Banquet, p. 2lt, C, et suiv
X Traduction Cousin.
HlSTOlRt: DE LA LlTTÉKAtUKE (iRECQtJB
GorgiaSy si achevé comme œuvre d'art, ce genre de description manque. Dans le Phèdre, au contraire, dans le ProtngoraSjdans le Banquet, dans une foule d'autres dialogues, le décor est p.eint avec un art extrême. C'est que ce décor, en ell'et, convient à merveille à l'action qui va s'y dérouler : les bords de l'Ilissus avec le platane, le bois des nymplu's et les voix des cigales, forment un cadre à souhait nom cette causerie vivante et inspirée sur l'amour, de même quo la maison bruyante de Callias est le centre naturel «lu royaume de la sophistique, et (jue la salle du Banquet sfinbl» appeler d'avance les folies d'Aristophane, les fantaisies d«' Pausanias et la demi-ivresse d'Alcibiade. Avec ou sans ( »• décor, Platon nous présente d'abord ses i)ersonnages, toujours choisis avec le même sûr instinct des convenances, qui lui fait discerner infailliblement quel caractère intellectuel ou moral s'accordera le mieux, chez l'interlocuteur de Socrate, avec la nature des questions posées. Puis, avuiil même la discussion principale, il arrive souvent que d»-^ discussions préliminaires s'engagent et forment comme ui» prolongement du prologue proprement dit. Où Platon veut-il nous mener? A-t-il oublié son propos? Non ; il nous y achemine insensiblement; il promène notre pensée sur d'sujets voisins, qui nous mettront d'avance en bonne disposition pour goûter pleinement le sujet essentiel et poui le mieux comprendre.
Enlln la discussion principale commence. Ici encore, tout est complexe. I.es éléments en sont variés : il y ii d'abord la dialectique proprement dite, par d<'mandes < i réponses, telle que la pratique Socrate, av«'c sa mardi» sinueuse, ses hésitations apparentes et ses retours, si inductions et ses déductions; il y a ensuite les procéd''> des adversaires, discours suivis, mythes, explication depoètes; il y a enfin, chez Socrate même, tout ce (|ui n'esi pas dialectique pure, tout ce (|ui est rêverie, fantaisie, divination poétique, et qui s'exprime aussi par des mythes un
La PMlL'îSOPUlE ATtlQCÉ
des discours. Et tout cela s'entrelace et s'enchevêtre avec une infinie souplesse.
La conclusion, enfin, se présente aussi sous des formes très diverses. Quelquefois, l'entretien se termine sur une définition acceptée des deux interlocuteurs. Mais il n'en est pas toujours ainsi. Il peut arriver que la discussion aboutisse à une solution négative, et que la véritable solution du problème soit ajournée à un autre dialogue. Ou bien la conclusion se fait par un mythe, c'est-à-dire par une hypothèse poétique, qui ajoute de la vraisemblance à une solution dialecti<iue jugée insultisante.
Au milieu de ces éléments si complexes, il n'est pas toujoui*s facile de saisir l'unité d'un dialogue platonicien, sa véritable signification philosophique et littéraire. Plus d'un commentateur s'y est lourdement trompé, dans l'antiquité comme dans les temps modernes. C'est affaire de tact littéraire et de finesse : l'œuvre des Grâces ne se mesure pas à la règle et au compas. Évitons, en tout cas, de prêter à Platon des incohérences dont nous serions sans doute les seuls coupables.
12. L'atticisme de Platon. — Montaigne avait peu de goût pour cet art ondoyant et souple, qu'il estimait un peu traînant; il blâmait «ces longues interlocutions vaines et piéparatoires ». Il se montrait en cela disciple du g(»ût romain plus que du goût attique; il parlait en disciple de Sénèque. Non que ces reproches soient dénués de tout fondement : la dialectique, comme la scolastique du moyen Age, a ses parties rebutantes, même chez Platon. Mais, au total, l'œuvre platonicienne est la merveille de l'atticisme. Le système philosophiciue lui-même, indépendamment de la forme, est une œuvre tout attique par la netteté élégante du contour, pai* le mélange de la grâce et de la sublimité. La forme, à son tour, traduit toutes les qualités du système par des mérites analogues. Jamais la philosophie, cette «musique sacrée des draes pensantes-),
comme l'appelait Renan, n'a parlé un langage plus musical en effet et plus divin. Les délicieux causeurs des dialogues semblent se mouvoir dans un air plus pur i\\w le nôtre, dans une sorte d'éther philosophique où les lourdeurs et les rudesses de la pensée sont inconnues, où la parole est une harmonie.
Le rôle de Platon, dans l'histoire de la pensée et de l'ai i helléniques, ne peut guère se comparer qu'à celui d'Homri e. L'épopée homérique, interprète inconsciente de la pens» c populaire, avait déifié d'une manière anthropomorphiquo la vie instinctive et populaire. De là, par un progrès régulier, toute la civilisation grecque était sortie. Au v« siècle, ni antique édifice commençait à menacer ruine. Platon, api vs Socrate, entreprit de rendre une demeure àl'àme greccpi»', et, sans qu'il eût pu le prévoir, il se trouva que celle demeure, d'architecture encore tout attique par tant de côtés, allait devenir celle d'âmes humaines inconnues, colle d'une partie de l'avenir. Par ses préoccupations de nierait* pratique et sociale aussi bien que par son instinct de la beauté, Platon reste Athénien. Mais [)ar son idéalisme transcendant, par son aspiration vers l'absolu et le supiasensible, il prépare de loin le christianisme. Nous ne confondons pas, sans doute, son intellectualisme hautain a\ -c la religion du cœur, de la charité, de la foi soumis»- et humble. Et cependant, certains mots, des deux c<'dr>, sonnent de même, et l'on s'explique qu'il ait pu faire pufois, à distance, presque l'effet d'un Père de l'Église. Reciinaissons du moins, pour rester dans la vérité et la mes un' exacte, que ce Grec, cet Athénien, cet artiste inconi] irable, est certainement, comme on l'a si bien dit, l'un les fondateurs de la « Cité de Dieu » ».
13. L'Académie après Platon. — Les disciples de Pla' n continuèrent, après sa mort, à se réunir dans sa mais n, située près des jardins d'Académos. On a vu plus haut que