A consnlter
Mufif, Die chorische Technik des Sophokles, Halle, 1877; 0. Henae, Der Chor des Sophokles, Berlin, 1877; Masqueray, Théorie, etc., ouvrage cité plui haut.
caractérise l'œuvre de Sophocle devait avoir pour conséquence de restreindre encore la part du chœur, déjà diminuée par Eschyle. Il est vrai que Sophocle, loin de le négliger, paraît s'être appliqué au contraire à en tirer le meilleur parti possible, il fit augmenter, dit-on, le nombre des choreutes, qui, de douze, fut porté à quinze. Sans doute, il obtenait ainsi des effets plus satisfaisants pour l'œil dans les évolutions, pour l'oreille dans les chants. Mais, d'autre part, il est incontestable que les parties lyriques n'ont plus chez lui l'ampleur qu'elles avaient souvent chez Eschyle.
Dans aucune de ses pièces, le chœur ne joue le rôle actif qu'Eschyle lui attribuait dans ses Suppliantes et même encore, à la fin de sa vie, dans ses Euménides. Toutefois, il n'est pas non plus étranger à l'action. Le poète trouve toujours le moyen de l'y intéresser par un sentiment naturel. Ce qu'il lui demande surtout, ce sont des impressions vives, qui comportent une certaine mobilité. Les hautes méditations théologiques n'ont plus guère de place dans ses chants; mais, d'acte en acte, il exprime avec force et naïveté ce qu'il vient d'éprouver ou ce que la situation lui suggère, ses craintes, ses espérances, quelquefois son admiration, ou, au contraire et plus souvent, un blûme discret à l'égard de ce qui lui paraît trop hardi. Il a, en général, un sentiment profond de la faiblesse humaine, joint à une appréhension religieuse de la jalousie des dieux, et, par suite, le goût réfléchi de la modération. Il fournit ainsi au poète un contraste excellent avec la témérité ou l'emportement du protagoniste.
Comme poète lyrique, Sophocle, d'ailleurs, n'est pas inférieur à lui-même. S'il n'a pas la pompe, l'élan, la grandeur surnaturelle d'Eschyle, il a une noblesse et un charme qui ne sont jamais en défaut. Une grâce brillante, une souplesse pleine de force, une plénitude remarquable de pensées, voilà les qualités qui sont chez lui au service
SOPHOCLE
d'une imagination abondante et pourtant mesurée. Dion Chrysostome, parlant de ces chantsde Sophocle, vante «leur suavité enchanteresse qui s'allie à la grandeur » (ijSovtjv OaujiacjtTiv xal «xeYaXorpérÉiav , Disc. LVI). Gela rend au mieux notre impression. Nous savons, par un témoignage d'Aristophane {PaiXj 531), quel plaisir le peuple athénien éprouvait à les entendre. Ce plaisir, nous nous le représentons encore en les lisant, bien que dépouillés de leur mélodie.
6. Sophocle écrivain. — Son influence. — Le charme puissant qu'exerça Sophocle sur ses contemporains tenait, comme on le voit, à tout un ensemble de qualités harmonieuses, qui se sont manifestées dans toutes les parties de l'art tragique. Ces qualités si variées se réfléchissent dans celles de son style.
Sophocle, comme écrivain, paraît s'être appliqué à garder la noblesse d'Eschyle, mais en l'adoucissant et en l'atténuant, de façon à y faire entrer le plus de naturel possible. Suivant un mot de lui rapporté par Plutarque {Progrès dam fa vertu^ c. 7), il aurait eu conscience, vers la fin de sa vie, d'un progrès constant en ce sens. — 11 nous est difficile d'en juger d'après le petit nombre de pièces que nous possédons, surtout en l'absence d'une chronologie certaine. Mais, d'une manière générale, ce qui caractérise son talent d'écrivain, c'est la force associée à la grûce et à l'aisance. Sa langue est concise et hardie ; elle donne aux mots une valeur originale sans leur faire violence, elle les fortifie eo quelque sorte par tout ce qu'elle y met de pensée et de sentiment. Et elle n'a pas besoin pour cela de s'écarter autant que celle d'Eschyle de l'usage courant. Discrète en fait de composés, elle se montre surtout inventive dans le tour et dans l'assemblage. La phrase est nerveuse, clairement construite le plus souvent, mais condensée, à peu près exempte de rhétorique, serrant de près l'idée, suivant avec une souplesse vivante les mouvements de l'àme, très libre par conséquent, et pourtant ordonnée. Elle n'a plus
rien du lyrisme un peu monotone de celle d'Eschylo, mais elle reste très supérieure en qualité poétique à celle d'Euripide, qui parfois touchera de trop près à la prose. Unissant le naturel à la dignité, très variée d'accent, tantôt âpre, violente, passionnée, tantôt appropriée à la dialectique vivante du drame, tantôt douce et même gémissante pour l'expression de la douleur et de la tendresse, c'est vraiment la langue par excellence de la tragédie, telle qu'Athènes devait la concevoir et l'aimer.
Le rôle de Sophocle dans l'histoire de la tragédie grecque peut paraître, lorsqu'on y réfléchit, inférieur à son génie. Les inventions capitales qui ont constitué cette forme du drame étaient déjà réalisées par Eschyle; il n'a pu que perfectionner co qui existait déjà. D'autre part, son influence directe sur les générations suivantes semble avoir été moindre que celle d'Euripide; et cela tient en partie à ses qualités mêmes ; sa tragédie était une œuvré trop harmonieuse, d'une composition trop parfaite, pour être facilement imitée ; en outre, elle était encore imbue d'une religion et d'une morale qui allaient se modifier sensiblement. De là vient aussi qu'il a été moins imité qu'Euripide chez les peuples qui ont subi l'action de Thellénisme. Mais ce serait une manière étroite d'apprécier son influence que de la considérer seulement de ce point de vue. Celle d'un grand poète ne se mesure pas uniquement au nombre des imitateurs qu'il suscite. Elle consiste surtout dans les suggestions idéales qu'il éveille, de près ou de loin, au fond des âmes. Quiconque a touché de près en un genre à la perfection est par là même un des maîtres de l'esprit humain. Et, à juger ainsi, personne, entre les poètes de l'antiquité, ne semble avoir plus de droits à ce titre que Sophocle.