CHAPITRE PREMIER
La prose
A ccroissement de l’activité littéraire. — L’éloquence politique. — Le journalisme : Étienne Parent. — L’histoire : Michel Bibaud, F.-X. Garneau.
Accroissement de l’activité littéraire. — Vers 1820, nos luttes politiques deviennent plus vives et plus troublées. La question des subsides et le projet d’union des deux Canadas, que les Anglais essaient de faire accepter par la Chambre des Communes de Londres, excitent tous les esprits. C’est alors que les agitations populaires, à partir de 1827 surtout, se font plus bruyantes. Ce mouvement d’opposition aboutit aux insurrections de 1837-1838, et à l’Acte d Union de 1840. Cet Acte d’Union devait, dans 1 intention de ceux qui l’avaient inspiré, procurer 1 anglicisation de notre race : c’était le ehâti-
ment de 1837-38. Il fut suivi d’actives résistances, de luttes conduites par Lafontaine et Baldwin pour la conquête du gouvernement responsable (1848), de nos victoires politiques sur les ennemis de notre nationalité
Pendant toute cette période, on s’efforce de constituer plus fortement que jamais la vie publique, distincte et personnelle, du peuple canadien-français. Et comme rien n’exprime mieux que la littérature une conscience nationale, c’est à fortifier et développer la littérature canadienne-française que plusieurs esprits vont s’appliquer. Michel Bibaud publie ses recueils périodiques. Après la Bibliothèque canadienne (1823-1830), il lance successivement V Observateur, en 1830, le Magasin du Bas-Canada, en 1832, Y Encyclopédie canadienne, en 1842. Pendant que les journalistes alimentent les feuilles quotidiennes, et que les politiques bataillent à la tribune, des publicistes, des poètes et des historiens méditent, écrivent dans le silence du cabinet.
En 1852, le Séminaire de Québec fonde l’Université Laval. Cette institution groupera de nouvelles forces intellectuelles, et par ses cours publics et les travaux de ses professeurs contribuera à accroître notre vie littéraire. Les cours d’histoire du Canada de l’abbé Ferland, inaugurés en 1856, publiés en 1861, auront le meilleur succès. Plus tard, à partir de 1867, et pendant une dizaine d’années, l’Université ouvrira des concours d’éloquence et de poésie qui provoqueront d’utiles efforts.
C’est vers la fin de cette deuxième période que furent renouées nos relations avec la France. Pour la première fois depuis la conquête, un vaisseau de
guerre, la Capricieuse, fit flotter devant Québec, en 1855, les couleurs françaises. Crémazie n’a rien exagéré en consignant dans ses strophes le souvenir des enthousiasmes que suscita parmi nous cet événement depuis longtemps attendu. Les échanges avec la France vont devenir plus faciles ; les livres français, plus répandus, plus connus, exciteront davantage et alimenteront la curiosité de notre esprit. Et bientôt une génération se lèvera, plus active encore, qui recueillera et accroîtra l'héritage des premiers ouvriers de notre littérature.
L’éloquence politique.— C’est le régime parlementaire qui a développé dans nos sociétés modernes l’éloquence politique. Ce régime nous fut donné par l’Acte constitutionel de 1791. C’est donc à cette époque que commença à s'exprimer à la tribune l’éloquence canadienne. Ses premiers accents furent plutôt modestes, un peu ternes, encore que vigoureux parfois, et combatifs. Nous n’avons pas de textes suffisants qui nous permettent de bien juger nos premiers orateurs politiques.
Entre tous ceux qui, dans la première moitié du dix-neuvième siècle, se firent applaudir à la tribune, il faut retenir le nom de Lcuis-Joseph Papineau (1786-1875). Ce nom est encore populaire chez les Canadiens français. Papineau a incarné pendant longtemps les aspirations les plus fières de ses concitoyens du Bas-Canada. Nous n’avons pas à discuter ici les excès où l’entraîna, à certaines heures, son brûlant patriotisme. Mais il faut bien rappeler que plus que tout autre, à l’époque où il vécut il fut orateur et tribun. La question des subsides, la
réforme du Conseil législatif, problèmes cpie faisaient surgir les procédés arbitraires de la bureaucratie anglaise, eurent en lui un avocat tenace et éloquent. Il savait trouver les expressions qui frappent 1 imagination du peuple ; et de la tribune où il bataillait comme un soldat, il sonnait avec impétuosité la charge, il tenait en éveil et il enflammait les passions populaires. On peut lire, dans les journaux du temps, quelques pages de cette éloquence qui a soulevé tant d’enthousiasme.
Avec moins de puissance oratoire, mais avec une parole où 1 argumentation ferme s’accompagne d’un style net et sobre, Auguste- Norbert Morin, et sir Hippolyte Lafontaine comptent parmi les meilleurs défenseurs de nos droits, vers le milieu du siècle dernier. On cite toujours avec admiration, pour la noblesse et la fierté du sentiment plus encore que pour la valeur de la forme, le premier discours qu Hippolyte Lafontaine fit, au premier parlement de 1 Union, le 15 septembre 1842, à Kingston. Il y revendiquait les droits de la langue française, proscrite du Parlement par l’Acte d’Union, et, malgré la loi, il fit en français son hardi plaidoyer.
Le journalisme : Etienne Parent (1802-1874J.
—A l’époque même où haranguaient Papineau, Morin et Lafontaine, un journaliste écrivait dans sa gazette des articles où s’exprimait aussi, avec une éloquence tour à tour impérieuse, ironique, âpre ou légère,
1 ame même du peuple canadien-français. L’on peut dire qu Ltienne Parent a tout aussi bien, et plus longtemps, et plus fidèlement que Papineau, représenté la pensée profonde de ses compatriotes.
Étienne Parent naquit à Beauport, près de Québec, le 2 mai 1802. Après avoir fait ses études classiques au Collège de Nicolet et au Séminaire de Québec, il entra dans la carrière du journalisme. Dès l’année 1822, il devint rédacteur du Canadien de Québec. Après la disparition temporaire de ce journal en 1825, le jeune rédacteur fit son droit, et fut admis au barreau en 1829. Alais il ne put s adonner longtemps à la pratique du droit. Son tempérament d’écrivain, son esprit très occupa d Avides, et très anxieux de discuter les idées, son goût de la polémique, l’entraînèrent de nouveau vers le journalisme. Et quand, en 1831, un groupe de jeunes députes réclama la création d'un journal combatif, et voulut relever le Canadien, Étienne Parent se chargea de cette résurrection du journal, don* le nom seul était pour nos pères un signe de ralliement, et, le 7 mai 1831, paraissait le premier numéro du nouveau Canadien. En première page se trouvait une nouvelle devise : Nos Institutions, notre Langue et nos Lois!
Le bureau du Canadien où régnait Étienne Parent devint une sorte de foyer où se groupèrent les politiques, et où se concertaient les plans d attaque et de défense de nos parlementaires. A 1 occasion de l'insurrection de 1837, Étienne Parent qui, cependant. ne partageait pas les idées de ceux qui avaient poussé à la révolte, fut tenu pour suspect, et enfermé avec d’autres patriotes pendant l’hiver de 1837-1838, dans la prison de Québec. En 1841, il fut élu député du comté du Saguenay. Mais à cause d’une surdité assez grave qu’il a vait contractée dans sa prison, il jugea à propos de remettre son man-
dat dès 1 année 1842. 11 abandonna la même année la direction de son journal, et accepta le poste de greffier du Conseil exécutif. Il revint cependant, même après 1842, au Canadien , où il conduisit encore de vives polémiques.
A partir de 1842. c’est plutôt par la conférence qu’Étienne Parent voulut continuer d’exercer auprès de ses compatriotes le ministère de l'enseignement, auquel l’avaient habitué ses fonctions de journaliste. Devant le public des Instituts Canadiens de Québec et de Montréal, à la Chambre de lecture de Saint-Roch de Québec, et devant la Société pour la fermeture de bonne heure des magasins, à Québec, il donna des séries de lectures publiques qui témoignent de l’étendue de son savoir, et surtout de la pénétration philosophique de sa pensée. Devenu sous-secrétaire de la province du Bas-Canada, en 1847, il garda à peu près les mêmes fonctions sous la Confédération, avec le titre de sous-secrétaire d’Etat. Il prit sa retraite en 1872, et mourut à Ottawa le
22 décembre 1874.
Le journaliste — Le jour même de la mort d’Étienne Parent, le Courrier de l’Outaouais affirmait qu’il avait créé le genre du journalisme en ce pays. Et ce mot qui fait l’éloge d’Étienne Parent, nous révèle la haute autorité que s’était acquise le directeur du Canadien. Ses confrères l’appelaienl volontiers le “ Nestor de la presse Une pensée maîtresse orienta toutes ses idees : “ J’avais une étoile polaire, répétait-il souvent, dans ses dernières années. ”(1) Et cette étoile, guide de son esprit, c’était
(1) Paroles citées par M. Benjamin Suite dans la Minerve,
23 déc. 1874.
la devise qu’il inscrivit en tête du Canadien : “ Nos Institutions, notre Langue, et nos Lois ! ” Tout ce qui n’entrait pas dans ce patriotique programme était banni de la rédaction du journal.
Il estimait que dans un pays doté du régime parlementaire, l’Assemblée des députés doit avoir une influence certaine, décisive sur la politique du gouvernement. Et il ne pouvait concevoir que cette influence fût suffisante sans le contrôle des subsides. La question fameuse des subsides fut la cause, pendant plus de trente ans, de nos plus violentes querelles publiques. D’autre part, Etienne Parent rattachait ce principe du contrôle des subsides par la Chambre au principe supérieur de la responsabilité des gouvernants. Ceux-ci doivent être responsables au peuple, ou à ses députés. Il est particulièrement intéressant de voir avec quelle précision, le directeur du Canadien réclame, dès 1833, ce gouvernement responsable(l). Et c’est pour obtenir une application plus complète de cette responsabilité gouvernementale qu Étienne Parent, avec tous les patriotes de son temps, mena contre le Conseil législatif, composé de membres nommés par la couronne, la campagne que l’on sait. Au lieu de conseillers irresponsables, il demandait des conseillers électifs. Et il estimait que ce fut une grande faute commise par Pitt, que la composition du Conseil législatif, telle que la définissait notre constitution^).
Au surplus, Etienne Parent montra toujours dans l’exposé et la défense de ses principes politiques une
(1) Le Canadien, 19 juin 1833.
(2) Le Canadien, 1er mai 1833.
calme et suffisante modération. Il n’aima jamais les excès, les excès de la parole pas plus que les excès de 1 action. Et bien qu’il ait longtemps bataillé à cote de I apineau, bien qu il ait appartenu longtemps à “ la sombre garde des agitateurs ”, comme l’on disait alors(l), il ne put suivre jusqu’au bout le chef des patriotes. Il s’en sépara quand il lui sembla que Papineau allait sortir des voies de la prudence et de la légalité.
Le sociologue. — Non moins qu’en politique Étienne Parent fit voir dans l’étude des questions sociales la lucidité et la pénétration de son esprit. Il était, par goût et par les remarquables qualités de son intelligence, philosophe. Ses contemporains l’appelaient le “ Victor Cousin ” du Canada, à une époque où Victor Cousin exerçait en France une sorte de magistrature philosophique.
C’est dans ses conférences qu’il s’appliqua à répandre les idées philosophiques et sociales, vers lesquelles le portait son esprit. Il suffira, pour se faire une idée des hautes préoccupations d’Étienne Parent, de donner ici le sujet des discours ou des conférences qu’il prononça à Montréal ou à Québec : U Industrie comme moyen de conserver notre nationalité ; Importance de l’étude de V économie politique; Du travail chez l’homme ; Du prêtre et du spiritualisme dans leur rapport avec la société ; Considérations sur notre système d’ éducation propulaire , sur l’éducation en général, et les moyens législatifs d’y pourvoir ; deux conférences sur V Intelligence dans ses rapports avec la société; l’Importance et les
(1) Le Canadien. 15 mars 1833. ARCHIVES