CHAPITRE II
La prose
L histoire. Philosophie et sociologie. — Le roman. — Récits
canadiens. — Eloquence. — Critique littéraire.
L Histoire. L histoire a été renouvelée chez nous depuis quelques années, surtout par l’application de nos historiens à suivre et à pratiquer des méthodes plus rigoureuses. Les archives plus facilement ouvertes, les bibliothèques mieux pourvues de livres et de documents, des études plus attentives qui ont permis de constater, sur bien des points,
1 insuffisance de nos premiers historiens, ont peu à peu révélé aux chercheurs la nécessité de reprendre le travail des anciens et de le refaire avec plus de précision. 1) autre part, les luttes pour la vie nationale qui ont surgi depuis plus de vingt ans dans les provinces où les Canadiens français sont en minorité, ont fortement incliné nos esprits vers une étude plus minutieuse de nos droits historiques et constitutionnels. On veut connaître mieux le passé sur lequel s’appuie comme sur un fondement inébranlable l’avenir de notre race.
M. Thomas Chapais se place aujourd’hui au premier rang, et en tête du groupe de nos historiens. Il a publié .Jean Talon (1904), et le Marquis de Mantcalm (1911). Ses cours publics à l’Université Laval, commencés en 1916, publiés en volumes sous le titre de Cours d' Histoire du Canada, (4 volumes
1919-1923), feront une excellente histoire du Canada sous le régime anglais. M. Chapais recherche avant tout et avec exactitude la vérité ; il fait de l’histoire une œuvre de science d’abord, évitant avec sointoute préoccupation tendancieuse, mais il donne aussi à la vérité scientifique une forme agréable, soignée, vivante, souvent oratoire. Le récit de la bataille de Carillon dans le Marquis de Montcalm, est une des plus belles pages de la prose canadienne.
M. Alfred de Celles a fait sous forme de monographies une partie de l’histoire politique du régime anglais. Papineau (1905), Lafontaine et son temps (1907), Cartier et son temps (1907), sont trois ouvrages où sont retracées les principales luttes parlementaires du siècle dernier. L’auteur n'y fait pas œuvre d’érudit, il s’applique plutôt à établir des dissertations historiques, d’ailleurs solides, que 1 on lit avec grand intérêt. M. De Celles a aussi publié Les Etats- Unis: Origines, Institutions, Développement, (1896).
L’abbé Auguste Gosselin (1843-1918) qui a publié en 1890 la Vie de Mgr Laval (2 vols), s’est surtout préoccupé d’étudier l'histoire de l'Église du Canada. 11 a fait paraître toute une série de monographies épiscopales qui sont autant de tableaux rapidement dessinés de notre histoire religieuse. La forme littéraire de l’œuvre, qui se pare quelquefois de grâces faciles, n’est pas toujours assez renouvelée. Ses derniers livres se chargent parfois de détails trop particuliers, qui n’importent pas à une histoire générale de l’Église au Canada. L’abbé Gosselin a écrit : Henri de Dernières, (1902) ; le docteur Jacques
Labrie (1903) ; Jean Bourdon et l’abbé de Saint- Sauveur (1904) ; Jean Nicolet (1905) ; La Mission du Canada avant Mgr de Laval : Récollets et Jésuites, 1615-1659 (1909) ; Au pays de Mgr de Laval : Lettres de voyage (1910) ; L’Église du Canada : Mgr de Saint-V allier (1911) ; Mgr de Mornay, Mgr Bosquet, Mgr de V Auberivière (1912) ; Mgr de Pontbriand, (1914) ; l'Église du Canada après la Conquête; première partie 1760-1775 (1916) ; l’Église du Canada après la Conquête, deuxième partie, 1775-1789 (1917). La mort a interrompu en 1918 les travaux de l’auteur.
M. l’ abbé Henri- Arthur Scott, avec une Histoire de Notre-Dame de Sainte-Foy (1902), dont la première partie seule a paru, et Mgr Amédée Gosselin, avec une très remarquable monographie sur Y Instruction au Canada sous le Régime français (1911), ont surtout mis dans leur travail le plus rigoureux esprit scientifique.
Pendant ces vingt dernières années se sont multipliées les monographies qui ont porté sur quelques points de notre histoire une lumière plus vive. Parmi les auteurs de ses études, citons : M. Ernest Myrand (1854-1921) S ir William Phips devant Québec, 1893 ; Frontenac et ses Amis, (1902) ; Mgr Lionel Lindsay (1849-1921) Notre-Dame de la Jeune Lorette en la Nouvelle- France, (1900) ; M. l’abbé Aristide Magnan l’Histoire de la race française aux États-Unis, (1912). M. l’abbé Ivanhoe Caron a commencé à écrire l’histoire de la Colonisation de la Province de Quebec (1923).
M. l’abbé Lionel Groulx, professeur d’histoire du Canada à l’Université de Montréal, a publié chaque unnée ses remarquables leçons : Nos luttes constitution-
nelles (1916). La Confédération canadienne: ses origines (1918), La Naissance d'une Race (1919), Lendemains de Conquête (1920), T ers l Emancipation (1921). Au témoignage même de M. l’abbé Groulx, ces leçons sont des travaux d’approche qui ont pour but d’initier l’auteur à la vérité historique qu’il s’efforce de décou vrier. Notre histoire a besoin d’être refaite sur bien des points restés trop inconnus de nos anciens historiens. Certaines conclusions proposées par M. Groulx ont été diversement appréciées. Son oeuvre est écrite dans un style qui est tout plein de vie, dans une langue abondante, variée, parfois un peu diffuse, à laquelle l’imagination fervente de l’auteur et le sentiment patriotique très vif donnent du relief et de la chaleur. M. Groulx a groupé sous le titre Notre Maître le Passé (1924) un certain nombre d’études historiques.
Le R. P. Egide Roy a écrit sur notre système scolaire une très bonne monographie, La Formation du, Régime scolaire canadien-français (1924).
Philosophie ; sociologie. — La littérature philosophique s’est enrichie depuis quelques années d'œuvres qui ont une grande valeur de fond et de forme.
Mgr Louis-Adolphe Paquet, auteur de six volumes de Commentaria sur saint Thomas, qui avaient mis en très vive lumière l’enseignement théologique de l’Université Laval de Québec, nous a donné, depuis, les meilleurs ouvrages de littérature philosophique et de sociologie que nous ayons. Sous le titre général de Droit public de l'Eglise , Mgr Pa-
quet a successivement publié : Principes generaux (1908), Y Église et V Éducation (1909), l 'Organisation religieuse et le Pouvoir civil (1912) Y Action religieuse et la loi civile (1915).
Tous ces ouvrages sont pleins d'une doctrine abondante, qui s'appuie sur les principes les plus solides et les plus féconds de la philosophie catholique ; ils contiennent les théories sociales les plus aptes à organiser pour le progrès, dans la liberté et le respect de tous les droits, la vie des États. I/auteur a su donner à sa pensée la forme souple, élégante, très littéraire qui caractérise son style. 11 faut ajouter à cette œuvre de Mgr Paquet trois autres volumes d’Etudes et Appréciations : Fragments apologétiques (1917), Mélanges canadiens (1918), Nouveaux Mélanges canadiens (1919), Thèmes sociaux (1922) ou reparaît le théologien lettré préoccupé tout à la fois des intérêts de la vérité religieuse, et des graves problèmes de notre avenir national, et Discours et Allocutions (1915), où se trouvent les plus belles pages oratoires de l’auteur.
Mgr Paquet vient de publier le premier volume de son Cours d’ Eloquence sacrée à l’Université Laval, Principes et Préceptes (1925).
C’est surtout de l’apologétique, et aussi de fines études d’âmes, que nous trouvons dans les livres du R. P. Louis Lalande : Croire, c’est vivre (1906), traduction libre d’un ouvrage de Mgr Stang, évêque de Fall River ; Entre amis (1907), Causons (1915), et Silhouettes paroissiales (1919).
M. l’abbé Victorin Germain, qui traite de choses graves en un style alerte et parfois léger, a successivement publié : Lettres à Claude (signées Fernand Saint- Jacques, 1916), La Société des Nations (1923), A propos d' Autorité (1924).
Edmond de Nevers (1862-1906), a publié V Avenir d%i Peuple canadien- français (1896) et Y Ame américaine (2 vols, 1900). Ces ouvrages contiennent surtout des études d’ordre politique, historique et social. Dans Y Ame américaine, l’auteur a analysé les éléments multiples, disparates, dont se compose l’âme de nos voisins. Il y raconte tour à tour les origines, la vie historique, les mouvements d’immigration, les évolutions politiques et sociales de la république des États-Unis. S’il y a un peu de confusion dans le plan de l’ouvrage, l’abondance des informations, l’ingéniosité des aperçus, la haute inspiration de l’ensemble en font une œuvre qui mérite d’être conservée. La langue en est claire et flexible, et de bonne tenue littéraire.
Il convient de rappeler ici les travaux qu'Errol Bouchette (1862-1912) a consacrés aux questions économiques ; Emparons-nous de V Industrie ; V Evolution économique de la Province de Québec ; Etudes sociales et économiques sur le Canada ; V Indépendance économique du Canada.
M. Henri Bourassa a publié deux ouvrages où sont étudiés quelques graves problèmes constitutionnels et nationaux. Que devons-nous à V Angleterre ? (1915) ; Hier, Aujourd'hui , Demain,
(1916). A propos des questions qu'a soulevées la grande guerre, il a publié, Le Pape arbitre de la Paix (1918), où il interprète et commente la pensée si souvent exprimée par S. S. Benoît XV sur les conditions de la paix, et où il revendique avec éloquence poulie Pape la place qui lui revient dans les conseils où se termineront les conflits internationaux. L’auteur a paru dédaigner dans ces ouvrages toute préoccupation d’ordre littéraire, mais il s'y retrouve avec sa langue précise, claire, vivante et juste.
Le journalisme, véhicule quotidien des idées politiques ou sociales qui occupent sans cesse l’opinion publique, a fait en ces dernières années de réels progrès. A côté des journaux inféodés aux partis politiques, et des journaux “ jaunes ” imités des feuilles à sensations et à réclames des Etats-Unis, ont été créés des journaux avant tout consacrés à la discussion des idées. Le ton du journalisme s’y est élevé, et la tenue littéraire des autres journaux eux-mêmes y a gagné.
L’Éloquence. — L’éloquence qui s’alimente d’ordinaire aux sources de la philosophie, de l’histoire, de la religion et de la politique fait entendre chez nous ses multiples voix. Les orateurs ne nous manquent assurément pas. Cependant nous avons peu d’œuvres écrites ; peu d’orateurs, trop peu se sont préoccupés de continuer par le livre l’action efficace de la parole.
Notre éloquence politique a été surtout réprésentée par M. Henri Bourassa, dont la phrase
est volontiers incisive et claironnante. Dans l’éloquence religieuse et académique Mgr Paul-Eugène Roy, archevêque-coadjuteur de Québec, excelle tout à la fois par une grande force de dialectique, et par l’élégance souple et précise de son élocution ; Mgr L.-A. Paquet déploie avec grâce la phrase ondoyante et harmonieuse où il aime à mettre sa pensée. M. l’abbé Henri- A. Scott, curé de Sainte- Foy, vient de publier un recueil de discours, Grands Anniversaires (1919).
Romans ; récits ; chroniques. — Le roman est, de tous les genres en prose, celui qui a le moins bénéficié du renouveau littéraire.
Dans son roman historique le Centurion (1909) Sir Adolphe Routhier a fait preuve d’informations variées, et d’imagination gracieuse, mais le vocabulaire est quelquefois impropre, et il manque trop souvent au récit la couleur locale. M. Hector Bernier a trop hâtivement écrit Au large de V Ecueil (1912), et Ce que disait la Flamme, (1913). M. Ernest Choquette, qui avait publié les Ribaud (1898), Claude Paysan (1900), a aussi donné une œuvre à la fois trop compliquée et très improprement écrite, la Terre (1910). M. Ernest Chouixard a publié T Arriviste (1919), L'Œil du Phare (1923), où l’on trouve de fines observations psychologiques, exposées dans une langue pas assez soignée.
Madame Blanche-Lamontagne Beauregard, bien appréciée pour ses pittoresques poésies du terroir, vient de nous donner un agréable roman de mœurs canadiennes, Un cœur fidèle (1924). Le R. P. Adélard Dugré, dans des tableaux gracieux et
CANADIENNE-FRANC aise
vrais, reliés par une très légère intrigue, a fait de jolies peintures de La Campagne canadienne (1925).
MM. Luc Bérard et J. -A. Foisy ont publié, sur le thème de la question scolaire d’Ontario, un roman Pins qu’ Elle-même (1921), dont le titre indique déjà 1 invraisemblance de l’intrigue et où la question historique est insuffisamment exposée. Le roman d'Alcnié de Lestres, l'Appel de la Race (1922) montre avec force la survivance du sentiment national dans une âme d'où il paraissait s'être retiré. Les défauts de facture, des affirmations historiques discutables, un dénouement discuté, n’empêchent pas ce roman d'être d'une belle tenue littéraire, et d'une inspiration généreuse. Marcel Faure (1922), de M. Jean-Charles Harvey, est un roman social où la pensée vigoureuse, parfois excessive, s’accompagne d’un style alerte, imagé, parfois trop abondant et souvent aussi trop réaliste.
M. Ubald P aquin a aussi écrit un roman social Jules Faubert (1924), où de fortes pensées ne sont pas toujours suffisamment exprimées.
M. R. de RoquebRune a débuté par un roman historique Les Habits Rouges (1923) où revivent les principaux personnages de l’insurrection de 1837- 1838. Le livre est écrit dans une bonne langue, sobre et élégante ; mais les tableaux historiques y sont trop superficiellement esquissés. M. de Roquebrune vient de publier un nouveau roman D'un Océan à l'aulre (1924).
C’est encore un gracieux effort vers le roman historique que les Aventures de Perrine et Chariot (1923) par Mlle Marie-Claire Daveluy.
Le souci de faire revivre les choses de la vie canadienne, de la vie populaire surtout, la plus riche en traditions pittoresques, a provoqué toute une littérature du terroir en prose, qui eut un vif succès. Parmi toutes ces œuvres qu'inspire le culte de la petite patrie, citons la Noël an Canada (1900) de Louis Fréchette, les Propos canadiens (1912), de M. l’abbé Camille Roy, le Chez Nous (1914 et 1919) et Chez nos Gens (1918) de M. Adjutor RivaRd ,les Rapaillages (1916) et Chez nos Ancêtres (1920) de M. l’abbé Lionel Groulx, les Récits laurentiens (1919) et les Croquis laurentiens (1920) du Frère Marie-\ ictorin, Sur Terre et sur Mer (1919) et Croquis et Marines (1920) de M. Ernest Chouinard, Les choses qui s’en vont (1918) du Frère Gilles, Coquillages (1922) de Marins, Autour du Métier (1922) de M. l’abbé Émile Dubois, Horizons et Pensées (1925) du R. P. Hugolin.
D ans ses Feuilles de Journal (1923)» INI. le docteur J. -G. Paradis a raconté avec une grande délicatesse de pensée et de style ses souvenirs de médecin de campagne.- — Signalons enfin, dans ce domaine des choses du terroir, les études encore dispersées de M. Marius Barbeau sur le folklore, et, pour leur utilité lexicographique, les notes instructives de M. Louis-Philippe Geoffrion : Zigzags autour de nos Parlers (1924).
Les chroniqueurs n’ont pas manqué non plus, à nos journaux. Quelques-uns ont réuni en volumes leurs billets de semaine. Albert Lozeau a publié trois séries de Billets du soir (1911, 1912 et 1918). M. Léon Lorrain des Chroniques (1912), M. Ernest Bilodeau, Chemin faisant (1917), Pèlerins de
Rome (1922). Signalons aussi le Premier Péché (1902) et Le long du Chemin (1912) de Madeleine et les cinq séries de Lettres de Fadette.
Notre littérature de voyage s'est accrue de deux ouvrages récents : France et Italie (1924) de M. l’abbé Antonio Huot, et A Fleur d'eau et à Tire-d' Aile (1925) de M. l’abbé Joseph Raiche.
Il faut ajouter à cette liste d’études de mœurs et de chroniques, le livre très bien écrit de l’abbé Arthur Guindon, de Saint-Sulpice de Montréal, En Mocassins, (1920), où l’auteur étudie la vie, les mœurs des Ilurons-Iroquois et des Algonquins, et ajoute quelques essais sur les mythologies et les folklores sauvages. Signalons enfin dans un autre ordre de choses, les chroniques et études si attrayantes de M. l’abbé Henri Simard, Propos scientifiques (1920),
La critique littéraire. — Enfin, c’est pendant les premières années du vingtième siècle, que la critique littéraire a pris chez nous quelque consistance ; elle compte maintenant ici parmi les genres cidtivés.
On nous permettra de rappeler les études que nous avons nous-même publiées, et où nous avons essayé de faire œuvre utile auprès de nos écrivains : Essais sur la Littérature canadienne (1907) ; Nos Origines littéraires (1909) ; Nouveaux Essais sur la littérature canadienne (1914) ; La Critique Littéraire au XIXe siècle : de Mme de Staël à Émile Faguet (1918), Érables en Fleurs (1923), A l'Ombre des Érables (1924).
M. l’abbé Emile Chartier publia, avec la même préoccupation de servir les lettres canadien-
nés, ses Pages de Combat (1911), et Henri d’Arles ses Essais et Conférences (1910) Eaux fortes et Taillesdouces (1913), Nos Historiens (1921), Louis Fréchette (1925). Il n’est que juste de rappeler ici l’œuvre de critique très fine et très élégante qu’à faite dans la revue le Parler français, M. Adjutor Rivard. M. Rivard a aussi publié en 1914 ses excellentes Etudes sur les parler s de France au Canada. M. Edouard Montpetit a écrit de bonnes pages de critique dans son livre Au Service de la Tradition française (1920).
On trouvera dans Antoine Gér in- Lajoie. La Résurrection d’un patriote canadien (1925) cpie vient de publier M. Léon Gérin, d’utiles études sur l’auteur de Jean Rivard et de Dix ans d'Histoire du Canada.
Le théâtre n’a pas encore fourni d'œuvres substantielles à la littérature canadienne. Il faut, pour y exceller, beaucoup de talent, une haute culture générale de l'esprit, le sens de l’observation, de la pénétration psychologique, un art très sûr et très expérimenté, le don de la scène. Il semble bien que toutes ces conditions ne se sont pas encore trouvées réunies chez nous dans un seul dramaturge. Et nous n’avons pas encore de théâtre canadien-français.