plus féconds, a particulièrement exploité les événements de l’histoire. Il a pratiqué chez nous le roman historique. Charles et Eva (1867), François de Rienville (18/0), 1 Intendant Rigot (1872), le Chevalier de Mornac (1873), le Tomahawk et V Epée (1877), sont les œuvres principales qu’il a produites.
D'ordinaire, les reconstitutions historiques de Marmette sont attachantes ; elles évoquent des pé-
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riodes dramatiques du passé : avec François de Bienville, c’est le siège de Québec par Phips, avec l’Intendant Bigot, ce sont les dernières années du régime français qui se recomposent sous nos yeux. Mais l’auteur a une vive imagination descriptive qui ne sait pas toujours se borner, et il manque aux caractères de ses personnages une suffisante originalité.
Le roman historique a d’autres représentants parmi nous. Napoléon Bourassa, (1827-1916), a publié en 1866, Jacqries et Marie, simple idylle où se trouve rappelée l'histoire si dramatique de la dispersion des Acadiens.
Laure Conan (Mlle Félicité Angers) (1845- 1924) qui a donné d’abord une nouvelle Un Amour Vrai (1879), a pratiqué le roman psychologique en publiant en 1884 Angéline de Montbrun ; elle a ensuite donné deux romans historiques, -1 l'Œuvre et à l’Epreuve (1891), L’Oublié (1902). C’est le goût de l’histoire qui lui fit écrire ses Silhouettes canadiennes où figurent quelques-uns des héros et des héroïnes de nos origines françaises. L’Obscure souffrance (1924) est un retour aux études de psychologie à la fois mélancolique et religieuse qu'affectionne l’auteur.
Laure Conan a pu terminer, quelques jours seulement avant sa mort, un nouveau roman historique La Sève immortelle (1924). Elle se place au tout premier rang de nos écrivains féminins.
Jules-Paul Tardivel, (1S51-1905) a laissé un roman à thèse, Pour la Patrie (1S95), œuvre de pensée religieuse, où l'auteur s’attaque surtout à l'in-
caN a dientne-fRatsi çaisk
fluence maçonnique qu’il dénonce comme le mal le plus dangereux et le plus subtil qui puisse envahir notre vie nationale.
Les Canadiens français attendent encore les écrivains qui, dans ce genre du roman, doteront leur littérature d’œuvres puissantes el originales.