‹ Manuel d'histoire de la littérature grecque à l'usage des lycées et collèges [microform]Chapitre 143 sur 264 · Bép., X (nolammont p. fiOG et «ni vanter · texte numérisé non relu

Bép., X (nolammont p. fiOG et «ni vanter

9. Lart c'u dialogue dans Platon. — Au service dp ^a philosophie, Platon a mis un génie d'écrivain qui no redoute aucuno comparaison et qui fait de ses dialoirufs des œuvres d'art achevées. Il faut cependant, à cet égard, prévenir toute confusion : si Ton s'attendait à ne trouver jamais, dans les dialogues, qu'une lecture facile et parf.iitement agréable, on se tromperait. Platon ne vise pas essentiellement à plaire : il vise à instruire. Chaque fois que la dialectique proprement dite lui paraît nécessaire pour arriver à son but, il s'en sert, avec toute la rigueur, toute la minutie, toute la sécheresse que cette forme de discussion exige, dût-elle paraître rebutante aux profanes. Certains dialogues, comme le Parménide on le Philèbe^ sonl d'une subtilité continue, bien ca[>able de décourager un lecteur ordinaire. D'autres, au contraire, comme le Vrot<igoraSy sont d'une lecture aisée et charmante, parce que la dialectique y tient peu de place. Dans la plupart, il y a dis parties difficiles et dures à côté d'îiutres qui sont exquises. Ce qui reste vrai, c'est que, dans l'ensemble, l'art timl chez Platon, presque malgré lui, autant de place que la science, et que certaines pages des dialogues sont parmi les plus belles qu'on ait Jamais écrites. Il cherche avant, tout, par raison de méthode et non d'art, à imiter la conversation dialectique de Socrate, la recherche du vrai par demandes et réponses. Mais, comme il est un merveilleux artiste, cette forme, purement méthodique en princip»', s'anime sous sa main et devient vivante. Ce n'est pas rn vain qu'il a lu Homère, Pindare, Sophocle, Aristophau»', les mimes de Sophron, et qu'il est Platon. De même que sa philosophie est une synthèse originale des philosophi'S antérieures, son art résume et fond toutes les richesses de l'art grec. La dialectique, entre ses mains enchanteress< s, devient dramatique et souvent lyrique ; la comédie - y mêle, toute surprise d'être philosophique, morale, religieuse. Le dialogue, tel qu'il l'a exécuté, devient un genre

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littéraire nouveau, quels qu'aient pu être ses prédécesseurs (un certain Alexamène de Téos, un Zenon d'Élée). A partir ilu jour oii il eut écrit son premier ouvrage, une forme nouvelle de la beauté littéraire fut révélée.

10. Les personnages et les caractères. — Le plus souvent, dans les dialogues philosophiques ou littéraires de tous les temps, les interlocuteurs manquent de vie : ce sont des idées abstraites, des thèses qui s'opposent les unes aux autres, non des hommes qui se heurtent. Chez Platon, les personnages sont très nombreux et très vivants. C'est tout un coin de la vie d'Athènes que Platon nous montre, et l'un des plus amusants, le coin des disputeurs, de ces « cigales » philosophiques qui ne se taisent jamais : Socrate d'abord, qui, du matin au soir, ne quitte pas les gymnases, les promenades, l'agora, tous les endroits où il est sûr de trouver des interlocuteurs; sophistes dont c'est le métier de disputer sans cesse ; jeunes gens avides de nouveautés; puis ceux qu'un hasard amène, un rapsode, un prêtre, un homme d'État, toujours prêts à causer, en véritables Crées qu'ils sont. Ce petit monde, actif et curieux, est rendu avec une vérité saisissante.

Commençons par les adversaires. Ce ne sont pas seulement les théories des Protagoras, des Gorgias, des Prodicos, des Hippias, que Platon nous fait connaître : c est la physionomie individuelle de chacun, la nuance de son caractère, de son attitude, de son langage, soulignée, pour ainsi dire, par l'aspect extérieur du personnage. Le Protagoras^ à cet égard, est admirable. Les grands virtuoses de la parole sont réunis chez Callias : Protagoras, d'abord, le roi des sophistes, entouré de disciples respectueux, qui lui font cortège, tandis qu'il arpente la cour d'entrée ; Hippias «l'Klis, assis sur un siège élevé au milieu des bancs plus bas de ses disciples; Prodicos de Céos, délicat et frileux, encore couché dans la petite chambre qu'on lui a préparée, mais dont la forte voix de basse domine de loin le mur-

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mure des conversations. Et, quand la discussion s'engage, chacun y porte ses procédés caractéristiques : Protagoras, ses beaux récits et son ample éloquence ; Prodicos, ses distinctions subtiles; Hippias, ses périod«»s sonores et creuses. Même vérité dans le Gorgias^ on les trois portraits de Gorgias, de Polos et de Galliclès sont nettement distincts : Gorgias est un beau parleur qui, maliiré son scepticisme théorique, tient aux convenances et ne va pas Jusqu'au bout de ses théories; Polos, plus jeune, a plus d'audace, plus d'imprudence surtout, mais une auda< e d'école, pour ainsi dire, et une griserie de dialectique qui recule devant certaines applications imprévues; Calliclès, enfin, politicien et pratique, dédaigneux, au fond, de la philosophie, qu'il juge bonne pour les jeunes gens, hardi, cynique, spirituel, sans rien qui sente le pédant, une sort»' d'Alcibiade ou de Critias, tire hardiment les conclusions qui font hésiter ses maîtres et représente la génération active formée par la sophistique. On pourrait allonger cettf liste indéfiniment : il n'y a pas un sophiste des dialojruts qui ne soit original et vivant. Tous sont comiques, et mtn pas simplement plaisants Tous pourraient dire, coinnic l'Alceste de Molière :

Par la sambleu ! Messieurs, je ne croyais pas être Si plaisant que je suis...

Et c'est justement là le vrai comique. Les personnac de Platon, comme ceux de Molière, comme le « bon Pèr< des Provinciales, sont naïvement ce qu'ils sont. Ils secroirnl très forts ; ils représentent la fausse science satisfaite d'ell' même, l'ignorance qui s'ignore. Ils se livrent en croyant se faire valoir, et, quand ils s'aperçoivent qu'ils sont du} ■> de leur adversaire, leur dépit ajoute à leur ridicule. Kl cependant la comédie ne va pas jusqu'à la charge. Lerrs idées et leurs arguments ne sont jamais affaiblis à plaisir par un ennemi de mauvaise foi. Platon joue franc j^n, comme Pascal, qui fait citer au bon Père les textes mêni'S

des docteurs jésuites; comme Molière, qui met dans la bouche d'Oronte un sonnet applaudi d'abord par le parterre. On pourrait applaudir aussi les discours que Platon prête à Gorgias, à Protagoras, ou même à Prodicos et à Lysias. Ge ne sont pas des paroles déraisonnables : ce sont choses que les Athéniens applaudissaient tous les jours.

A côté des adversaires, les amis, très variés aussi, et très vivants. Sans les énumérer tous, il est facile de les grouper autour de trois ou quatre types qui les résument ou les représentent. — Il y a d'abord ce qu'on peut appeler le type « Phèdre » : le jeune Athénien, à peine éphèbe parfois, beau comme un Olympien, d'une curiosité insatiable, amoureux de discours, un peu honteux de sa passion et timide devant Socrate, prompt à rougir; riche ordinairement et de bonne famille, ne visant qu'à une culture désintéressée. L'Hippocrate duProtagoras, Lysis, Charmide, d'autres encore sont de cette famille. — Puis le type « Phédon ». Ceux-là sont les disciples intimes, les dévots de la sainteté de Socrate encore plus que de sa science, ceux qui ont subi la conversion morale, l'action de la grâce, et qui sont tout près du cœur de leur maître, fidèles à sa personne jusqu'à l'heure suprême. Ce sont, à côté de Phédon lui-même, Apollodore, qui sanglote si violemment quand son ami va boire la ciguë ; Chéréphon, si affectueux ; Simmias et Cébès, si discrets et si délicats dans leur sincérité scientifique invincible ; Criton, le vieil ami d'enfance qui voudrait faire évader Socrate de sa prison. — Mettons à part Alcibiade, qui ne ressemble à aucun autre, et qui est si vivement mis en scène dans le Banquet. — Au centre, enfin, de ces groupes divers, apparaît Socrate, le maître et le charmeur : tantôt le vrai Socrate, celui de la réalité et de l'histoire, avec sa figure de silène, son ironie pénétrante, son esprit ferme et sa haute conscience ; d'autres fois, un Socrate idéal <'t transfiguré, que les discussions métaphysiques les plus hardies attirent et emportent. C'est encore Socrate, et ce

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n'est plus lui. Parfois même, il se déguise sous d'autres noms : il s'appelle Diotime ou Parménide; il pourrait s'appeler Platon; car c'est bien le disciple, cette foi>. qui parle et que nous entendons. Platon, à la «lilTérence d'Aristote et de Cicéron, ne s'est jamais nîi> .n scène lui-même dans ses dialogues : il a préféré mêler parfois ses traits avec ceux de Socrate, en laissant au lecteur le soin et le plaisir de distinguer les deux images.

10. Le style de Platon. — A cette variété des personnaues correspond la variété du style. Platon est un poète dramatique : comme Sophocle et comme Ménandre, il fait parltr à chacun le langage qui lui convient.

Il pousse même parfois cette imitation de la réalitt* jusqu'au pastiche. Ses imitations du style de Gorgias^ «! .l.- I.ysias^ sont célèbres. Nous avons déjà rappelé plus haut celles de Prodicos et d'Hippias dans le Protatjoras. Cell<' de Prolagoras lui-même est peut-être encore plus surprenaute. parce qu'elle était plus délicate, la manière oratoire duLMaiil sophiste étant moins «appuyée» que celle des aulrts. Mais ces pastiches ne sont que des fantaisies, et ne ( oustituent pas le véritable style de Platon. Ce style n'appaiait avec ses caractères propres que dans les parties des dialogues où il ne songe pas à imiter trop directement tel ou tel « tic » de ses adversaires.

Quand Platon reste lui-môme, son style est une pure merveille, et qui n'emprunte rien à la rhétorique. La rhétorique vise à troubler l'àme par la véhémence des passions, à la subjuguer par des raisonnements spécieux et impérieux, à la charmer par la sonorité des mots et de la phrase. Platon veut quel'dme parle à l'Ame librement, dans une causerie ft'.'te de dialectique aussi subtile, aussi lente qu'il sera nécessaire "^our dégager l'Idée, et de divination poétique intermittente. La dialectique doit prendre fous

1. I)an.> le Banr/ut, discouM d'Agathon. p. 194, Ë. sqq. , 2. Dans .le Pf>èdre.

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les tons, depuisle plus familier jusqu'au plus sublime; car, si elle s'élève jusqu'à l'Idée suprême du Hien, elle part indifféremment «le la réalité lu plus triviale. Elle vit de raison et d'imagination; elle rxclut toutes les passions violentes ou basses. Platon cause des choses éternelles sérieusement, simplement, avec unr liberté d'allure qui va de la familiarité à l'enthousiasme. Il parcourt toutes les régions de la pensée en grand artiste, dun vol agile et sûr, avec une simplesse ondulouse et facile, avt'c une belle sérénité intel- N'cluelle qui se meut sans hâte et sans trouble, toujours jdus haut, vcisla lumière de l'Idée.

Son vocabulaire est puisé pour le fond, comme il est naturel, dans le plus pur attique. Mais non sans mélange : une part de langage poéti(iue s'y mêle à l'occasion. En r.'vanche, nul jargon technique, malgré la nouveauté et la difficulté des sujets. Même le mot qui désigne les Idées (stSoç ou iBia) est pris dans la langue courante et à peine «iétourné de sa signification usuelle. On sait combien cette pureté de bon goût devait s'altérer plus tard dans le langage des philosophes. — Les périodes musicales et monotones d'Isocrate, les phrases heurtées et puissantes de Démosthène ne conviendraient pas à cette causerie ailée. La I>lirase de Platon est très variée de forme : tantôt courte, tantôt longue, toujours libre et comme dénouée. Elle ne ' raint pas les légères incorrections du langage parlé que l's grammairiens appellent des anacoluthes. Même quand I • Mthousiasme la soulève et l'organise en longues périodes, ><)n rythme ne rappelle en rien le nombre oratoire : on songe plutôt alors au lyrisme magnifique et tranquille d'un Pindare qu'à la fougue passionnée d'un Démosthène. Il y a toujours de la grâce chez Platon, même dans le sublime ; mais 'luo grAce tout al(i(|ue, qui n'a plus rien de la gaucherie naïve et de l'inachevé d'un Hérodote : c'est la grâce d'un «'jdièbe, prêt à toutes les luttes de la palestre.

Beaucoup de morceaux, dans les dialogues, causeries

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familières, récits, sont d'une extrême simplicité. Là, les mots les plus communs lui suffisent ; il nomme les bas métiers par leur nom, sans souci de la fausse noblesse. La phrase est courte, aisée, lumineuse, mêlée de proverbes, éclairée de sourire, toujours fine et polie, comme la conversation attique. D'autres morceaux sont plus ornés, plus soutenus de ton et d'inspiration : ce sont des mythes poétiques et charmants, de belles descriptions, des réflexions morales plus ou moins étendues. Le style, simple encore, a souvent comme un reflet de poésie qui vient de la pens.e plus que des mots ; le ton est tour à tour grave et souriant. Des citations d'Homère, de Pindare, de Simonide, d'Euripide, des comiques, se mêlent à la causerie et la colorent ou la relèvent. La description du lieu de la scène, au début du P/ièdre; la comparaison de l'inspiration poétique et de la pierre aimantée, dans 17on, sont des exemples exquis et célèbres de cette manière moyenne. VApologie presque tout entière fournirait de nombreux modèles d'une égale beauté, dans le genre de la discussion sérieuse, tempérée de finesse ironique et de bonhomie. D'autres passages, entin, par la hauteur de la pensée métaphysique ou morale, sont le produit d'une inspiration supérieure encore. Ce sontsuitout ceux où Platon dépeint la vision pure de l'Idée suprèm ', la beauté du monde supra-sensible. Quand il parle de ces choses, l'écrivain s'émeut et le dialecticien devient poêle. Mais cette émotion même est sereine et discrète ; elle exprime plutôt le ravissement d'une contemplation admiralive (jue la véhémence des passions terrestres. Le style reste simple. Le rythme du discours est ample et doux. Les phrases, courtes ou longues, s'ordonnent avec aisance dans un mouvement large qui les emporte d'un seul élan vers la vérité. On dirait un grand vol d'oiseaux sacrés montant sans hâte dans la lumière. L'éloge de la vie philosophi.pie dans le Théétète^ les pages de la République sur TMée

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