Ad Attic, IV, IG, et XIII, 19: Ad QuhUwn fratrem, III
d'Athènes. Le style y est volontairement nu et dépouillé, mais d'une netteté lumineuse, et parfois d'une grûce qui n'a rien d'aiïecté. Tout cet art, en somme, par la justesse, \v goût, la parfaite adaptation au sujet traité, est d'un excellent écrivain, sinon d'un très grand artiste.
Peut-on parler d'art, c'est-à-dire de composition et de style, à propos des ouvrages acroamatiques d'Aristote? Que dire de la composition dans un ouvrage formé peut-être de pièces et d«' morceaux? Que dire même du style dans des écrits qui ne sont que des ébauches destinées à l'usage personnel de l'auteur, et, d'ailleurs, certainement altérées par les éditeurs? Ne parlons pas, en effet, de la composition, qui n'apparaît plus avec netteté dans la plupart des traités d'Aristote. Mais il n'en est pas de même du style. Un Pascal se révèle même dans les fragments des Pensées revus et publiés par Port-Royal. Aristote, comme écrivain, n'est pas un Pascal, mais il a pourtant son originalité vigoureuse et sa manjue indélébile. Le style des traités est le plus ancien modèle d'un style strictement scientifi«iue en Grèce. Il en a les défauts littéraires, et aussi les qualités. Le défaut, qui est une qualité scientifique, c'est d'être technique. Aristote a une terminologie étrange, mais précise. Son style abonde en termes nouveaux, d'aspect souvent barbare, mais de signification constante et bien détinie, qui, correspondent aux idées directrices de sa philosophie. En dehors de ces termes techniques, il se sert avec une extrême justesse des mots de la langue commune. 11 n'a guère souci des délicatesses et des grâces de l'atticisme, auquel il est étranger par sa naissance. Mais il est un bon et puissant ouvrier de cette « langue commune » (xoivfj SiàXexto;) qui va devenir la langue de tous les hommes cultivés. 11 a parfois d'ailleurs des expressions vives, qui font image, d'heureuses métaphores, Il est impassible comme la science, et manque
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LA PHILOSOPHIE ATTIQIIE
absolument de sensibilité; mais l'imagination qui fait voir les choses n'est pas interdite au savant, et Aristote n'^n manque pas toujours. Sa phrase, comme son vocabiilaire, traduit la vigueur puissante de son esprit. Elle .sf souvent brève et elliptique. C'est la phrase d'un homme .jui note ses idées en aussi peu de mots que possible. Et . .s phrases brèves se rejoignent comme elles peuvent. On hh saurait dire qu'il soit proprement obscur, mais il est diflicile. Même quand la phrase est enchevêtrée, l'idée est d'une netteté géométrique, avec je ne sais quoi d'impérieux dans le tour. Quelquefois, rarement, ce style ohjedir et impersonnel arrive à une sorte de beauté supérieure. Le portrait de la jeunesse, dans la Hhétorique, l'éloge de la vir contemplative, dans la Morale, en sont des exemples. Mais c'est qu'alors la pensée même évoque dans l'esprit du lecteur les émotions qu'Aristote s'abstient de lui suggéni . Ce n'est pas lui qui est éloquent : c'est son sujet. Un Platon, un Pascal eussent dit les mêmes choses, même en ih'< notes inachevées, d'autre manière. Au total, dans les traités comme dans les dialogues, nous reconnaissons toujom ^ le même Aristote, écrivain vigoureux, capable d'éloquen. • quand il le veut, mais non pas naturellement et maign lui; bon écrivain plutôt que grand écrivain.
Sa vraie grandeur n'est pas là : elle est dans le rôle prodigieux qu'il a joué dans le monde par sa pensée. Venu tout à la fin de la période indépendante de la Crèce, il a fail. par son érudition sans égale, la synthèse de tout ce qui pivcédait. En outre, par cette même érudition, il ouvre !• s voies à la période savante qui va commencer. Enfin, daiis l'ordre général de la pensée, il est le premier représentant d'une des tendances fordamentales de l'espr.i humain, la tendance positive et érudite, opposée à la tendance idéaliste, géométrique et poétique de Platon. Avn cela, classificateur infatigable et sûr de lui, impérieux dans ses affirmations, plein de confiance dans la puissance de
l'esprit, étonnamment riche en vues profondes et perçantes dans toutes les directions, il avait tout ce qu'il fallait pour s'imposer à la pensée des hommes qui réfléchissent, à plus forte raison à celle des ûges ignorants, qui firent de lui le maître de toute science. S<m rôle dans l'humanité a été sans égal, et en partie causé par des circonstances extérieures à son mérite (Mopre. Ces circonstances ont disparu, mais son mérite intrinsèque subsiste, et c'est l'un des plus grands que présente l'histoire de l'esprit humain.
19. Le Lycée après Aristote; Théophraste. — L'École d'Aristote, le « Lycée », suivit avec zèle la voie de recherches rurieuses ou éiudites inaugurée par Aristote. L'organisalion du Lycée ressemblait à celle de l'Académie : il eut, lui aussi, ses scolarques, dont les deux premiers furent Théoidiraste et Straton, et, ({uand Théophraste eut légué ses Mens à ses disciples, l'École se trouva chez elle comme l'Académie platonicienne. A côté de Théophraste et de Straton, d'autres noms, ceux d'Eudème, de Démétrios de Phalère, de Dicéarque, d'Arisloxène, d'Héraclide de Pont, jetèrent de l'éclat. Mais c'est à peine si leurs œuvres appartiennent à la littérature proprement dite, ou même à la philosophie au sens étroit du mot. L'École péripatéticienne laisse de côté les grandes théories : elle croit (ju'Aristote a tixé pour jamais les principes essentiels de la spéculation métaphysique et de la méthode. Elle se jette donc dans les lechen-hes de détail. Eudème s'occupe de l'histoire des doctrines. Straton est surtout un physicien, moins finaliste ijue positif et déterministe. Dicéarque, Aristoxène, Héraclide de Pont sont des érudils, que nous retrouverons un peu plus loin. Démétrios de Phalère conquit une certaine réputation d'écrivain, mais plutôt comme oraleur que comme philosophe. En somme, le seul grand nom littéraire de l'École est celui de Théophraste, le successeur immédiat d'Aristote; et encore Théophraste
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HISTOIHE DE LA LITTÉRATURE GRECOUE
LA PHILOSOPHIE ATTlQLE
lui-même est-il surtout un savant encyclopédique «. Il naquit à Érésos, dans l'île de Lesbos, vers 372. Il mourut en 287, ;'i IVige do quatre-virigl-cin(| ans. Venu dr bonn. heure à Alhènes, il enlrndit d'abord Platon, puis Aristol. . dont il devint le disciple préféré. C'est Aristote, dit-on, (jui lui donna le surnom de Théophraste, car il s'appelait ré.'llement Tyrtamos. Aristote opposait aussi sa vivacité à l.i lenteur de Callisthène, v\ répétait à ce propos, selon la légende, le mol célèbre sur le mors et l'éperon, que l'on a successiveinrnl allribué à bien des personnaj^rs difîérenh. Théophraste devint un véi itable Athénien, malgré Tane. dote bien connue de la marchande d'herbes qui le reconnaissait comme étranger à son accent, et passa toute sa vi. à Athènes, sauf un court exil sous Démétrios Poliorcèi.-. lorsque celui-ci chassa les philosophes.
Théophraste avait laissé une foule d'écrits. Diogène Laèi ... en énumère près de deux cent quarante. Quand on paicourt les titres de ces ouvrages, presque tous perdus, ou voit que Théophraste, comme Aristote, avait touché cà toni les parties de la science, et qu'il avait souvent repris 1 sujeis mêmes traités i>ar son maître, pour les approfondi! davantage, ou (ju'il avait complété les études d'Aristote par d'autres études analogues et voisines. C'est ainsi qu'à côi. du recueil des Constitutions d'Aristote, il avait élevé un monument du même genre à l'étude des législations, par son grand ouvrage Sur les Lois, (lavait, en outre, donné nnr large place dans ses recherches à l'histoire des doctrine> ; ses Opinions des physiciens formaient seize livres. Il nous reste aujouid'hui de Théophraste, outre de très nombreux et très considérables fragments, deux ouvrages complel^ :
1. Les œuvres comphHes de Théophraste. sauf les Caractères, ont .1. publiées par \Viminer (Bibl. Tenbner, 3 vol., lS<i4-l881). Pour les Cnmctères, la plus récente édition est celle de la Société philologique .' Leipzig, Teubner, 1898. On sait que les Caractères ont été traduits (assez librement) par La Bruyère.
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VHistoire des plantes (plus exactement Recherches sur les plantes j Ilépl çutôv btopi'ai), en neuf livres, et les Cause g des plantes (Ilepl çutûv aÎTiûv), en six livres; et, de plus, le célèbre opuscule des Caractères, dont la vraie nature est diflîcile à déterminer.
VHistoire des plantes es[ un ouvrage essenlielleuient descriptif. Comme le dit l'auteur dès h' début, c'est suitout ce i|ui «listingue les espèces les unes des autres «{u'il s'attache à niellre en lumière. Les faits recueillis sont en nombre immense : beaucoup semblent le résultat de ses observalions personnelles; la plupart, cependant, lui viennent de ses lectures ou des rajqioi ts (|u'un lui <mi a faits. Sa curiosité, sinon toujours sa criti(|ue, son elforl pour classer les caractères des plantes d'après leur iinporlance, sa foi dans la régularité des lois naturelles sont dignes d'éloge, l/expo- >ilion de ces faits si nombreux est d'ailleurs agréable et l'acilr. L'auteui- est un nalnralisle très savant et un bon écrivain.
I.e traité sur les Causes des plantes, qui fait suite au premier, a poui* objet d'ex[)li(|ner, par la théorie des (juatre ( aus«'S aristotéliciennes, toutes les « ditférences » décrites tlans ie précédent ouvrage. La tentative, évidemment, était plus scabreuse <|ue celle «{ui consiste à faite simplement connaître des faits positifs. Ce qui assure à l'essai philosophique de Théophraste une valeur durable, malgré larbitrairr de certaines explications, c'est, ici encore, la nmllilude des faits [)ositifs, rapportés avec conscience et clairement exposés.
Les Caractères, dont on se ferait l'idée la plus inexacte si Ton s'attendait à trouver dans Théophraste un La Bruyère grec, sont en réalité l'œuvre d'un savant plutôt que d'un littérateur [>roprement dit. L'ouvrage, dans les manuscrits les plus complets, comprend trente et un <i caractères », précédés d'une préface. Chaciue « caractère » porte un titre, qui est le nom d'un défaut moral (très rarement d'une qua-
LA PHILOSOPHIE ATTIQUE
lité). Ce défaut est d'abord défini à la manière d'Aristole. Suit une description plus ou moins longue des différenis signes par lesciuels il se manifeste extérieurement. Le style est net, simple, sans aucun ornement littéraire, et ne sei t que de vêtement à une pensée exclusivement scientiliqn.'. S'il y a parfois de l'esprit dans ces portraits, c'est en quelciur sorte malgré l'auteur et parce (|ue la chose est plaisante on soi. Qu'est-ce donc en somme que cet ouvrage, et (|uel a éU' le dessein de Théophraste? Il est tout d'abord visiM.que l'ouviage est fort altéré et ((u'il n'est pas soili sous cette forme des mains de Théophraste. Est-ce un recueil de notes et de matériaux laissé inacheNé par Théophraste lui-même? Est-ce un extrait de quelque ouvrage plus étendu, d'un traité de morale, ou peutêtre d'un traité sur la comédie, où ces description^ avaient pu trouver place de la même manière que les analyses des passions et des âges dans la Rhétorique d'AristoIr? Il y a des difficultés dans toutes ces hypothèses et le pn.blême est insoluble. Ce (lui est certain, c'est l'intérêt moral et littéraire de ces Caractères; car Théophraste est un lin psychologue et un écrivain délicat. Son cham[. d'observation est limité à des défauts universels et généraux : fausseté, flatterie, orgueil, grossièreté, sottise, etc. Il ne fail i»as de portraits individuels. Mais il poi le dans ses analyses uiif extrême subtilité. Dans la flatterie, dans l'orgueil, dans l.i grossièreté, il distingue trois ouquatre sous-types dislin-ls; et cette subtilité n'est pas artificielle : elle repose sur dê> nuances réelles, finement observées. De plus, à la diiïérence d'Aristote, il ne s'en tient pas à une analyse abstrail. . il aboutit tout de suite à une description concrète et pittoresque. C'est l'orgueilleux, le flatteur, le grossier, — non l'orgueil, la flatterie ou la grossièreté, — qu'il a devant h-s yeux et qu'il met en scène. Il ne répand dans ces peintures aucune des grâces savantes et des recherches délicates d'un La Bruyère. Il garde la forme de composition volontaire-
ment monotone qui convient à une description scientifique. C'est un naturaliste du monde moral que nous écoutons, mais un naturaliste qui a de bons yeux et qui s'exprime parfois avec une justesse pittoresque et piquante.
Avec Théophraste, nous touchons aux confins de la période alexandrine et aux écoles nouvelles de philosophie. Dans le même temps, l'élociuence atti({uo, comme la philosophie, achevait son évolution, «jue nous avons maintenant à raconter.
l'éloquence attique