A consulter
Ch. Magnin, Origines du thedlre moderne, t. I, Paris, ISiiS: F.-C. Welcker, Die griechischen Tragœdien, 3 vol., Bonn, IHJiJ ; Patin, Etudes sur les tragiques grecs, i vol., Paris, Hachette. 1841; J. Girard, le Sentiment religieux en Grèce, 1. III; VVilamowitz-Mœllendorff, Euripides Héraclès, t. I, 1" édition, intr»duction ; H. Weil, Etudes sur le drame antique; Donaldsoii, Théâtre ofthe Greeks; llaigh, The tragic drama of the Greek^, Oxford, 1896.
ORir.TXE ET ORGANISATION DU DRAME TRAGIQUE 237
Nous en reprendrons riiistoire un peu plus loin, car la plupart de ces formes vont se perpétuer de siècle en siècle, en se modifiant plus ou moins. Mais il est nécessaire, auparavant, de s'arrêter à étudier comme elle le mérite Tétonnant'e métamorphose qui, de quelques-uns de ces genres lyriques, fit naître, an vi*= siècle, cette riche noraison qu'on appelle d'un nom collectif h- drame.
Cette métamorphose relève principalement d'une grande influence religieuse, qui est celle du culte de Dionysos. C>aelle qu'en soit l'origine, cette religion s'était répandue très anciennement dans un grand nombre de cantons de la Grèce avec la culture de la vigne. Peu à peu, elle s'enrichit d'éléments étrangers qui lui vinrent de Thrace,de Lydie, de Phrygie, et elle s'inspira aussi d'idées philosophiques et mystiques, soit sous l'inlluence du mouvement religieux qu'on désigne du nom dorphisme, soit au contact des mystères éleusiniens. I! est impossible, même à la science mythologique, de faire exactement l'histoire de cette évolution. Mais la littérature n'y est pas directement intéressée.- La seule chose qui lui importe vraiment, c'est de dégager l'induence que la religion dionysienne a exercée sur la formation des genres dramati(|ues.
Elle y contribua d'abord par l'exaltation qu'elle apportait aux sentiments. Le lyrisme, certes, avait déjà remué profondément les âmes; mais il y avait en lui, même dans l'expression de l'enthousiasme ou de la douleur, un principe d'harmonie et par conséquent de mesure. L'exaltation dionysiaque était bien plus profonde et plus libre ; sous sa forme populaire, c'était l'ivresse, une sorte de délire momentané ; à un degré supérieur, c'était encore un trouble puissant, qui saisissait l'homme tout entier. Cette exaltation était variée comme le culte lui-même et s'adaptait à ses phases diverses. Le mythe de Dionysos, en ce qu'il a d'essentiel, représente les phénomènes successifs de la végétation et de la culture de la vigne ; et, comme tous les mythes
HISTOIRE DE LA LmÉUATLHE GRECQLE
qui touchent aux phénomènes de la nature, il est taui-i sombre, tantôt Joyeux. La vigne, qui semblait morte •u hiver, après avoir subi la mutilation apparente de la taill» . renaît au printemps avec une sorte d'exubérance; 1.jeunes pousses apparaissent, s'étendent rapidement, ^f couvrent de feuilles, et enfin le fruit se développe; il endure les chaleurs de l'été, qui semblent devoir le dessécher; mais les pluies bienfaisantes l'aident à se gonfler: i Tautomne, il est mùr; on le récolte, on le presse, le jus du raisin coule à Ilots et remplit les cuves. Les vendanges snni un moment de joie bruyante. I*uis, le vin nouveau fei-mente; on le soutire, on le met en tonneau; et, au printemps, nouvelles fêtes, non moins joyeuses, loi*sque, le tonneau étant mis en perce, on commence à boire le vin «le Tannée. Tout cela, traduit en mythes, devient l'histoire d'un dieu qui tantôt souffre et tantôt triomphe. Il y a donc place dans son culte pour les sentiments les plus op|)Osés; et cesentiments font éruption dans des fêtes traditionnelles, avec des transports et une sorte de violence; à certainmoments, ce sont des éclats de joie, des rires, des mascarades, tout un débordement de folie carnavalesque, d'où naîtra la comédie ; à d'autres moments, ce sont des plaint»-, des chants de deuil, dans lesquels apparaît vaguement l'image de la destinée humaine, conduite à travers s»vicissitudes douloureuses par des puissances supérieure^: et de là va sortir la tragédie.
Le culte dionysiaque, d'ailleurs, n'a pas fourni seulement au drame les sentiments dont il avait besoin ; il lui a aus-i donné le principe créateur de sa forme, en développant J'instinct mimi(|ue. Plusieurs cultes grecs comportaient la représentation plus ou moins complète de certain«vparties des mythes relatifs aux dieux qu'ils célébraient : on y jouait en quelque sorte leurs actions et leurs soulrances, au moins sous une forme élémentaire. Mai^ aucun de ces cultes ne pouvait être comparé à cet égard au
culte de Dionysos. Dans l'état d'exaltation qui en était inséparable, les dévots s-.dentitiaient sans peine so.t a leur dieu soit à ses compagnons habituels. Au milieu de la joie et du délire de l'ivresse, tous les travestissements étaient de mise • dans la tristesse même, on prenait plaisir à imaginer les choses comme présentes; et, pour s'en mieux donner l'impression, on se déguisait de façon à ressembler aux per^ sonnages dont on chantait les aventures. Des chœurs d'hommes vêtus de peaux de chèvre, et qui s'appelaient eux-mêmes « les boucs » (Tpàyoi), représentaient les satyres, compagnons turbulents de Bacchus. Ces chœurs satyriques ont été la forme élémentaire de la tragédie.
Mais celle-ci ne s'en serait peut-être jamais dégagée, si un autre culte, celui des héros, n'avait grandi en (Irèce en même temps que le culte dionysiaque. Les héros, que l'épopée avait célébrés, étaient en quelque sorte les dieux spéciaux des cités et des familles. Ils durent croître en importance à mesure (jue les groupes de population grecque s'organisèrent plus fortement en États ou en cités sous des influences aristocratiques. C'étaient des protecteurs, dont on était fier. Le lyrisme du vir siècle, et en particulier lœuvre de Stésicliore, atteste (luel éclat prirent alors leurs fêtes dans la Grèce d'Italie et de Sicile. 11 en fut de même dans la Grèce propre. Hérodote parle d'un culte rendu par la cité de Sicyone au héros argien Adraste, au temps du tyran Clisthène, c'est-à-dire vers le début du vi« siècle ; et il nous dit que les cérémonies de ce culte passionnaient le peuple. Cette commémoration des héros dans des chants narratifs, c'était déjà, en un certain sens, par le fond des choses du moins, de la tragédie. Les sujets étaient les mêmes, et les émotions du public d'alors ne différaient pas très sensiblement de celles que devaient éprouver plus tard les auditeurs d'Eschyle. Les uns comme les autres voyaient se dérouler devant leur imagination le spectacle d'une humanité héroïque, en laquelle ils sentaient s'agiter leurs
propres passions, leurs sentiments les plus profonds; .1 <léjà, sans doute, ce spectacle les remplissait tour à toui d'admiration, de pitit", de terreur, de sympathie. Il n»' manquait à cette tragédie élémentaire que la forme dramatique. Voyons comment elle se la donna.
2. Dithyrambe et chants « tragiques » dans le nord du Péloponnèse. — « La tragédie, ilit Aristote, a reçu la naissance de ceux qui piéludaientau dithyrambe (ÈxtwvÈÇap/ôvTfjv TÔv oiGupaaoov, Bekker, p. 4 1*9 a). » Il ajoute, dans la méiiu' phrase, qu'elle était d'abord improvisée (ayToi/Eoiaanxrî). (..• témoignage classique nous indique, trop brièvement, le fait initial qu'il n'est pas [>ossihle de mettre en doute. On a vu plus haut ce qu'était le dithyrambe, et comment il devint un genre littéraire à f-orinlhi' dés la lin du vir siècle. Mais, en parlant d'improvisation, Aristote semble bien indiquer que la tragédie est sortie plutôt du dithyrambe populaire que de ce dithyrambe savant. t!elui qui préluilait (6 içâv// ./ était un chanteur, qui, sans doute, développait assez librement un thème narratif sur un rythme facile; le chœur, composé ordinairement de satyres, lui répondait [lar de^ morceaux qui devaient néci'ssaiiement être appris d'avance, mais auxquels se mêlaient peut-»Hre des cris de douleur . Faute de témoignages, nous ne pouvons nous faire une idée très précise de ces chants. Ce qu'Aristote met hors de doute, c'est, d'une part, l'importance du rôle qui revenait à l'èÇap/tov, et, de l'autre, la part laissée à l'improvisation. Quant à la présence des satyres, elle résulte d'un autre passage* du même auteur, très voisin du précédent, et dans lequel il dit expressément que la tragédie fut une transformation du genre satyrique (oia tô èx cjatupixoi» «xeTaCaXeîv. Ibid .
Ces faits se passaient au début du vi* siècle, probablement dans plusieurs parties de la Grèce, mais spécialement dans le nord du Péloponnèse, aux environs de Sicyone et de Gorinthe. Car c'est à Sicyone que la forme satyrique du culte dionysiaque était vraiment chez elle. On peut donc
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considérer cette région de la Grèce, sinon comme le lieu où est née la tragédie, du moins comme celui où s'est préparée sa destinée. Le témoignage d'Hérodote, rapporté plus haut, montre en particulier que les chants « tragiques » qui V étaient en usage ne se rapportaient pas exclusivement à Dionysos, mais qu'ils embrassaient encore les légendes héroïques locales. Ainsi s'explique qu'une tradition ancienne, très digne d'intérêt, désigne comme le premier auteur de tragédie un Sicyonien, Kpigène, qui aurait été le prédécesseur de ïhespis'. Le nom d'Kpigène, en lui-même, importe peu. Le fait à retenir, c'est qu'il y eut, au début du vi« siècle, des poètes lyriques sicyoniens qui composèrent des dithyrambes ou ehanis tragiques, dont la tragédie athénienne, à ses débuts, différait à peine.
3. Thespis. — Création de la tragédie primitive. — Institution des concours tragiques à Athènes 2. — Toutefois, c'est en Atti(|ue que la tragédie proprement dite est née, et celui qui en était désigné comme le père par le témoignage unanime de l'antiquité, c'était Thespis.
Né vers :i80, dans le dème d'Icarie, au voisinage de l'isthme, il n'est guère douteux qu'il n'ait subi, de bonne heure et profondément, l'inlluence des maîtres sicyoniens dont nous venons de parler. Poète de dithyrambes rustiques comme eux, il dut composer d'abord des œuvres lyriques qui ne se distinguaient en rien des leurs. Mais il était doué d'un génie inventif, et il ne tarda pas à modifier assez sensiblement la forme traditionnelle des chants tragiques pour en faire quelque chose de nouveau.
Son invention capitale fut l'introduction d'un acteur. L'iÇipywv du dithyrambe n'était autre apparemment que