CHAPITRE UNIQUE
Les origines tardives. — Premiers centres de vie littéraire. — Les premiers journaux. — La Poésie.
Origines tardives. — C’est de 1760, ou de la cession du Canada à l’Angleterre, que l’on peut vraisemblablement dater le commencement de l’histoire littéraire des Canadiens français. Jusqu’à cette époque, il y a bien eu, dans la Nouvelle-France, quelques manifestations de vie intellectuelle, des récits de voyage, comme ceux de Champlain, des relations fort intéressantes comme celles des Jésuites, des histoires comme celle de Charlevoix, des études de mœurs comme celles du Père Lafiteau, des Lettres édifiantes et remplies de fines observations comme celles de la Mère Marie de l’Incarnation ; mais, outre que ces ouvrages ont été pour la plupart écrits, et
tous publiés en France, ils ont aussi pour auteurs des écrivains qui sont de France bien plus encore que du Canada, et la France peut donc aussi bien que le Canada le.s réclamer comme siens.
D’autre part, nous avons rappelé, plus haut, que pendant les cent cinquante années de la domination française au Canada, les colons et les habitants de ce pays ont été empêchés de s’occuper avec quelque soin de littérature. Toutes les forces vives du peuple naissant étaient absorbées par les rudes travaux de la colonisation, du commerce et de la guerre.
Ce ne fut pas non plus immédiatement au lendemain de 1760, au lendemain du traité qui nous livrait à l’Angleterre, que furent imprimés nos premiers livres et composées nos premières œuvres remarquables. Nos pères n’écrivirent pas tout de suite. Ils firent mieux : ils se donnèrent à l’action, et tout en réparant les désastres de leur fortune matérielle, ils se comptèrent, ils s’unirent, ils s’appliquèrent à conserver aussi intactes que possible toutes les énergies de l’esprit français et toutes les traditions de leur vie nationale. C’est, d’ailleurs, de cette constante préoccupation que devaient bientôt surgir les premières manifestations de notre vie littéraire. Et c’est dans le journal que nous trouverons la première expression de la pensée canadienne-française.
Premiers centres de vie littéraire.— Québec fut, en 1764, le berceau du journalisme canadien. Cette ville était déjà, vers la fin du régime français, le centre d’une civilisation polie, élégante, raffinée même, et souvent très mondaine. Ivalm, qui visita
la Nouvelle-France en 1749, et qui a laissé sur sou voyage des notes si curieuses, et si sincères, a remarqué comme notre capitale réunissait alors les éléments d’une société distinguée, où le bon goût s’était conservé, où l’on se plaisait à le faire régner en ses manières, en son langage, dans sa toilette.
D’autre part, Québec s’enorgueillissait non seulement de grouper dans ses murs tous les personnages les plus considérables du monde politique et du monde ecclésiastique, mais aussi d’être vraiment en ce pays nouveau le siège principal de la vie intellectuelle. Dès 1635, le collège classique des Jésuites y avait été fondé. Mgr de Laval y établit en 1663 et en 1668 un séminaire et un petit séminaire. On sait par Bougainville que vers la fin du régime français, en 1757 , il existait à Québec un cercle littéraire. En fait, pendant plus d’un siècle, le Collège des Jésuites et le Séminaire de Québec attirèrent dans la capitale la jeunesse étudiante de la colonie. Québec prit ainsi des allures de ville académique. Il gardera jalousement cette tradition. Michel Bibaud, qui visitait cette ville, en 1841, y retrouvait “ les manières amènes, affables de ses notables habitants, l’urbanité, la politesse française ” ; il l’appelait pour cela “ le Paris de l’Amérique ”(1).
Après l’établissement du régime parlementaire, en 1791, c’est à Québec que naîtra, timide elle aussi d’abord, et modeste en ses formes, notre éloquence politique. Là s’organisèrent ensuite les premiers groupements de forces intellectuelles : le Club constitutionnel, en 1792 ; la Société littéraire, en 1809;
(1) Encyclopédie canadienne, I, 309.
la Société historique et littéraire, en 1824, que l'on fonda au Château Saint-Louis, sous la présidence de lord Dalhousie ; la Société pour V encouragement des Sciences et des Arts, en 1827, qui se fusionna bientôt, en 1829, avec la Société historique et littéraire.
Montréal ne devait pas tarder à devenir lui aussi un centre d’activité pour l’esprit. En 1773, les prêtres de Saint-Sulpice y fondaient un collège. La Gazette littéraire y faisait circuler sa mauvaise prose en 1778. On aimait à Montréal à lire les vers et la prose. Joseph Mermet, poète français militaire, qui vint guerroyer ici, en 1813, y comptait un grand nombre d’admirateurs. C’est à Montréal que Jacques Viger se livra à ses études d’histoire du Canada ; et Denis-Benjamin Viger, qui se croyait poète à certaines heures, y publiait ses pesantes strophes dans le Spectateur. En 1817, Hector Bossange établit à Montréal un commerce de librairie assez considérable. La bibliothèque de cette ville contenait, diton(l), en 1822, 8,000 volumes. Les Montréalais purent aussi alimenter leur esprit dans les journaux et dans les recueils littéraires qui furent publiés chez eux, surtout dans les recueils de Michel Bibaud : la Bibliothèque canadienne, 1823 à 1830, l'Observateur, 1830, le Magasin du Bas-Canada, 1832, Y Encyclopédie canadienne, 1842.
Sans doute, Québec et Montréal, avec leurs associations, leurs journaux et leurs recueils, ne sont pas encore, à l'époque où nous nous reportons, de considérables foyers de littérature ; et, de ces foyers ne peut rayonner encore une action intellectuelle
(1) Histoire du Canada, par Michel Bibaud, II, 403.
bien féconde. Mais il n’est pas inutile, quand on veut découvrir les origines véritables de la vie littéraire d'un peuple, de dessiner, au moins en quelques lignes, les milieux historiques où cette vie doit éclore. C’est le meilleur moyen d’apprécier ensuite plus justement la valeur relative de ses premiers essais.
Nos premiers journaux. — C’est, en réalité, par le journal que commence l’histoire littéraire des Canadiens français. Il n’y a vraiment que les littératures coloniales modernes qui puissent ainsi débuter par l’article de gazette. Dès les premières années qui suivirent la cession, Québec et Montréal virent paraître plusieurs papiers périodiques, dans lesquels il faut aller chercher les premières et modestes œuvres de nos premiers écrivains.
Voici la liste de quelques-uns de ces journaux qui parurent à la fin du dix-huitième siècle, au commencement du dix-neuvième, et qui sont à l’origine même de notre histoire littéraire.
La Gazette de Québec, 1764 ; la Gazette du Commerce et Littéraire, de Montréal, qui au bout de quelques semaines s’appela la Gazette littéraire tout court, 1778 ; la Gazette de Montréal, 1785 ; le Magasin de Québec, 1792 ; le Canadien, à Québec, 1806 ; le Courrier de Québec, 1807 ; le Vrai Canadien, à Québec, 1810 ; le Spectateur, à Montréal, 1813 ; V Aurore, à Montréal, 1815 ; l'Abeille Canadienne, à Montréal,
Ces journaux n’eurent pas tous une égale fortune. La plupart d’entre eux, la Gazette littéraire, l’Abeille Canadienne, le Magasin de Québec, le Courrier de Québec, le Vrai Canadien luttèrent pendant quelques
mois ou quelques années avec la vie, puis disparurent tour à tour. Si l’on excepte la Gazette de Québec, la Gazette de Montréal, le Canadien, le Spectateur, qui devaient fournir une longue carrière, l’existence fut dure pour nos premiers “ papiers Afin d’atteindre le plus grand nombre possible de lecteurs, on publia plusieurs de ces journaux en anglais et en français. La Gazette de Québec, la Gazette de Montréal, le Magasin de Québec, furent rédigés dans ces deux langues.
On pourrait classer en deux catégories distinctes nos premiers journaux. Il y eut les journaux d’information, comme la Gazette de Québec, la Gazette de Montréal ; et il y eut des papiers périodiques surtout littéraires, comme la Gazette littéraire de Montréal, le Magasin de Québec. Ce dernier ne reproduisait guère que des pages de littérature étrangère. La Gazette littéraire de Montréal, publiée par Fleury Mesplet, et où collaborait activement un Français, Valentin Jautard, sous le pseudonyme de Le spectateur tranquille, fournit à nos compatriotes les premières occasions d'écrire sur des sujets d’ordre littéraire, ou philosophique. Mais ces premiers essais n ont rien de remarquable ; la plupart sont médiocres ; quelques-uns, qui firent scandale, portent la marque de cet esprit voltairien qui avait pénétré en de nombreux esprits, au Canada, pendant la deuxième partie du dix-huitième siècle.
Les premiers journaux d’information politique furent très peu littéraires ; ils publièrent rarement des articles français qui aient quelque valeur. Si l'on excepte quelques rares poésies, d'ailleurs faibles, les articles français que l'on trouve dans la Gazette
de Québec ne sont guère qu’une traduction de ses articles anglais. La littérature de ce journal politique est elle-même fort terne et insignifiante. Brown, qui fut, avec Gilmore, le fondateur de la Gazette, caractérisait trop justement ce journal, quand il écrivait, le 8 août 1776, qu’il “ a mérité le titre de la plus innocente Gazette de la domination britannique ”. C’est avec le Canadien (1806) que commence véritablement l'histoire du journalisme eanadien-français. C’est dans ses pages que se retrouvent les premières ardeurs de notre prose politique.
Pierre Bédard, François Blanchet, au Canadien, Jacques Labrie, Louis Plamondon, au Courrier de Québec, Denis-Benjamin Viger, au Canadien et au Spectateur, Michel Bibaud, à Y Aurore des Canadas, puis dans ses recueils, Jacques Viger, au Canadien et dans les journaux et les recueils littéraires de Michel Bibaud, sont les premiers journalistes qui aient exercé sur les esprits, par le moyen de leurs écrits, une influence d’ailleurs inégale et variable. Cette prose des journaux est à peu près la seule que l’on imprime à la fin du dix-huitième et au commencement du dix-neuvième siècle. C’est elle qui occupe l’attention des citoyens, oriente leurs sympathies politiques, et souvent dicte le jugement qu'ils doivent porter sur la chose publique. Cette prose est tour à tour enflammée et calme, ardente et contenue, agressive et patiente. Elle est pleine des agitations qui ont troublé certaines heures de notre vie nationale, à l’époque où, par exemple, Craig était ici la dupe des mauvais conseillers qui l’entouraient, et où les Canadiens français étaient à la fois prudents et capables de revendications hardies. On trouve dans
toute cette littérature politique la trace encore profonde des incessantes récriminations qu’ont soulevées pendant près de quarante ans les questions si souvent irritantes des subsides et de la réforme du Conseil législatif.
La poésie.— C’est la chanson qui paraît avoir été, chez les Canadiens français, la première forme de la poésie. On en retrouve quelques couplets qui ont été composés avant 1760(1) ; on en lit dans les journaux qui ont paru après la cession du Canada. La chanson populaire, la chanson militaire surtout, fut souvent rimée par des poètes d’occasion, lorsqu’en 1774 et en 1812, on s’enflamma d’une belle ardeur patriotique pour défendre le sol envahi par nos voisins de la Nouvelle-Angleterre. Le jour de l’an fournit aussi aux rimeurs l’occasion d’aligner quelques strophes que l’on donnait généreusement aux petits porteurs de gazettes. Inutile d’ajouter que ces poésies, curieuses au point de vue de l’étude des origines d’une littérature, n’ont guère, par ellesmêmes, de valeur littéraire.
Il en faut dire autant de nombreuses pièces lyriques, bucoliques, satiriques, d’ailleurs anonymes, qui parurent dans nos premiers journaux(2):
Deux poètes se sont pourtant signalés entre tous à cette époque ; et bien qu’ils soient français d’origine, ils ont si vivement intéressé les Canadiens de la génération de 1800, ils ont exercé, vers ce temps,
(1) Voir dans le Foyer Canadien , (1765), III, 5-12, un article sur nos chansons canadiennes, par le docteur Hubert LaRue.
(2) Voir à ce sujet notre ouvrage intitulé Nos Origines littéraires, pp. 70-83 et 111-123, où nous avons cité plusieurs strophes de nos premières poésies.
une si grande influence sur nos versificateurs et nos lettrés, que nous ne pouvons pas ne pas en tenir compte dans l’histoire des commencements de la poésie canadienne-française. Nous voulons parler de Joseph Quesnel et de Joseph Menuet.
Joseph Quesnel(I) vint de France au Canada en 1779. Marchand de village à Boucherville, puis résidant à Montréal, il employa souvent ses loisirs à rimer des vers et à écrire de la musique. Son œuvre principale consiste en un grand nombre de poésies, épîtres, hymnes, épigrammes, chansons ; il a laissé un dialogue en vers : le Rimeur dépité ; une comédie en vers : V Anglomanie ; deux comédies en prose : Colas et Colinette, dont le texte est émaillé d’ariettes, et les Républicains français. La plupart de ces œuvres, entre autres V Anglomanie, sont restées inédites^).
U Anglomanie ou le Dîner à V anglaise est d’inspiration franchement canadienne. La matière en fut fournie à l’auteur par le spectacle d’un travers social dont on pouvait être témoin dans la haute société canadienne-française dès le commencement du dixneuvième siècle. Il arrivait alors que dans certaines familles on se laissait trop facilement fasciner par la mode et les mœurs anglaises. On abandonnait les vieilles traditions françaises du foyer pour adopter les
(1) Né à Saint-Malo en 1749 et mort à Montréal en 1809.
(2) On retrouvera Colas et Colinette, et plusieurs poésies de Joseph Quesnel, dans le Répertoire national, compilé par J. Huston, vol. I. U Anglomanie, le Rimeur dépité, et d’autres poésies du même auteur sont consignées dans la Saberdache de Jacques Viger. On sait que la Saberdache est un recueil manuscrit, en plusieurs volumes, où Jacques Viger a accumulé des documents intéressants pour l’histoire politique, sociale, littéraire du Canada.
habitudes de vivre de nos compatriotes d’origine britannique (1).
L'Anglomanie n’est, eertes, pas une œuvre de grande valeur artistique, mais elle est d’une lecture agréable. Il serait à souhaiter qu’elle fût imprimée et livrée à la curiosité du public.
Quelques années après la mort de Quesnël, un autre poète français débarquait au Canada et venait à son tour y faire lire et admirer — d'une admiration parfois trop facile — ses vers. C’était Joseph Mermet, lieutenant et adjudant au rég ment de Watteville.
Joseph Mermet vint ici en 1813, avec son régiment composé surtout de soldats et d’officiers suisses. Le régiment de Watteville aida nos troupes à combattre les armées américaines. Il fut envoyé à Kingston, et c’est dans cette ville que le poète lieutenant employa ses loisirs à rimer. Il y connut Jacques Yiger, se lia d’amitié avec lui ; et c’est Jacques Yiger qui fit connaître à ses amis de Montréal, et publier dans le Spectateur, les vers du poète.
Dans ces vers, Joseph Mermet chanta surtout la guerre, la guerre qui avait appelé sous les drapeaux nos braves miliciens. Quelques-unes des pièces qu'il fit paraître durent la meilleure part de leur succès à l’actualité du sujet traité plutôt qu'à leur mérite artistique ; par exemple, les couplets lyriques où le poète a voulu chanter la Victoire de Châteauguay, un
(1) On trouvera dans notre ouvrage, nos Origines littéraires, pp. 146-155, une analyse, avec extraits de i Anglomanie.
C ANADIENNE-FKANÇ AISE
poème sur Chambly , et le Tableau de la cataracte de Niagara(l) .
On se disputait dans les salons de Montréal les vers du poète de Kingston. On se les passait sous le manteau quand on ne pouvait les lire dans le Spectateur.
Joseph Mermet retourna en France en 1816. Il n a donc fait que passer au Canada. Mais il est visible, par certaines discussions littéraires auxquelles il prit part dans le Spectateur (2), que son influence fut assez considérable sur les rimeurs de ce temps-là.
Avec Joseph Quesnel et Joseph Mermet, c’est la muse française, devenue pour quelques heures canadienne, qui chante chez nous. Nous pouvons apercevoir dans leurs vers quelque image, pâle, il est vrai, de la poésie légère, facile, courte, volontiers idyllique, qui fleurit en France au dix-huitième siècle
(1) Nous avons donné dans nos Origines littéraires, pp. 159- 203, de nombreux extraits des poésies de Joseph Mermet, et aussi de sa correspondance avec Jacques Viger. Beaucoup de ces poésies, et toutes ces lettres, encore inédites, sont consignées dans la Saberdache de Jacques Viger.
(2) Le Spectatevr, 10 et 23 sept, et 21 oct. 1813.