‹ Manuel d'histoire de la littérature grecque à l'usage des lycées et collèges [microform]Chapitre 101 sur 264 · Éditions · texte numérisé non relu

Éditions

G. Dindorf, ^^ophocUs Iragœdiap et fragmenta, avec des excursus, des notes et les scolies, 8 voL, Oxford, 1832-1849 ; Benlœw et Ahrens, Sophnclis tragœdiœ et fragmenta, Paris, 1842, Bibl. Didot: Tonrnier, les Tragédies de Sophocle, avec introduction et notes, Paris, Hachette, 2- éd., 1877 ; Schneidewin et Nauck, Sophokles, aven introduction, notices et notes, en allemand, Leipzig, 1849-1878.

Lexiques :

Eliendt et Genthe, Berlin, 1867-1872; G. Dindorf, Leipzig, 1871.

A consalter :

Les ouvrages de Welcker, Patin, Girard, signalés plus haut, pp. 267 et 271; en outre, K.-F. Hermaup, Zur Reihenfolge der Sophoklevichen Dramen, dans Zeifschr-, f. %mnfl»ta/w;., 1853.

.iHhàk

HISTOIRE DE LA LITTÉRATL'RE CRECgL'E

attesté d'une manière certaine, car il y a des divergences notables entre les témoignages. On peut les évaluer par approximation à cent quinze ou cent vingt, tant tragédies que drames satyriques. On lui attribuait en outre des élégies, des péans et un traité eu prose sur le chœur.

La matière tragique dans le thédtre de Sophocle ne paraît pas avoir été autre que dans le théâtre d'Eschyle. Elle était empruntée tout entière aux légendes héroïques, particulièrement à celles que l'épopée avait popularisées. Un grand nombre de ses tragédies n'étaient, quant au sujet, que des fragments du cycle épique, adaptés à la scène, l/immense majorité de ces pièces n'est plus représentée aujourd'hui que par des fragments, qui, le plus souvent, ne nous permettent pas même d'en reconstituer la structure. Sept seulement sont parvenues jusqu'à nous.

Les trois plus anciennes sont probablement Antigone, Electre et Ajar. Au reste, il est impossible d'en déterminer sûrement l'ordre relatif ni de fixer la date d'aucune des trois; car les témoignages sur lesquels on s'appuie ordinairement pour placer Antigone vers 440 sont des plus suspects.

Antigone a pour sujet le dévouement héroïque de laje.une fille de ce nom : elle ensevelit son frère Polynice, malgré la défense de son oncle, Créon, roi de Thèbes, et paie de sa vie cet acte de piété. La beauté de la pièce résulte surtout du développement du caractère de la jeune héroïne. De plus, grûce à la manière habile dont l'action est ménagée, le poète a su tirer d'un sujet fort simple de dramatiques péripéties. C'est la seule des tragédies de Sophocle où l'on ne trouve jamais, dans le dialogue, un même vers partagé entre plusieurs personnages; il y a là, certainement, un indice de valeur quant à la date probable.

Electre ressemble à Antigone par le choix du personnage principal et par son rôle. Dans les deux pièces, le poète a mis une jeune fille au premier plan, et il a prêté à ses deux héroïn«s mêro*» fermeté. Le sujet est celui des Choéphores

SOPHOCLE

d'Eschyle, le meurtre de Glytemnestre et d'Égisthe, tués par Oreste et sa sœur pour venger leur père. Mais, en reprenant ce sujet, Sophocle Ta vraiment renouvelé. Le premier rôle appartient, chez lui, non plus à Oreste, mais à Electre. C'est par la peinture de ses sentiments que le poète veut surtout nous intéresser; et cette peinture est infiniment plus variée que chez Eschyle. La conduite de l'action est aussi très différente. La reconnaissance du frère et de la sœur, au lieu d'avoir lieu dès le début de la pièce, est reculée jusqu'à la dernière partie. De cette façon, l'attente d'Electre est prolongée, et son àme passe par des alternatives d'espoir et de désespoir qui lui donnent occasion de se révéler tout entière.

Le sujet d'Ajax est le suicide du fils de Télamon, héros cher aux Athéniens, éponyme d'une de leurs tribus. L'imitation d'Homère y est sensible : Ajax rappelle Hector, comme sa captive Tecmessa fait souvenir d'Andromaque. L'action est conduite de telle manière que le public, dès le début, sent qu'Ajax est résolu à se tuer; mais les autres personnages se trompent sur ses intentions, et nous les voyons passer par des alternatives de crainte, de supplications, d'espoir et de douleur qui sont fort émouvantes. Le héros lui-même, sans varier dans ses sentiments essentiels, traverse cependant des phases diverses, depuis le délire jusqu'à une sorte d'apaisement hautain et farouche, auquel se mêlent encore des haines et des regrets. La dernière partie de la pièce en élargit l'horizon et en fait ressortir la moralité, en montrant Ajax excusé et même glorifié devant les chefs des Grecs par son propre rival, Ulysse, qui obtient pour lui les honneurs de la sépulture.

Œdipe roi, qui appartient vraisemblablement au milieu de la vie littéraire de Sophocle, doit être regardé comme son chef-d'œuvre. Le sujet en est emprunté à VOEdipe d'Eschyle, pièce perdue : c'est la révélation des crimes involontaires d'CEdipe et le châtiment terrible qu'il s'inflige à luimôme. Mais Sophocle a voulu que, dansce drame, où l'action

SOPHOCLE

ft.

des dieux semblait être tout, la volonté de son héros fût le principal ressort apparent de l'action et le principal sujet d'intérêt. C'est Œdipe qui mène l'enquête contre lui-même, c'est lui qui va, de découverte en découverte, jusqu'à l'abîme, avec une sorte d'emportement irrésistible. Tout son caractère se déploie dans cette lutte contre l'inconnu. On ne saurait trop admirer la conduite de la pièce, où tout se tient et se presse, où l'inquiétude croît de scène en scène, et où pourtant l'angoisse poussée à l'extrême finit par se résoudre en une pitié profonde. Les personnages secondaires s'y groupent admirablement autour du protagoniste, et tous sont vivants et naturels. Enfin, entre toutes les compositions chorales de Sophocle, les chants de cette tragédie se distinguent par leur variété, qui se prête à l'expression pathétique de sentiments très divers.

Dans Philoctètey mis à la scène en 409, Sophocle a repris et renouvelé un sujet déjà traité par Eschyle et par Euripide. Ulysse vient chercher Philoctète, abandonné par les Grecs depuis dix ans dans l'île de Lemnos, mais désigné par un oracle comme celui qui prendra Troie; et il réussit enfin à l'emmener, grâce à l'intervention surnaturelle d'Héraclès. L'invention propre de Sophocle, c'est le rôledudeutéragoniste, Néoptolème, dont Ulysse essaie de se servir pour tromper Philoctète, mais qui déjoue, par sa loyauté naturelle, les calculs du politique. Ce rôle, charmant par lui-même, sert surtoutàfaire valoir celui du héros principal, en lui donnant l'occasion de se manifester sous des aspects variés, sans que la constance fondamentale de ses sentiments essentiels en soit d'ailleurs entamée. La partie chorale est d'importance médiocre dans cette pièce, qui se distingue surtout par l'art délicat du dialogue, la finesse et la vérité touchante des sentiments. Toutes les péripéties naissent des caractères de la manière la plus naturelle, et, si l'effet tragique reste en somme tempéré, l'action n'en est pas moins attachante.

CEdipe à Colone ne fut joué qu'après la mort du poète, par les soins de son petit-fils. Le sujet lui appartient en propre; il semble l'avoir tiré d'une légende locale de Colone, sous l'influence de ses souvenirs d'enfance. Ce sujet, c'est la mort du vieil Œdipe, qui trouve enfin le terme de ses misères dans le bois sacré des Euménides à Colone : il disparaît là sous terre d'une manière mystérieuse, en laissant au pays qui lui a fait accueil le bienfait durable de sa protection. Bien que la pièce ait peu d'action, le poète a su exciter un vif intérêt par la peinture de l'ûme de son héros. Sa misère et sa dignité, sa tendresse inquiète pour ses filles, son ressentiment implacable à l'égard de Créon et de son propre fils, sa reconnaissance envers Thésée et sa foi en sa destinée surnaturelle, lui prêtent une grandeur qui touche parfois au sublime. En outre, le fond du tableau, qui est l'Attique elle-même, ou plutôt la région de Colone et les bords du Céphise, a un charme propre, qui se fait sentir à la fois dans certaines parties du dialogue et dans les chants du chœur : une grâce aimable s'y mêle aux plus hautes inspirations du sentiment patriotique.

La septième des tragédies subsistantes de Sophocle, les TrachinienneSj est la plus difficile à classer, parce qu'elle ne ressemble complètement à aucune autre. Sophocle y a représenté la mort d'Héraclès, causée involontairement par l'amour inquiet de Déjanire, qui, pour s'assurer sa fidélité, lui fait revêtir la tunique fatale imbibée du sang de Nessos. Le défaut de la pièce est de manquer d'un personnage de premier plan. Déjanire est finement peinte, elle est vraie et touchante, mais elle n'a ni volonté forte ni passion. Elle se trompe en croyant bien faire, et elle en meurt. Héraclès ne paraît qu'à la fin, et il ne paraît qu'en qualité de victime, sans influence sur l'action. L'intérêt se partage entre ces deux personnages, sans s'attacher complètement ni à l'un ni à l'autre.

Voilà ce qui nous reste de l'œuvre de Sophocle. Essayons

de nous représenter, d'après ces sept tragédies, les caractères de son art et de son génie.

3. Innovations de Sophocle. — L'intérêt humain mis an premier plan. — Abandon de la trilogie liée. — Le troisième acteur; développement de l'action. — La première cliose à faire serait de bien déterminer les innovations qui appartiennent en propre à Sophocle. Cela n'est pas toujours possible dans le détail. Mais il suffira ici d'indiquer les choses

essentielles.

En ce qui concerne le théâtre lui-même, c'est au temps de Sophocle, selon le témoignage d'Aristote, qu'il faut rapporter les progrès décisifs de la peinture de décors. Les pièces que nous venons d'énumérer ont dû être jouées toutes devant un fond de scène peint, qui représentait, en perspective, divers aspects : dans Antigone, le palais royal de Thèbes; dans Electre, celui de Mycènes; dans Ajax, d'abord la tente du héros, puis un lieu désert, près du camp; dans OEcfipe roi, le palais d'OEdipe ; dans Philoctète, la grotte du héros et ses abords; dans Œdipe à Colone, le bois sacré des Euménides; dans les Trachiniennes, la demeure de Déjanire à Trachis. Sauf ce perfectionnement du décor, la disposition générale du spectacle paraît être restée ce qu elle était au temps d'Eschyle. Seulement, elle devint plus simple encore, en ce sens que Sophocle renonça aux moyens extérieurs dont Eschyle se servait parfois. On ne trouve chez lui ni machinerie ni grands effets de scène; l'intérêt s'attacha de plus en plus à l'action elle-même, c'est-à-dire à la représentation de la vie.

Cette représentation, Sophocle, tout en paraissant suivre les traditions établies, la conçut en réahté d'une manière neuve et personnelle. Eschyle considérait surtout les sujets dramatiques d'un point de vue religieux: il était préoccupé de naontrer fortement en toutes choses l'action divine ; et, s'il représentait les sentiments humains, c'était sous un aspect simple, uniforme, toujours dans une môme direc-

SOPHOCLE

tion. Chez Sophocle, les dieux, bien qu'étant toujours les mêmes et aussi puissants, soni cependant pluçî éloignés, moins en vue ; ils écrasent moins l'homme, quoiqu'ils le mènent toujours à leurs fins; et la nature humaine, par suite, se déployant plus librement, offre un spectacle moral bien plus varié.

Cette différence fondamentale de conception, qui tient évidemment à une transformation intime du sentiment religieux dans la société athénienne, s'est traduite dans la constitution du drame par un fait significatif. Sophocle, au dire de Suidas, renonça à la trilogie liée, et ne fit représenter que des trilogies libres, c'est-à-dire des groupes de pièces indépendantes. Chaque tragédie, désormais, fut quelque chose de complet en soi, et dut se suffire à ellemême. Du moment, en effet, qu'on renonçait à donner pour objet principal au drame de grands desseins divins, poursuivis de génération en génération, il n'y avait plus de raison pour lier les pièces entre elles. La représentation d'une volonté humaine ne comportait pas de si longs développements. D'ailleurs, ce déplacement de l'intérêt impliquait la recherche d'une variété plus grande; la rupture de la trilogie liée ne pouvait que contribuer à TefTet désiré.

Chaque tragédie, une fois afl'ranchie du lien trilogique, devint un peu plus étendue ; et comme, en même temps, l'élément lyrique perdait en importance, il en résulta que le dialogue y prit un développement sensible. L'introduction du troisième acteur fut en quelque sorte le signe de ce changement, qu'elle rendit d'ailleurs plus facile et plus profitable. Le poète eut ainsi à sa disposition des ressources nouvelles, qui lui permirent de donner à l'action plus de variété. D'autre part, l'art de composer le drame s'assouplissait naturellement en s'exerçant. 11 résulta de là une structure plus savante, plus riche en péripéties et en surprises, une progression plus frappante, des retours plus imprévus.

SOPHOCLE

rà-

L'action, ainsi modifiée, reste pourtant très simple, si nous la comparons à celle des drames modernes en général. Les rencontres fortuites n'y comptent presque pour rien; elle procède à peu près uniquement du jeu des sentiments, c'est-à-dire, en somme, des volontés des personnages, soit qu'elles s'accordent, soit qu'elles se heurtent. Et cela, en soi, est un principe de simplicité ; c'était aussi, au fond, celui d'Eschyle. Mais ce jeu des sentiments, chez Sophocle, étant beaucoup plus varié, le drame qui en résulte l'est aussi. Du reste, l'action, telle qu'il la conçoit, a pour premier objet de donner aux personnages l'occasion de se montrer sous des aspects intéressants. Considérée en elle-même, comme une simple série d'événements, elle paraîtrait quelquefois lente ou épisodique. Dans Antigone, les scènes entre les deux sœurs ne changent à peu près rien à la situation, mais elles servent à montrer l'héroïsme intransigeant de l'aînée. Dans Electre^ l'action, engagée au début par Oresle et son vieux serviteur, demeure ensuite comme suspendue jusqu'à la reconnaissance, qui est très voisine du dénouement; mais toutes les scènes intermédiaires révèlent l'dme de l'héroïne. Dans Ajax, la situation qui est donnée par le fait initial reste à peu près la même jusqu'à la fin; mais les sentiments et les émotions sont sans cesse diversifiés et renouvelés. L'action d'OEdipe roi se rapproche davantage de notre idéal. Celle de Philoctete et celle d'OErf/pe à Colone s'en éloignent de nouveau pour revenir au type qu'on peut appeler psychologique. C'est donc, en définitive, celui-là qui prédomine dans le théâtre de Sophocle et qui le caractérise. Sans doute, il lui faut, pour constituer une tragédie, une situation terrible ou lamentable, des événements émouvants ; mais il ne s'applique que par exception à faire progresser rapidement cette situation, à multiplier ces événements. Ce qu'il veut avant tout, c'est un déploiement riche des éléments moraux fournis par les données de son sujet, ce sont des contrastes,

des nuances, des accroissements de passions, non superficiels ni accidentels, mais sortant du fond de l'àme et capables de la révéler.

4. Les personnages. — Vérité idéale des caractères. — Limite de variations des volontés et des sentiments. — Moralité du théâtre de Sophocle. — Les personnages ont, par suite, une vie dramatique qui ne s'impose pas seulement à l'admiration par de grandes et fortes impressions, mais qui prête à l'étude, et qui intéresse d'autant plus qu'on l'observe de plus près. '^

Ce qui frappe d'abord si on les considère en groupe, c'est leur variété. Quelques-uns d'entre eux, les protagonistes surtout, sont de fortes âmes, qu'anime une ardente passion et que soutient une volonté puissante; mais ces hautes natures sont loin de se confondre en un type unique; on compte, parmi elles, des hommes faits, tels qu'Ajax, Œdipe roi, Philoctete; des vieillards, tels que l'Œdipe qui vient mourir à Colone; des jeunes filles, telles qu'Antigone ou Electre ; et chacune de ces créations est marquée de traits dislinctifs. D'autres personnages, de second ou de troisième rang, ontuneloutautre physionomie morale. On trouve, dans ce groupe, des jeunes filles timides ou prudentes, comme Ismène ou Chrysothémis, des jeunes gens ingénus et ardents, comme Hémon, généreux, mais indécis, comme Néoptolème, des hommes aveuglés et opiniâtres, tels que le Crc'on d'Antigonc, habiles, tels que l'Ulysse du Philoctètey superbes, durs, emportés, comme Ménélas et Agamemnon dans Ajax, violents, comme Créon dans Œdipe à Colone, des vieillards sages et pourtant irascibles, comme Tirésias dans Œrf/pe rot, des femmes vivesetimprudentes,tellesqueJocaste, des gens du peuple craintifs, en qui se mêlent, selon les cas, la naïveté et la bonté, la prudence et le dévouement, comme le garde dans Antigone, comme le vieux serviteur de Laios dans Œdipe roi. Si l'on passe en revue les êtres multiples qui peuplent ce théâtre, et si on le compare à

itALh^Xi

cet égard avec celui d'Eschyle, on est surpris de la distance qui sépare les deux poètes. La tragt''die nouvelle est vraiment l'image de la vie, dont l'ancienne n'était que l'esquisse. Le don de mettre en pied des personnages vivants, c'est-à-dire de les distinguer les uns des autres, en les caractérisant par quelques traits décisifs, est, à coup sûr, un de ceux qu'il importe le plus de noter chez Sophocle.

Ces personnages si divers, Sophocle excelle à les opposer les uns aux autres. La science délicate des rapprochements et des contrastes, c'est lui qui l'a vraiment créée. Elle n'existait chez Eschyle qu'à l'état élémentaire; il l'a dégagée et portée à sa perfection. Quelquefois, ce sont des oppositions tranchées, entre personnages qui se heurtent par toutes leurs idées et toutes leurs passions: tels Antigone et Créon, Electre et Clytemnestre, Teucer et Ménélas, Œdipe et Créon dans Œdipe à Colone. Mais, souvent aussi, ce sont des demi-contrastes, habilement ménagés et nuancés, entre des personnages qui ont des sentiments communs, mais qui diffèrent sur un point de conduite ; tels Antigone et Ismène, Electre et Chrysothémis, llysse et Néoptolème. A vrai dire, cette partie de l'art dramatique est si développée chez Sophocle, elle comporte tant de distinctions et de degrés, qu'elle demanderait à elle seule une étude détaillée. Il suffit d'en signaler ici l'importance. Au surplus, sous cette variété extrême, apparaissent certaines ressemblances. Le trait commun à tous les personnages en question, c'est qu'en eux la vérité s'associe toujours à la mesure et à la beauté.

Leurs sentiments sont pris dans la réalité même. Il n'y a en eux aucune trace de convention, rien d'artificiel, rien qui tienne à une mode, ni qui sente le théâtre. Ce sont vraiment des hommes tels que nous. Ce qu'ils éprouvent, nous nous disons que nous l'éprouverions également si nous étions eux ; ils sont admirablement touchants, parce que toutes les émotions, toutes les passions

SOPHOCLE

de notre nature vibrent dans leur âme et s'expriment avec sincérité dans leur langage. Ces émotions et ces passions, sans doute, sont appropriées au caractère de chacun d'eux ; mais, quels qu'en soient la nuance ou le tour particulier, elles proviennent du fonds commun que nous sentons en nous, et qui est l'homme même. Cette vérité, disons-nous, est associée à la mesure. Cela ne signifie pas que tout, dans ce théâtre, soit tempéré, ce qui serait contraire à l'essence même du drame. La mesure que Sophocle s'impose ou qu'il observe instinctivement est celle même de la vie. Il pousse les sentiments aussi loin que la nature les pousserait dans les circonstances qu'il imagine, mais non au delà. Ce qu'il élimine, ce n'est pas la violence, quand celleci est naturelle, c'est l'exagération, c'est l'emphase, c'est l'afTectalion d'outrance, c'est la recherche de l'effet à tout prix. Et c'est aussi tout ce qui, sans être en dehors de la nature, est cependant indigne d'intérêt, tout ce qui fait prédominer le corps sur l'âme et n'offre aux regards qu'un spectacle brutal et grossier, la colère poussée jusqu'à la rage, la douleur jusqu'à la frénésie, les convulsions, les spasmes de l'agonie. Son domaine à lui ne s'étend pas jusque-là. Ce qui l'intéresse, c'est l'âme ; là où elle cesse de se manifester, il estime qu'il n'y a plus rien qui soit digne de l'art.

Il serait exagéré même de dire'qu'il la montre sous tous ses aspects. Ce qui n'est que laid lui répugne, et il le laisse de côté. Il faut qu'un sentiment ait quelque beauté pour qu'il prenne plaisir à le peindre. Ceci encore demande à être expliqué. Sophocle n'est pas de ces optimistes complaisants qui voient tout en beau, ni de ces arrangeurs qui affadissent l'art sous prétexte de l'idéaliser. Beaucoup de ses personnages sont injustes, opiniâtres, dissimulés même ^ ils ne sont étrangers ni à la peur, ni à la jalousie, ni à l'orgueil, ni au parti pris, ni à la haine ; ils ont donc des sentiments mauvais, et le poète a soin de nous en faire apercevoir ;

car, s'ils étaient autrement, ce ne seraient pas des hommes, et ils ne nous intéresseraient pas ou nous intéresseraient moins. On peut dire même qu'aucun d'entre eux, y compris les plus nobles et les meilleurs, n'est tout à fait bon. L*admirable Antigone elle-même est injuste envers sa sœur Ismène ; elle la traite durement. Le vieil Œdipe, quand il maudit son fils, cède à un emportement de haine et de ressentiment, que les larmes de sa fille au moins, sinon le sentiment paternel, devraient retenir et tempérer. Il y a en eux de l'excès, parce qu'il y en a dans tout ce qui est humain, et que l'excès même est une part de la vérité. Mais, si Sophocle tient à montrer ainsi l'envers des meilleures choses, ce scrupule de vérité ne va pas jusqu'à lui faire étaler sur le théâtre le spectacle des laideurs, ni physiques ni morales. On ne trouve pas, dans tout l'ensemble de ses tragédies, un seul personnage qui ne soit qu'égoïste et qui s'en vante. Chez tous, il y a au moins l'illusion plus ou moins volontaire d'un intérêtavouable; chez la plupart, il y a des sentiments honnêtes ou même généreux; chez ceux qui sont au premier plan, c'est toujours une certaine noblesse générale qui l'emporte. La fierté, la droiture, le dévouement à un idéal, la sincérité, le sacrifice de soi-même, le haut sentiment du devoir, voiià ce qu'il aime à peindre et ce qui ressort en définitive de son théâtre. Cet idéalisme, chez lui, n'a d'ailleurs rien de raide ni de tendu. Sophocle est un des grands poètes des afl'ections et des tendresses humaines. 11 n'y a pas un de ses drames où ne soit en jeu ce besoin d'aimer qui est au fond du cœur de l'homme. Antigone, quand elle brave Créon, est tout amour et pitié. Electre, dans la sombre méditation dupasse où elle s'enferme, a au cœur l'adoration de son père ; elle fond en larmes sur l'urne d'Oreste ; elle s'épanche en effusions infinies lorsqu'elle tient son frère entre ses bras. Ajax, le dur Ajax, s'attendrit sur son fils, et, en mourant, sur sa patrie absente et ses vieux parents. CEdipe, accablé

SOPHOCLE

par la destinée, trouve une sorte de soulagement à pleurer sur ses filles, à les embrasser, à se laisser aller à sa douleur. Philoctète se réjouit au son de la langue grecque, il se complaît au souvenir de ses vieux amis. Chez tous, la fibre humaine est restée sensible sous l'endurcissement passager. Ils ne sont pas plus stoïques que déclamateurs; ils sont hommes, au sens le plus large du mot.

Ainsi, la variété dramatique n'est pas moindre en chacun d'eux que dans le groupe qu'ils composent en se rapprochant. Elle est pourtantassujettie à des lois qui la resserrent, et qu'il est bon d'indiquer.

Aucun poète n'a compris mieux que Sophocle que la tragédie grecque, limitée quant au nombre des acteurs et quant à l'étendue, risquait, en voulant donner une importance égale à tous ses personnages, de n'en étudier aucun complètement. Pour éviter d'être superficiel ou inégal, il sacrifie résolument les personnages de second et de troisième plan aux protagonistes. Cela ne veut pas dire qu'il les fasse insignifiants ou sans caractère ; tant s'en faut; et nous venons de rappeler au contraire combien la plupart d'entre eux sont vivants et intéressants. Mais le rôle qu'il leur assigne n'est jamais assez considérable ni assez indépendant pour qu'ils puissent déployer toute leur âme; on les entrevoit plutôt qu'on ne les connaît à fond; ils ne se montrent que sous l'aspect particulier qui intéresse l'action et qui aide à mettre en valeur le caractère du protagoniste. Il en résulte que, chez eux, les variations ne peuvent jamais être très étendues. Le plus souvent, elles ne sont qu'esquissées. Néoptolème, seul, fait jusqu'à un certain point exception à cette règle. Encore est-il que, chez Néoptolème n^ême, ces variations morales, si intéressantes qu'elles soient, ne sont pas mises en scène ni dramatisées comme elles devraient l'être si elles faisaient l'objet principal de la tragédie.

C'est donc uniquement chez les protagonistes que nous

pourrions nous attendre à rencontrer des conflits intimes, des fluctuations profondes, des revirements de volonté. Mais ici Sophocle semble avoir été retenu par un scrupule d'ordre différent. Comme Eschyle et comme ses contemporains, il estimait sans doute que le premier caractère d'une ûme vraiment héroïque, c'était de ne pas se contredire. La constance dans les dispositions fondamentales et dans les grandes résolutions caractéristiques lui paraissait le plus indispensable élément de l'idéal qu'il avait conçu. Aussi, ses personnagesde premierplan ne varient-ilsjamais dans leur conduite. Antigone, Electre, Ajax, Œdipe roi, Philoctète, Œdipe à Colone, tous, par conséquent, restent, depuis le début de l'action jusqu'au dénouement, inébranlables dans leurs projets ou leur décision, immuables dans leur ptission fondamentale. La variété très réelle qui est en eux tient à leurs émotions qui se modifient sans cesse, aux sentiments secondaires qui naissent dans leur âme autour du sentiment principal, à la gradation très nuancée qui montre leur volonté sous desaspects changeants ; ils craignent ou ils espèrent, ils s'attendrissent ou ils s'exaltent, ils prient, ils maudissent, ils se détendent ou s'exaspèrent selon les circonstances; mais jamais ils n'entrent en lutte avec eux-mêmes, jamais ils ne doutent sérieusement de leurs raisons, jamais ils ne s'interrogent avec anxiété ni ne reviennent en arrière. Ces luttes de la conscience, ces hésitations douloureuses, qui font la beauté dramatique de personnages tels qu'Hamlet, Auguste ou Hermione,nous les verrons quelquefois apparaître chez Euripide, mais nous ne les voyons nulle part chez Sophocle; et il semble bien que ce soit là l'effet d'une conception réfléchie, à la fois esthétique et morale.

Malgré tout, ces fortes volontés sont, chez Sophocle, bien plus humaines que chez Eschyle, non seulement parce qu'elles sont plus variées de ton, mais aussi parce qu'elles sont plus pénétrées de raison. Les motifs de l'action sont

SOPHOCLE

chez lui toujours vivement éclairés. Ils le sont par le choix ibre et réfléchi du personnage principal, ils le sont aussi par les contradictions qu'il rencontre et par les discussions qu'il soutient. De là résulte que la moralité de ses pièces est plus claire. Certes, elles aboutissent souvent à montrer l'impuissance de la raison humaine. Son Créon, dans Antigone y son Œdipe roi surtout, sont des exemples illustres de ce qu'on a nommé son ironie. Ils croient bien faire, ils règlent leur conduite sur des motifs plausibles, ils agissent d'après des vraisemblances qui semblent décisives, et ils se précipitent à leur ruine. On dirait qu'il y a, derrière le théâtre, une puissance cachée, qui se moque de l'homme, qui le prend à l'amorce de sa propre raison et qui le mène où elle veut. Et, sans doute, cette idée ne répugnait pas à la croyance religieuse de Sophocle, comme elle répugne à notre philosophie. Mais, sans nier le moins du monde cette ironie, on ne doit pas méconnaître non plus que, grâce au caractère vraiment humain de l'action, elle n'a plus chez lui toute la dureté inquiétante qu'elle avait parfois chez Eschyle. Œdipe est une victime innocente, maisle malheur qui le frappe ne lui enlève ni sa noblesse d'ilme ni sa dignité, et le poète les a tellement mises en lumière qu'elles lui demeurent comme un bien inaliénable. Nousle plaignons profondément, et en même temps nous l'admirons. Ainsi apparaît, à coté de la tradition, qui subsiste, quelquechose de nouveau, une moralité humaine, fondée sur la droiture des intentions, sur la raison et sur la conscience, sur la beauté immanente de tout ce qui estbien. Celase laisse déjà entrevoir dans Œdipe roi et se dégage avec plus de force encore dans Œdipe à Colone,

6. Le chœur. — Son rôle. — Le lyrisme de Sophocle ^ — Ce grand développement de l'élément dramatique qui

Page 1