CONCLUSION
Notre littérature existe. — Quelques causes de ses imperfections. — La question de sa “^nationalisation
Tels sont les principaux noms, les œuvres et les idées essentielles et directrices que nous avons cru devoir soumettre à l’attention du lecteur. Nous n’ignorons pas les imperfections de ce Manuel ; nous avons pu y faire entrer des noms et des œuvres qui n’ont pas chance de vivre, et nous avons pu aussi manquer d’appuyer sur d’autres noms et d’autres œuvres qui l'eussent mérité. Les observations qu’on voudra nous faire nous aideront à mettre plus au point cet essai d'histoire.
Mais, tel qu’il se présente maintenant aux lecteurs, ce Manuel offre une liste d’écrivains et d’œuvres qui nous permettent, d’affirmer que notre littérature existe, et qu’elle est en progrès.
S’il était nécessaire, peur que nous puissions nous glorifier d'avoir une littérature, que nous comptions parmi nos poètes des Ronsards ou des Lamartines, parmi nos historiens des Thierry s ou des Thureau-Dangins, parmi nos philosophes des Pascals ou des Brunetières, et parmi nos romanciers des Paul Bourgets ou des Bazins, peu de peuples se pourraient vanter d’avoir de convenables débuts littéraires. Mais cela n’est pas nécessaire, et il suffit pour qu’il y ait chez nous une littérature, qu'il y ait
un esprit et une pensée qui s expriment avec art. L’art lui-même peut être plus ou moins parfait, et donc la littérature plus ou moins digne de notre admiration, mais s’il existe, on ne peut plus nier sa propre vie, et ce n’est pas à nous qu’il convient de 1 ignorer ou de le dédaigner.
Notre littérature existe. Et si elle s est jusqu ici développée avec lenteur, et parfois avec des procédés qui accusent son inexpérience, il faut, plutôt que de la supprimer d'un trait d’humeur ou d un trait d’esprit, savoir reconnaître, avouer et apprécier les causes qui l’ont empêchée d’apparaître plus vite et de mieux s’exprimer.
Nous l’avons dit dès les premières pages de ce Manuel et nous croyons devoir y insister dans cette conclusion, si notre littérature ne produit pas encore les œuvres dont l’esprit canadien est capable, c’est sans doute parce que cet esprit, trop détourné du travail intellectuel par les exigences de la vie pratique et aussi par des habitudes de paresse depuis longtemps contractées, n’est pas encore aujourd hui assez profondément cultivé. L'esprit humain n’est pas ici au pays de la vie intense. Au lieu qu’en d'autres pays déjà vieux et depuis longtemps pourvus de tout ce qui assure le progrès des arts et des lettres, il y a une sorte d’atmosphère intellectuelle qui entretient et excite la vie de l’esprit, dans notre Canada français où la haute culture littéraire n'a guère été, et souvent n’a pu être assez encouragée, où l'on vient seulement de franchir, pour la formation classique des esprits, les limites de l’enseignement secondaire, où les nécessités de la vie économique retiennent et absorbent presque toutes les activités, il y a plutôt une
ambiance de préoccupations utilaires et partant des désirs de vie facile qvd détournent des études personnelles, empêchent de s’accroître assez et de se suffisamment féconder la vie même de l’esprit.
Le niveau de notre formation scientifique et littéraire est bien loin d’être assez élevé. S’apercevoir de cet état de choses ne petit, être une impertinence ; ce n'est pas non plus dénigrer son pays que de le dire, et ce ne peut être pour qui que ce soit fatuité de l’écrire. Au contraire, il importe de le constater souvent et d’y souvent réfléchir pour qu’on 11e s’endorme nulle part dans une médiocrité satisfaite. Créer parmi nous un milieu plus intellectuel, et pour cela se préoccuper davantage peut-être d'assurer aux esprits, par l'enseignement supérieur, une plus forte culture, telle doit être notre ambition, et tel est le moyen sûr d’accroître la valeur de notre patrimoine littéraire.
A mesure que s’établiront dans notre province, plus nombreux et plus abondants, les véritables courants de la vie intellectuelle, l’on verra les jeunes plus appliqués à la tâche laborieuse de produire, et seccuer la somnolence dont nous avons souvent été coupables. Certes, il en coûte à l’esprit pour finir sa pensée, pour composer ses idées et leur donner la forme qui pidsse les recommander au public j cette application est a la fois pénible et joyeuse ; et c est pour cela, sans doute, que beaucoup parmi nous qui certainement pourraient écrire, se contentent plutôt de lire. Il ne manque a ces intelligences très belles, et capables de se donner à elles-mêmes, par un effort constant, un développement plus fructueux, il ne manque que l'entraînement et les incitations d’un
histoire de la littérature
milieu plus propre au travail de la pensée. Il ne manque aussi peut-être qu’une plus juste appréciation du rôle et de 1 utilité des hommes de lettres.
Comme tout esprit que hante surtout la préoccupation des nécessités quotidiennes, notre esprit canadien est bien près de se contenter de pourvoir à ces premiers besoins, et il est trop heureux de s’y complaire et de s’y reposer. Et encore, comme tout esprit que n’a pas affiné une suffisante culture traditionnelle et personnelle, l’esprit canadien ne fait pas toujours assez grand cas de la valeur réelle des formes artistiques de la pensée, et de ceux qui pourraient s’employer à les créer. Non pas qu’il ne soit pas sensible à la beauté littéraire : il est pour cela resté trop français ; il la prise donc, il se laisse par elle facilement séduire et entraîner ; mais incapable souvent de produire lui-même et de faire rayonner cette beauté, il s'en venge, il estime que c'est là un jeu plutôt qu’un art nécessaire auquel il faille beaucoup accorder. Il s’attache trop exclusivement, comme fait l’esprit vulgaire, à la substance des idées et des choses sans se rendre compte qu'il est difficile, lorsqu’il s’agit de la pensée humaine, d'en distinguer la forme et le fond, et surtout sans comprendre assez que la forme ajoute toujours au fond une valeur décisive et incontestable.
Cependant, en dépit des conditions toutes défavorables qui sont ici faites à l'art et à la littéraure, et malgré l'indifférence trop grande que l'on a plus d’une fois montrée pour les œuvres de nos écrivains, notre littérature et nos écrivains s'en vont multipliant les livres, et cherchant à les imposer quand même à l’attention du public. Et nul doute
C A N A DI ENNE- FR A N Ç AI SE
qu’à mesure que ces livres seront mieux faits, plus remplis îles idées qui vivifient les choses, plus enrichis de formes qui assurent aux idées et aux choses une durable existence, notre public s’y intéressera davantage, encouragera d'une façon plus pratique ceux qui osent écrire et qui peuvent orner de quelques œuvres utiles les rayons de notre bibliothèque canadienne.
L’on peut conclure autre chose encore de ce Manuel : c’est à savoir que notre littérature, en général, s’est assez assidûment inspirée de ce qui compose notre vie nationale. Nos écrivains ont le plus souvent compris que traiter des sujets canadiens était pour eux le plus sûr moyen de faire un livre qui fût original. Les sujets sont encore pour nous si nouveaux, que nous fournissent ici l’histoire, les mœurs, et la nature ! Nos historiens, nos poètes, nos romanciers, nos chroniqueurs de toutes sortes, ont donc largement puisé aux sources vives de l’inspiration canadienne ; ils ont fait surgir du terroir les plus belles fleurs de notre littérature.
Si donc il a paru bon que l'on soulevât un jour la question de la “ nationalisation "(1) de notre littérature, ce ne pouvait être pour reprocher à nos écrivains d’avoir déserté leurs pays et leur histoire ; on l'a fait plutôt sans doute pour réagir contre une habitude trop fréquente de regarder les choses de chez nous à travers des souvenirs de lectures françaises, et de
(1) Voir dans nos Essais sur la Littérature canadienne, les pages 345-376, où nous avons traité cette question.
traiter cette matière en imitant trop directement des livres ou des écrivains de France ; on l’a donc fait pour inviter nos écrivains à rester davantage euxmêmes, à se créer une plus forte personnalité littéraire, à mieux regarder aussi les choses du sol et de la race, pour en pénétrer davantage leurs œuvres, et pour les mieux raconter et célébrer. Précisée dans ces ternies, et enfermée dans ces limites, la thèse de la nationalisation n’a rien que de juste et rien qui ne soit légitime. Beaucoup de nos œuvres, dont les sujets sont canadiens, ne sont pas assez fortes parce qu’il a manqué à leurs auteurs d’avoir suffisamment vu, connu, pénétré tout ce qui est le décor, la substance, l’âme elle-même de notre vie historique et nationale.
Les conditions de plus en plus larges, de plus en plus libres dans lesquelles s’établit chaque jour notre fortune politique ; la prospérité de plus en plus heureuse qui semble désormais promise à nos destinées, et la conscience de plus en plus nette que nous prenons chaque jour du rôle considérable que le Canada jouera demain dans l’histoire de l'Amérique, contribuent déjà puissamment à fixer mieux et plus avant nos esprits sur notre terre canadienne et sur ceux qui l’habitent. Et cela même 11e laissera pas d’accroître notre vie personnelle, d’enrichir notre expérience et de fortifier d'autant les œuvres de notre littérature.
C’est, d'ailleurs, pour que notre jeune génération soit plus attentive encore que celles qui l’ont précédée, à toutes les manifestations de notre vie canadienne, économique, politique, artistique et littéraire, que l’on songe à nationaliser dans la mesure où
cela se peut faire sans nuire à la formation générale de l’esprit, notre enseignement. Et c’est donc aussi pour que nos jeunes gens d’aujourd’hui soient moins indifférents que ceux d'hier au sort des lettres canadiennes que l’Université Laval a inscrit notre littérature au programme des examens du baccalauréat. Nous pensons bien que l’espoir des maîtres de notre enseignement secondaire ne sera pas trompé.
Quant à nous, c’est pour aider nos chers étudiants à entrer dans tous ces desseins, et c’est pour les inviter à suivre d’un œil plus attentif la trace de nos variables mouvements littéraires que nous avons préparé ce Manuel, et que nous l’avons fait suivre de ces naturelles conclusions. Qu’il nous soit permis de croire que nous ne leur aurons pas été tout à fait inutile.
Table des Matières
Introduction
La race française au Canada. - L’esprit canadienfrançais. — Notre langue.— Caractères généraux de la littérature canadienne-française. — Division .
Première période PÉRIODE DES ORIGINES 1760-1820