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LA POÉSIE ALEXANDRIXE 659
tiques conformes à toute la tradition grecque. Le beau Daphnis, aimé de la nymphe Naïs, mort à la fleur de l'âge et pleuré de toutes les divinités champêtres, est le sujet d une sorte de thrène où le génie du grand poète se donne librement carrière ^ Ailleurs, Daphnis devient à son tour un personnage des mimes rustiques : ce n'est plus le berger réel et contemporain, c'est une sorte de berger mythique et idea que Théocrite met sous nos yeux. Il en est de même du cyclope Polyphème. L'idéal ainsi et la poésie pure, sous leur forme traditionnelle du mythe, entrent de plain-pied dans le mime rustique.
A côté de ces idylles franchement rustiques, les Syracu^ sames forment comme un genre à part. C'est une œuvre aui n est pas moins délicieuse que les précédentes. Les deux commères, comme les bergers de Sicile, sont vraies, simples naïves. Elles ont le caquet de la ville et la riposte vive • mais elles sont abondantes en proverbes; elles s'ébahissent de tout ce quelles voient dans Alexandrie en fête; elles ont peur du grand cheval bai ; elles se plaignent de leur mar et sont pourtant de braves créatures. Elles ne chantent pas elles-mêmes mais elles vont entendre un chant, et ce thrène gtacieux en l'honneur d'Adonis, qui couronn; le mime y répand un parfum de poésie qui achève la beauté de ceul peinture amusante et gaie d'un coin de la grande ville
Les autres œuvres de Théocrite sont moins caractéristiques et moins complètes : plusieurs sont très belles encore cans des genres différents. - Cinq idylles sont des réc S daventui..s héroïques plus ou moins inspirés de Tépop" Les plus belles sont le récit de la mort du Jeune Hylas (S * 1 am. d H.raclès, enlevé par les nymphes des eaux L moment ou 11 plonge un vase dans le bassin de la source, sorte d^égie ep.que fort gracieuse; V Héraclès tueur du lion (XXX) avec une be le description du retour des troupeaux d'Aul gias, innombrables comme les nuées chassées par le ven"- 1- Idylle I. '
une courte description de la lutte contre le taureau, d'un sentiment plastique et sculptural intense; et le récit plus long de la lulte contre le lion, où les mêmes qualités sont relevées par une vive peinture de la terreur qu'inspire le monstre; enfin la vingt-quatrième idylle, Héraclès enfant (*HpaxX{axo;),qui a pour sujetle premier exploit d'Hfhaclès, sa lutte contre les deux serpents envoyés par Héra : charmante <« épopée en miniature »>, qui n'a pas la grandeur religieuse du récit analogue de Pindare, mais dont chaque détail est gracieux ou pittoresque : le sommeil des enfants, l'arrivée des deux monstres, 1 effroi d'Iphiclès et la vaillance d'Héraclès, la lutte rapide, le réveil éperdu d'Alcmène, et la scène qui termine. — L'hymne à Ptolémée (XVII) n'est qu'un morceau officiel d'une élégance froide. L'hymne à Hiéron (XVI), sorte d'épître à demi familière, est agréable. C'est encore une épître, et tout à fait exquise, que la Quenouille (XXVII), écrite en vers asclépiades : Théocrite envoie à son ami Nicias de Milet, pour sa femme, la belle Theugénis, une quenouille d'ivoire; en quelques vers délicats, il fait l'éloge de Theugénis et de Nicias.
La versification et le style, chez Théocrite, n'ont pas moins de nouveauté que son inspiration : en tout, c'est un
rare artiste.
Nous avons vu que l'hexamètre est chez lui le vers qui prédomine, aussi bien dans le dialogue rustique ou dans les chansons mêmes des pAtres que dans les hymnes et les petites épopées. Mais, en se pliant à des usages si divers, l'hexamètre se renouvelle. Rien de plus souple, de plus varié que l'hexamètre de Théocrite : il sera, selon les circonstances, tantôt coulant et facile, dans les récits ou les descriptions, tantôt vibrant comme un chant lyrique, tantôt léger, vif, coupé, comme il convient au dialogue familier. Il se déroulera en périodes, se formera en strophes plus ou moins longues, se répétera en refrains, se divisera en membres courts, au gré des interlocuteurs. Il y a chez
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Théocrite des vers d'une ampleur homérique; d'autres ont une vivacité toute gracieuse. Celle-ci vient surtout des coupes : la coupe dite « bucolique », qui suspend le rythme sur un dactyle au quatrième pied, est particulièrement caractéristique; Théocrite ne l'a pas inventée, mais il en a fait un usage fréquent et original. Ses fins de vers sont souvent imprévues, amusantes pour l'oreille et pour l'esprit. L'hexamètre ainsi manié devient un vers tout nouveau, une création d'artiste supérieur, merveilleusement adaptée à son objet.
Le style n'est pas moins habile ni moins neuf. Le dialecte des idylles est tout littéraire, c'est-à-dire harmonieusement choisi et combiné selon la nature des poèmes. Deux pièces d'un caractère épique sont en ionien; plusieurs chansons imitées des poètes de Lesbos sont en éolien; ce qui domine, c'est un dorien plus ou moins artificiel, qui rappelle le langage des héros habituels de Théocrite, les pâtres de Sicile, les petites gens de Syracuse, et la tradition même du mime, syracusain depuis Sophron. Quel que soit d'ailleurs l'intérêt du dialecte chez un poète grec, le choix des mots et la structure des phrases sont évidemment le principal.
Les moLs de Théocrite ont une rare saveur. Même dans les récits épiques, comme \ Héraclès enfant, la qualité plastique et sensible des mots, la précision colorée qui met les choses sous nos yeux, éclatent sans cesse. Dans les idylles rusliqu3s, ce caractère pittoresque est bien plus remarquable encore. Le réalisme de Théocrite ne recule pas devant le terme propre : il désigne par leurs noms les plantes, les arbres, les animaux ; il sait quels sont les fruits dont les parfums se confondent dans la senteur de l'été, les arbres qui se penchent sur la fontaine de Bourina. Rien de vague. Il ne recherche pas la noblesse ni la fausse élégance. Il imite le sifflement des bergers rappelant leur troupeau (ariTia) et le cri. moqueur de la jeune fille qu
s'enfuit (ro;:7cvXiâCei). Tout cela est curieusement précis et vrai. Avec cela, le mot simple et large qui, d'un seul trait, évoque la grandeur de la montagne ou de la mer, l'ardeur de l'été, l'opulence de l'automne. Et le tout est sobre, plein et fort; rien d'inutile et rien de trop. Rien non plus d'inexpressif ou d'insignifiant. Polyphème dit à (ialatée :
0 blanche Galatée ! Pourquoi repousser celui qui t'aime ? Tu es plus blanche que le lait caillé, plus délicate qu'un agneau, plus vive qu'une génisse, plus acre que la grappe encore verte ».
Autour des bords de la coupe que le chevrier de la première idylle offre à Thyrsis s'enroule une branche de lierre :
Un lierre saupoudré de fleurs d'hélichryse, et sur la branche souplement enlacée brillent les baies du safran 2.
La phrase de Théocrite est souple comme ce lierre, vive aussi et légère comme Galatée. Dans le dialogue, elle est étonnamment libre et coupée. Dans les descriptions, toujours courtes et sobres, elle évoque en quelques mots une grande image. Ménalque dit à Daphnis :
Les trésors de Pélops et tout l'or de Crésus n'excitent pas mon envie : je ne me soucie pas de devancer les vents i\ la course : sous cette roche, je chanterai, t'enlaçant dans mes bras, surveillant du regard nos troupeaux confondus, je chanterai vers la mer de Sicile 3.
Et surtout, dans les parties d'inspiration lyrique, cette phrase vive et drue est animée d'un rythme haletant, pour ainsi dire, qui révèle le poète né pour traduire l'amour. Dans le mouvement régulier et pressé des petits groupes de mots, plus juxtaposés que liés, on sent le frisson de la passion, et, pour ainsi dire, les battements du cœur. C'est même là, peut-être, dans ce rythme fondamental, qu'est la marque la plus personnelle de Théocrite. Qu'on relise les Thalysies, ce poème parfait où se rencontrent tous les tons et toutes