‹ Manuel d'histoire de la littérature grecque à l'usage des lycées et collèges [microform]Chapitre 192 sur 264 · VIII, n · texte numérisé non relu

VIII, n

LA POÉSIE ALEXANDRINE

les formes de l'idylle théocritéenne : on verra sans peine que, d'un bout à l'autre, sous les différences extérieures, ne cesse de vibrer la même imagination frémissante, le même lyrisme incoercible.

Par ces qualités originales, sincères, puissantes, Théocrite dépasse tous ses contemporains. Il a eu, en outre, la rare fortune de créer un genre durable. Les chants populaires des pasteurs sont entrés, grdce à lui, dans la littérature proprement dite. Virgile et André Chénier sont ses disciples. Dès la période alexandrine, il a suscité des imitateurs, dont quelques-uns ont eu un talent aimable ou même exquis.

6. Imitateurs de Théocrite. — Au premier rang de ces disciples, il faut ranger l'auteur inconnu de l'idylle intitulée Oarùftys [causerie, conversation amoureuse). Bien que ce poème se rencontre dans le recueil de Théocrite, il n'est certainement pas de lui: car un vers de la III« idylle y est textuellement cité et d'ailleurs Théocrite n'a jamais fait parler ses personnages en stichomythie, c'est-à-dire en un dialogue où chacun ne dit à son tour qu'un seul vers, ce qui est le cas dans VOaristys. La pièce est charmante. Les deux personnages, le berger et la bergère, sont d'une vérité pittoresque et spirituelle. Leurs sentiments, leurs attitudes, les diverses phases de l'entretien, sont indiqués d'un trait aussi fin et aussi sûr que dans les Syracusaines. C'est un véritable mime qui se joue sous nos yeux. On sait qu'André Chénier a traduit VOaristys : sa poétique traduction rend bien la grâce de l'original, mais n'en conserve pas toute la précision mordante et toute la finesse.

Bion et Moschos, dont les noms sont souvent associés à celui de Théocrite, ne sont que des poètes agréables, mais de second ordre <. — Bion, de Smyrne, paraît avoir vécu

1. Leurs œuvres sont jointes à celles de Théocrite dans les Bucolici grmct de Heindorf et dans ceux de la Bibl. Didol ; dans l'édition de Anrens etc.

vers le temps de Théocrite. Il nous reste de lui dix-sept morceaux, dont quelques fragments. Le plus long de ces morceaux est un Chant funèbre en Vhonneur (f Adonis évidemment inspiré par le tableau qui termine les Syracusaines, et d'ailleurs imité aussi de la I»"» idylle. Il y a, chez Bion, des qualités d'émotion et d'harmonie qui sont d'un véritable poète. Les fragments VI et XV mettent en scène des bergers qui dialoguent entre eux. Les autres morceaux, qui n'ont d^ailleurs rien de proprement bucolique, nous font voir en lui un homme d'esprit et un poète de l'amour, mais qui met dans la peinture de l'amour moins de passion que de gentillesse littéraire. — Moschos, né à Syracuse, fut l'élève d'Aristarque ; c'est-à-dire qu'il vécut à la fin du ii« siècle. Nous avons sous son nom, entre autres ouvrages, un Chant funèbre en Vhonneur de Bion, qui est un nouveau rajeunissement des thrènes antérieurs sur Daphnis et sur Adonis, avec plus d'esprit d'ailleurs que d'émotion. L'auteur de ce poème s'y présente à nous comme un poète bucolique. Les autres ouvrages attribués à Moschos n'ont pourtant rien de commun avec les idylles rustiques de Théocrite. Les principaux sont deux poèmes, ou fragments de poèmes, intitulés Europa et Mégara, qui rappellent les idylles épiques de Théocrite. Le poème à'Europa raconte, avec une simplicité aimable, en dialecte ionien, l'enlèvement de la jeune fille par Zeus méUimorphosé en taureau. Le poème de Mégara est une conversation verbeuse, mais assez touchante parfois, entre Mégara, la femme d'Héraclès, et Alcmène; c'est probablement un extrait d'un poème plus long : Mégara se lamente sur la folie d'Héraclès, et Alcmène fait écho à ses plaintes, non sans noblesse.

7. La poésie académique. — La sincérité d'émotion qui fait la beauté des idylles de Théocrite est certainement ce qui manque le plus à un groupe de poètes contemporains, fort célèbres aussi, fort habiles, mais que nous caractériserons d'un mot en les appelant des poètes « académiques »,

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c'est-à-dire plus savants qu'inspirés, plus descriptifs que passionnés, plus versificateurs en somme que poètes. Tels sont le polygraphe Callimaque, le poète didactique Aratos, le poète épique Apollonios (plus créateur pourtant que les autres) et le poète tragique Lycophron.

8. Callimaque. — Callimaque, fils de Battos, naquit à Cyrène vers la fin du iv« siècle K Sa famille, s'il faut l'en croire, se rattachait aux anciens rois de Cyrène. Grammairien et poète, il fut en réputation auprès de Philadelphe, qui lui donna, à la mort de Zénodote, la direction de la Bibliothèque d'Alexandrie. Sa vie se partage entre ses travaux d'érudition, dont il a été question plus haut, et la poésie. Son autorité fut également grande dans les deux domaines : Callimaque était comme le type même de Talexandrinisme. Dans ses dernières années, pourtant, il dut soutenir une grosse querelle littéraire qui devint une guerre violente. Son disciple Apollonios voulait faire renaître l'épopée héroïque. Callimaque, avec un goût assez fin, estimait que l'ûge de l'épopée héroïque était fini. La dispute, purement littéraire à l'origine, aboutit à des injures grossières qui jettent un jour singulier sur la vivacité des amours-propres dans cette société de beaux esprits. Apollonios dut s'exiler d'Alexandrie.

Les œuvres poétiques de Callimaque étaient nombreuses et variées : tragédies, comédies, drames satyriques, hymnes héroïques, poèmes lyriques proprement dits, choliambes, poèmes élégiaques en grand nombre, épigrammes, et même une sorte d'épopée familière, intitulée Hécalé. Six hymnes, dont un en vers élégiaques, sont arrivés jusqu'à nous, avec soixante-treize épigrammes et quelques fragments de VHécalé. Le plus considérable des poèmes élégiaques de Callimaque était un ouvrage en quatre livres,

1. Éditions d'Ernesti, Leyde, 1761 ; de Meineke, Berlin, 1861. Sur les fragm. réceinmenl retrouvés de VHécalé, cf. Th. Reinach, fievue de» Et grecques, 181)3, p. 258-3«J6.

Atria, c'est-à-dire les causes, ou, si Ton veut, les origines, sorte de corpus érudit et poétique, recueil de vieilles légendes grecques se rattachant à l'origine de certaines villes, de certaines familles, de certains usages. Ce mélange d'érudition et de poésie, si alexandrin, valut au poème une grande réputation : mais les fragments textuels en sont aujourd'hui trop peu nombreux pour être l'objet d'une étude littéraire. Le talent poétique de Callimaque ne se montre plus à nous que dans les Hymnes, les épigrammes, les fragments de VHécalé, et, si l'on veut, dans la traduction latine donnée par Catulle du petit poème sur la Chevelure de Bérénice.

Ce talent, si admiré des Grecs d'Alexandrie et de la plupart des lettrés de Rome, nous laisse aujourd'hui assez froids : l'art de Callimaque est très savant et très habile, mais il manque vraiment trop de sincérité. Le poète n'éprouve aucune sorte d'émotion vraie, aucun sentiment naïf ; il ne s'intéresse aux choses dont il parle que pour leur rareté, leur nouveauté, ou, ce qui revient au mrme, pour leur antiquité. Il est tout érudition et tout bel esprit. Son style est le plus étrange composé de vieux mots oubliés et de termes contemporains. Toute son habileté de versificateur, qui est grande, n'arrive pas à dissimuler le fond de prosaïsme sur lequel repose l'édifice laborieux de son inspiration.

Ces défauts éclatent surtout dans les Hymnes. Callimaque chante solennellement, pour des fêtes officielles, Zeus» Délos, Artémis, Démêler, les bains de Pallas, Apollon. Il y fallait au moins un peu de piété poétique, un peu de cette émotion d'art qui, si elle est sincère, arrive à suppléer la foi véritable. Callimaque en est absolument dépourvu. Il se donne beaucoup de mal pour simuler, par des procédés de style ingénieusement combinés, l'émotion, la naïveté, la ferveur religieuse qu'il n'a pas. II ne nous fait aucune illusion. Le bel esprit, le pédanti^e, la flatterie politique.

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la curiosité érudite sont ses vraies sources d'inspiration, et cela est trop manifeste pour que nous puissons être dupes un seul instant de cet art si savant et si faux. -- La Chevelure de Bérénice n'est qu'un jeu d'esprit. La reine Bérénice, au moment où le roi, son mari, allait partir pour une expédition, avait consacré une boucle de ses cheveux à Aphrodite pour lui assurer un heureux retour. La boucle disparut du temple. L'astronome Conon, bon courtisan, déclara qu'elle avait été transformée en une constellation qu'il venait de découvrir dans le ciel. Callimaque fait parler la chevelure : elle raconte sa métamorphose. Tout cela forme un badinage assez agréable, mais qui fait trop songer aux petits poètes de notre xvin« siècle. - Le talent de Callimaque convenait beaucoup mieux au genre de Tépi- ^ramme. Le poète avait d'ailleurs de l'esprit proprement dit : il est un des premiers poètes grecs qui aient mis dans l'épigramme, avec toute l'élégance alexandrine, du trait, au sens moderne du mot. — VHécalé fui un de ses derniers ouvrages. Il le fit pour répondre à Apollonios, qui l'accusait de décrier l'épopée par impuissance d'en faire une lui-même. Il voulut lui montrer ce que devait être désormais l'épopée moderne, l'épopée vraiment originale. Les trop rares fragments de ce poème sont de nature à faire regretter la perte du reste. « Hécalé » est le nom d'une vieille femme de l'Attique, qui avait donné l'hospitalité à Thésée, la veille de sa lutte contre le taureau de Marathon. On voit, par les fragments, que Callimaque s'amusait à mettre sous les yeux du lecteur, avec un réalisme pittoresque, les détails familiers de la vie de son héroïne. Un voisin, tout glacé par le froid du matin, venait la réveiller ■et lui disait :

Allons, les mains des voleurs ne sont plus en chasse ; voici <iue brillent les lampes matinales ; le porteur d'eau chante son refrain; la maison voisine de la route s'éveille au bruit de

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l'essieu qui crie sous le chariot, et les forgerons nous assomment en s'étourdissant eux-mêmes.

Tout cela est joli et spirituel. Mais rien ne montre mieux que ces gracieux détails à quel point Callimaque est loin d'Homère et de Pindare, et pourquoi ses Hymnes sont des œuvres si insupportables.

9. Aratos. — Le terme logique de tant d'érudition était le poème didacti(|ue, qui eut, en effet, dans la période alexandrine, une sorte de renaissance. L'initiateur de cette résurrection fut Aratos, né à Soles, en Cilicie, vers 315, élève tour à tour des philosophes et du poète Philélas, ami de Théocrite, et qui passa la plus grande partie de sa vie à la cour des rois de Macédoine'. Parmi d'assez nombreux ouvrages en vers et en prose, il composa notamment un célèbre poème didactique, les Phénomènes (<l>aivdix6va), en deux livres : le premier livre est un exposé des notions d'astronomie alors régnantes ; le deuxième, sur les signes du temps ou les pronostics (Aïoorjfxeîai), est un cours de météorologie populaire.

Chez Hésiode, la poésie didactique avait été surtout l'interprète grave et religieuse d'une tradition impersonnelle. Chez les philosophes du vi« et du \^ siècle, elle était la voix raisonneuse et passionnée de la raison individuelle marchant à la conquête du vrai. Chez Aratos, elle n'est ni l'un ni l'autre : elle est la vulgarisation élégante d'une science constituée en dehors d'elle et en dehors de la tradition. Aratos borne son ambition, toute littéraire, à traduire en vers élégants l'ouvrage en prose d'un vrai savant, Eudoxe de Cnide. Le danger d'un pareil système est d'engendrer la froideur et le prosaïsme. La passion de Lucrèce, la mélancolie exquise de Virgile sont indispensables pour vivifier ce genre de poésie. Or, Aratos n'est ni un Lucrèce

1. Édition de Kœchly, dans les Poefse Bucolici de la Bibi. Didot, 1. 11, Paris, 1851.

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ni un Virgile. C'est un alexandrin de beaucoup de talent, et rien de plus. H a quelques-unes des qualités d'un Boileau, avec moins de conviction et plus d'élégance. C'est, si l'on veut, un Saint-Lambert : comme le poète des Savons il est bon écrivain, bon versificateur, précis, harmonieux et froid. Il eut cependant une réputation considérable : son livre devint classique. Même de vrais savants, comme Hipparque et Denys, le commentèrent. A Rome, Varron et Cicéron le traduisirent; Virgile s'en inspira, mais pour le dépasser. En somme, il eut le mérite de mettre à la portée de tous les lecteurs cultivés une science qui, jusque-là, semblait réservée aux spécialistes.

10. Apollonios de Rhodes. — En face de ces délicats, Apollonios est, à certains égards, un réfractaire, puisqu'il osa, en dépit d'eux, revenir à l'épopée héroïque : ce n'est pourtant là qu'une demi-révolte, car il reste encore beaucoup plus alexandrin et beaucoup moins homérique qu'il ne le croyait lui-même. Il a, d'ailleurs, un très grand talent <.

Il était né à Alexandrie : Rhodes devint seulement sa seconde patrie, quand sa querelle avec Callimaque l'eut forcé à s'exiler. La date de sa naissance ne peut être fixée avec précision. Ce qui est certain, c'est qu'il fut l'élève de Callimaque, qu'il composa tout jeune ses Argonautiques, en opposition avec la doctrine de son maître, et qu'il finit sa vie à Rhodes, où il acheva sans doute son poème et en donna deux éditions successives.

Le poème des Anjonautiques comprend quatre livres et près de six mille vers. Dans les deux premiers livres, Apol-

1. Éditions de Lehrs, dans VHésiode de la Bibl. Didot, Paris 1862; de Merkel, dans la Bibl. Teubner, Leipzig, 1882. — Trad! française de De la Ville de Mirmont, Bordeaux, 1892.— Articles de Sainte-Beuve, la Médée d'Apollonius, dans les Portraits contemporains, t. V; et de J. Girard, Études sur la poésie grecque, Paris, 1884.

lonios dit la réunion des Argonautes, leur départ, leur voyage jusqu'en Colchide ; dans les deux derniers, la conquête de la toison, grâce à l'aide de Médée, et leur retour en Grèce. Une foule d'épisodes, de descriptions, de combats s'enchâssent dans l'action et l'enrichissent.

La prétention évylente d'Apollonios était d'être l'Homère de sqn temps, de donner à la Grèce, en un seul poème, une sorte d'Iliade et d'Odyssée mise au goût du jour. Ce qu'il retient de l'ancienne épopée, c'est le merveilleux, les combats, les aventures héroïques, les catalogues. Ce qu'il y ajoute, c'est d'abord l'érudition curieuse : géographie, mythes nouveaux, étymologies, coutumes populaires et naïves, rites exotiques ou surannés ; — c'est ensuite la peinture de l'amour. De là, dans son poème, des parties qu'on peut appeler mortes, et des parties vivantes. Les parties mortes, ce sont d'abord toutes celles oii il traite les motifs traditionnels, parce qu'il n'a pas les qualités que ces sujets eussent exigées ; ce sont ensuite les parties remplies par l'érudition, naturellement réfractaire à la poésie, et surtout à ce genre de poésie. Il a fait, au contraire, œuvre vivante et durable dans la peinture de l'amour : là, il a pu déployer tout son talent, qui était considérable, et se montrer plus novateur, plus original, plus grand poète m$me qu'on ne le ditpeut-être communément. Nouslaisserons de côté tout ce que nous avons appelé les parties mortes de son poème ; dans ces passages, ses qualités et ses défauts n'ont rien d'original : ce sont les qualités et les défauts de son temps, érudition, bel esprit, finesse ingénieuse, goût du joli plus que du beau, absence de sincérité et d'émotion, style composite, où la recherche et le prosaïsme se combinent d'une manière analogue à celle qu'on trouve chez Callimaque. Si Apollonios s'en était tenu là, il ne mériterait pas de survivre. Avec l'amour de Médée, tout va changer. Non que le bel esprit alexandrin ne paraisse encore à maintes reprises dans ces peintures. Mais cet amour, malgré tout,

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est un sentiment sincère et fort, une vraie passion, et, sinon une passion homérique, du moins une passion digne de l'épopée telle que la conçoit un Virgile. Par là, Apollonios a élargi, mais non brisé, le cadre de l'épopée. Il y a fait entrer l'amour, et il a su le peindre avec assez de puissance à la fois pour l'approprier à la grandeur du genre, et avec assez de nouveauté pour laisser une trace impérissable.

La nouveauté de la peinture d'Apollonios consiste d'abord dans une subtilité d'analyse dont il n'y avait avant lui aucun exemple. On n'a peut-être pas assez dit à quel point c'était une chose neuve, à cette date, que d'étudier heure par heure, pour ainsi dire, l'éclosion d'une passion dans une âme, d'en suivre les progrès minutieusement, d'en dire les incertitudes, les combats douloureux, et d'arriver peu à peu, sans défaillance, jusqu'à l'explosion finale, décrite avec une vigueuretun pathétique admirables. Euripide lui-même n'avait fait que les premiers pas dans cette voie de l'analyse psychologique minutieuse de la passion. L'histoire de Médée, dans le III« chant des Arfjonautiques, est l'histoire d'une âme en proie à une crise que nous voyons naîtra et grandir, et que nous suivons avec angoisse à travers ses premières émotions, ses joies, ses pudeurs, ses désespoirs. Depuis la première audience accordée par Éétès à Jason, depuis le songe qui achève delà troubler, depuis ses entretiens avec sa sœur Chalcippe, jusqu'à l'admirable scène où, dans le temple d'Hécate, elle attend Jason, le voit venir, s'entretient avec lui, et finalement, livrant toute son âme, se résout à la fuite, il y a un progrès continu, un rythme dramatique qui anime la finesse des analyses et nous entraîne dans un mouyement irrésistible. C'est déjà l'art d'un Virgile, d'un Kacine, d'un romancier moderne. Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est la nature des éléments qui entrent dans cette peinture. Médée est une jeune fille; sa vie a toujours été chaste, son imagination est pure. Elle lutte contre elle-même avec épouvante. Tout conspire contre sa

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volonté : la démarche de sa sœur a un air rassurant ; des sophismes spécieux l'enveloppent de toutes parts. Même quand elle a pris son parti d'être criminelle, elle garde des délicatesses de langage et une dignité d'altitude qui lui donnent une physionomie à part. La Médée d'Apollonios laisse pressentir la Phèdre de Racine, et ce n'est pas là pour elle un médiocre honneur. Mais, dira-l-on, cette passion si noble se concilie-t-elle avec les autres traits de la physionomie de Médée, magicienne puissante, et parfois cruelle? Non, sans doute. C'était là le vice irrémédiabled'une donnée faite d'éléments complexes et contradictoires. Racine luimême, dans sa Phèdre et dans son Iphigénie, n'a pu complètement triompher de ce genre de difficulté. Ce qu'on peut dire à l'honneur d'Apollonios, c'est qu'il a eu, comme tous les grands artistes, l'habileté de fondre ces éléments disparates en un tout suffisamment harmonieux pour que le goût ne soit pas choqué, et qu'en somme, ce qui surnage dans son poème, c'est le caractère de la jeune fille passionnée, ardente malgré ses troubles, capable de tout sous l'impulsion d'un amour irrésistible : la magicienne reste au second plan, et il n'est pas trop difficile parfois de l'oublier.

Rien que le style d'Apollonios soit trop composite pour être d'une beauté classique, il a des qualités de premier ordre. Les discours, très nombreux dans le poème, sont extrêmement habiles. Quelques-uns des monologues de Médée sont d'un effet dramatique admirable. Voici, dansses grandes lignes, la scène où Médée prend sa résolution définitive; les souvenirs des poètes antérieurs, les modèles aussi, qui ont inspiré Virgile et Racine, s'y enchaînent en une trame vraiment puissante ^

Cependant la nuit étendait ses ombres sur la terre; en mer, les matelots s'endormaient, en contemplant de leur navire Héliké et les astres d'Orion. Le moment du sommeil était souhaité du voyageur en route et du gardien qui veille aux

' 1. III, 743-800 (trad. de la Ville de Mirmont, sauf quelques niota).

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portes. La uière elle-même qui vient de voir mourir ses enfants était enveloppée dans la torpeur d'un assoupissement profond ; l'aboiement des chiens ne s'entendait [dus dans la ville; plus de rumeur sonore; le silence possédait les ténèbres de la nuit.

Mais Médée n'était pas envahie par le doux sonuneil. Mille soucis, nés de son amour, la tenaient éveillée... Sans cesse, son CŒ'ur bondissait dans sa poitrine. Tel. dans une chambre, un rayon de soleil bondit, reflété par l'eau qui vient d'être versée dans un chaudron ou une terrine : agité par un rapide tournoiement, il saule, çà et là ; de même le cœur de la jeune fille tournoyait »lans sa poitrine ..

Elle se disait tantôt qu'elle donneiait la substance magique pour calmer les taureaux, tantôt qu'elle ne la donnerait pas; elle pensait à périr elle-même, puis à ne pas mourir, à ne pas donner la substance, à supporter son mal sans rien faire. Puis, s'étant assise, elle réfléchit et dit :

« Infortunée que je suis î Entourée de njalheurs, où me tourner? Partout des ineertitudes pour mon àme; aucun remède à uia soullrance, qui ne cesse de me brûler. Oh! si Arlémis avait pu me tuer de ses tlèches rapides avant qu'il me fût apparu!. . Comment pt)urrai-je, à l'insu de mes parents, préparer les substances magiques? Quelle parole dire? quelle ruse inventer pour dissimuler mon aide? Lui parlerai-je en secret loin de ses compagnons? Malheureuse, quand même il mourrait, je n'espère pas être soulaj<ée de mes maux; lui mort, alors encore le mal m'étreiuilrail. Adieu, pudeur! Adieu, l'éclat de ma vie! Qu'il soit sauvé par moi. et que, sans blessure, il s'en aille loin d'ici, au gré de son cu'url... »

Quintilien dit (l'Apollonios (jne sou po«''me nuTile l'es time par une certaine égalité de qualités moyennes. Ce jugement s'ap[»li([ue bien au (lébul et à la lin di^s Aryonautiques ; il est injusle pour le III" «hanl. Le créateur du personnage de Médée, alexandrin cl académique par tant de côtés, a eu son heure d'inspiialimi <q son éclair de génie.

11. Lycophron. — La viritiosjté verbale mise en Iiojïneur par CallinHupie devait aboutir à d'étranges excès. Quand le cuite du mol et de l'u écriture arlisie » se délache de plus en plus du sérieux de la pensée, il se trouve toujours quelques excentriques pour donner dans le galimatias sous prétexte d'art, et pour arriver à riniiitelligiblo. Ce rôle, à

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Alexantlrie,fu! tenu par I.ycophron, surnommé « l'Obscur >»*, Né à Chalcis, attiré à Alexandrie comme tant d'autres, par Téclat de la cour de Philadelphe, Lycophron y conquit une grande réputation comme poète dramatique et fut compté parmi les écrivains de la célèbre « Pléiade »> tragique. II nous reste de lui, outre des fragments assez courts, un étrange poème intitulé Alexandra, et qui semble être luimême comme un fragment d'un drame prodigieux. C'est un extraordinaire couplet tragique de mille quatre cent soixante-quatorze vers où sont rapportées, par une esclave, semble-t-il, des prophéties d'Alexandra, c'est-à-dire de Gassandre, lille de Priam. Ces prophéties s'étendent jusqu'à la période alexandrine. Elles sont à peu près inintelligibles, et c'est ce qui a fait en grande partie leur célébrité : expli- <|uer Lycophron était, pour les exégètes anciens, un tour de force très apprécié. Il faut pourtant reconnaître qu'il y avait, dans cette poésie insupportable, beaucoup d'habileté technique et même un germe d'idée juste. Cette idée était de rendre au style tragique, devenu, depuis Euripide, assez voisin de la prose, son ancien éclat. Pour y réussir, Lycophron reprit les procédés du vieux style lyrique, ceux de Pindare et d'Eschyle, mais employés sans mesure et sans goût, entassés les uns sur les autres sans le moindre répit, dans une intempérance effroyable de pédantisme, de savoir mythologique, le tout compliqué de l'obscurité proverbiale des oracles. Au total, l'œuvre de Lycophron ne manquait pas de quelque talent, mais elle n'avait plus rien à voir avec le bon sens. Ce qui fait son intérêt, c'est qu'elle était, après tout, dans la logique d'un certain alexandrinisme.

12. Les derniers poètes épiques, didactiques et élégiaques. — Les poètes dont nous venons de parler ont ouvert les voies en tous sens. Après eux, pendant deux siècles encore, on les imite, on les recommence avec plus ou moins de succès, mais sans qu'aucun nom désormais soiL

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