Rohde, Psyché, 2* éd., II, p. 124 et suiv
nier que ce fut une étape. Le monde grec devant lequel se présenta le christianisme n'était pas vain et frivole; aussi loin que les idées orphiques avaient pénétré la civilisation hellénique, on était persuadé que le monde était livré au mal, que le corps devait être anéanti pour sauver l'âme en vue de la vie éternelle et véritable, et que l'homme ne pouvait arriver à ce résultat par ses seules forces, mais seulement avec l'aide divine et guidé par la révélation. Mais on voit immédiatement que ce cercle d'idées n'a avec le christianisme qu'un point de contact; il faut se demander aussi, jusqu'à nouvel ordre, jusqu'à quel point les idées orphiques avaient pénétré les couches du peuple où le christianisme fut accueilli d'abord. Il est vrai, en tout cas, que les idées chrétiennes et le rituel chrétien ont pris beaucoup aux mystères et à l'orphisme, encore qu'on ait souvent exagéré ces emprunts.
§ 114. — La religion dans la philosopliie et la poésie.
La civilisation grecque, nous l'avons déjà dit, est entièrement dégagée de tout joug hiératique; la littérature est laïque; toutefois la philosophie et la poésie touchent de trop près à la religion pour qu'on puisse en faire abstraction dans une histoire des religions. Nous allons dire quelques mots des actions et des réactions multiples qui unissent la religion à l'ancienne philosophie physique, sans prétendre résoudre les nombreuses questions que soulève le sujet. La philosophie physique des anciens philosophes a pu avoir plus d'un point de contact avec les théogonies mythiques. Nous pourrions mieux en juger probablement si nous avions plus de renseignements sur un homme dont la figure est presque entièrement plongée dans l'ombre : Phérécyde de Syros. L'époque même où il vécut est incertaine, nous ne possédons que quelques fragments de son ouvrage, le Ilevréy-u;;^©;. Les anciens le nomment à côté de Thaïes, mais le rangent plutôt parmi les poètes que parmi les philosophes. Ici se pose la question des influences orientales. Les anciens philosophes physiciens vivaient dans les villes ioniennes d'Asie Mineure, Phérécyde dans une île de l'archipel ; on ne peut donc nier que des influences orientales aient pu s'exercer sur eux. La tradition, rapportée par Suidas, d'après laquelle Phérécyde aurait puisé dans des écrits phéniciens, peut n'avoir pas grande valeur : il serait plus intéressant de pouvoir retrouver vraiment chez Phérécyde les traits des cosmogonies sémitiques. D'un autre côté, Phérécyde a un grand nombre d'idées communes avec les orphiques et avec Pytha-
1. Bibliographie. — Pour la philosophie, consulter le recueil de H. Ritter et L. Prel- 1er {Historia phil. grœc. et rom. ex fontibus collecta) ainsi que les manuels, en particulier ceux de Fr. Ueberweg, M. Heinze et W. Windelband; mais, avant tout, l'ouvrage classique de E. Zeller, mine inépuisable pour Tétude de la vieille philosophie. Pour les origines, consulter aussi Gomperz, Griechische Denker; J. Burnett, Early Greek philosophera, 1892, A.-W. Benn {The Greek philosophers, 2 vol., 1882), élucide bien ce qui importe à l'histoire de la civilisation. — Pour la poésie lyrique, consulter les histoires de la littérature, de préférence celle de Th. Bergk.
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gore, par exemple la doctrine de la transmigration des âmes. Tout nous fait croire que, dans les spéculations, des fils de toute sorte venaient s'entre-croiser.
Abstraction faite de ces ressemblances, un principe de pensée nouveau était sorti de la philosophie des Ioniens. La philosophie commence par une explication du monde, mais elle cherche l'ap^"»! du xofffxoç, non pas dans des forces personnelles, mais dans des énergies impersonnelles. En un mot, elle est essentiellement antimythologique, peut-être inconsciemment à l'origine.
Au cours de son évolution, se précise le caractère de l'ancienne philosophie physique. Avec les atomistes Leucippe et Démocrite, elle fournit une explication du monde, pure de toute idée religieuse. Un philosophe au moins représente l'opposition aux conceptions religieuses dominantes. C'est Xénophane, le fondateur de l'école d'Elée, qui prit très décidément position contre la religion mythique. Il protesta contre les à6ep,iG:Trta l'pya, vols, débauches, fourberies, qu'Homère et Hésiode prêtaient aux dieux; mieux encore, il protesta contre l'attribution aux dieux d une forme humaine (Béfxaç) et d'une intelligence humaine (vô-/)[ji.a), ce qui ne l'empêchait pas de parler de la vue, de l'entendement, de l'ouïe de la divinité : oZaoç ôpa, oZaoç Se vosT, oùloç Bs r'axcusi; mais il se moquait des hommes qui faisaient les dieux à leur image : si les bœufs ou les chevaux, disait-il, avaient des mains, ils représenteraient les dieux en bœufs ou en chevaux. Il n'est pas facile de dire exactement ce que vaut en cette occurrence la phrase monothéiste bien connue, eh Qeoç ev te ôeoTo-i xal ccvQpdmoiai p-Éy^Toç; bien moins en tout cas qu'on ne l'estime généralement.
Il est plus difficile de démêler les fils embrouillés qui ont attaché l'ancienne philosophie grecque aux systèmes religieux. On a débité tant de fables sur les influences orientales subies par les vieux penseurs grecs, que les chercheurs prudents redoutent presque d'aborder cette question . Il convient cependant défaire remarquer que, même si les détails restent dans l'ombre, nous savons en gros que les Grecs étaient au vie siècle en relations avec les civilisations de l'Asie occidentale et de l'Egypte; il est donc permis de rechercher chez eux les traces de l'influence de celles-ci. Ceci s'applique en particulier à Pythagore. Il est également probable que les anciens philosophes et leurs écoles ont . été en rapport avec des confréries comme celles des orphiques. Pythagore a créé une communauté religieuse qui eut une grande importance morale et même politique. Elle ne fut pas seulement florissante de son vivant dans les villes de la Grande- Grèce, mais elle exerça, paraît-il, après lui, dans le sud de l'Italie comme en Grèce même, une influence qu'on ne saurait préciser, et aurait eu avec les orphiques de nombreuses relations. Empédocle fut à la fois prêtre, magicien, médecin, thaumaturge, il dispensa des initiations mystiques et accomplit des cérémonies expiatoires. Il est certain que les anciens philosophes, même s'ils n'étaient pas des apôtres et des docteurs, vivaient trop de la vie publique pour ne pas se trouver souvent en contact avec la religion.
Il faut enfin que nous indiquions encore un point de vue d'où ces vieilles écoles paraissent avoir grand intérêt pour l'histoire des religions. Les questions philosophiques qui se posent ici pour la première fois, les problèmes de l'être, du devenir, de la connaissance, ont eu une grande importance pour l'histoire du monde et ont exercé une influence prépondérante sur toute la pensée et toute la vie, même religieuse, de l'humanité. Pythagore, les Éléens, Heraclite, les atomistes ont ouvert des routes que l'humanité devait souvent suivre plus tard. Pour ce qui est de l'influence directe de ces philosophes sur la religion grecque, nous ne pouvons la trouver que sur un seul point, dans une tendance à s'écarter de la réalité donnée. Tandis qu'Homère s'attache à la vie présente, dont il ressent sans doute lui aussi les amertumes, mais qui contient pour lui toutes les félicités humaines, l'ancienne philosophie, malgré son matérialisme, tourne décidément ses regards vers un au-delà. Ce n'est pas le corps, mais l'âme qui est l'homme proprement dit, ce sont l'ascétisme et la sanctification qui conduisent au but de la vie; les spéculations, obscures pour nous, d'Heraclite sur le cycle vital, manifestent sans doute cette tendance. Ces idées qui pénètrent la poésie comme la philosophie de l'époque classique touchent à la religion des cercles mystiques et orphiques. Elles forment dans le monde grec un grand courant intellectuel qui ne vient pas d'Homère.
Dans la poésie lyrique de l'époque qui précéda les guerres médiques l'élément religieux a une place importante. D'abord dans ce que l'on appelle les Hymnes homériques. Les plus longs sont des poésies en l'honneur de quelque divinité dont le mythe est souvent raconté avec des additions tout à fait capricieuses. Les plus importants se rattachent à des cultes déterminés, par exemple l'hymne à Apollon et celui à Déméter; ils ont par conséquent un intérêt capital pour l'histoire des religions. Les grands hymnes sont ceux à Apollon, à Hermès, à Aphrodite, à Dionysos, à Déméter. Le premier morceau de l'hymne à Apollon chante la naissance du dieu à Délos et décrit la panégyrie. A cet hymne s'en rattache un second à Apollon Pythien; il raconte comment le dieu arriva à Delphes avec des marins crétois, auxquels, sous la forme d'un dauphin, il montra la route, puis tua le serpent Python et fonda l'oracle. L'hymne à Déméter, trouvé par hasard en Russie au xviii^ siècle, a plus d'importance encore. Le rapt de Korè, les voyages de Déméter, et la fondation du culte d'Eleusis y sont racontés. Les mythes sont traités d'une façon bien plus libre, quelquefois humoristique et légère, dans l'hymne à Hermès (dispute entre Hermès et Apollon), dans l'hymne à Aphrodite (amours de la déesse et d'Anchise), dans l'hymne à Dionysos. Ce dernier est l'histoire du dieu prisonnier des pirates tyrrhéniens ; il se métamorphose en lion, et ses gardiens se précipitent dans la mer.
Le lyrisme subjectif nous donne une vue de la société et des idées morales. Chez beaucoup des poètes qui cultivent ce genre, la religion ne joue qu'un rôle secondaire; elle passe même quelquefois inaperçue. A l'occasion, les poètes donnaient place aux dieux dans leurs vers, ainsi Sapho, Archiloque, Arion, Terpandre, Alcman, qui peint le tumulte d'une fête de
Dionysos à Sparte. La plupart de leurs poèmes ne nous sonf parvenus que par fragments. Quant à la forme, diverses variétés de poèmes lyriques peuvent avoir une origine liturgique; la poésie iambique prit, dit-on, naissance dans les cortèges phalliques de Déméter et de Dionysos.
Ces poèmes lyriques ne nous apportent donc directement qu'une contribution médiocre. Mais les idées morales qu'ils révèlent touchent encore à la religion. L'esprit de ces poètes est sombre en général. Ce qui se passe sous leurs yeux, la grande injustice du monde, remplit leurs âmes d'amertume. Ils se plaignent que personne n'échappe au destin; le pire c'est que le malheur rend les hommes mauvais. Quelques rayons de lumière traversent ces réflexions sombres ; on se console avec la gloire que donnera la postérité, ou bien, comme dans la scolie sur Harmodius et Aristogiton, avec la pensée des Iles Fortunées. Mais le ton général reste triste. Les poètes demandaient souvent compte aux dieux de l'imperfection des choses ; ils n'acceptent pas comme Homère les faits tels qu'ils sont et ne se contentent pas d'apprendre que Zeus distribue aveuglement aux hommes le bien et le niai qu'il tire de deux tonneaux. A la place des personnes divines, qui gouvernent à leur fantaisie, ils demandent une règle objective, un gouvernement juste du monde, tI x£xpipt,{jt,£vov (Théognis) et n'en trouvent pas. Tliéognis est le plus irrité; il querelle Zeus, qui envoie le même destin à l'homme vertueux et au méchant. Il est à noter d'ailleurs que Zeus dans cette invective représente tout simplement le gouvernement du monde. Ce pessimisme ou cette incrédulité mènent à une morale dure, égoïste, qui favorise l'exaspération et encourage la vengeance.
Toutefois il y avait des poètes d'une inspiration plus haute; Solon savait trouver sur terre des preuves de la justice divine. Il fiit un des représentants principaux de la sagesse grecque; préoccupé des intérêts pratiques, prêchant la mesure, reconnaissant la misère de la vie, et n'osant dire un homme heureux avant sa mort, il ne se révoltait cependant pas. Ces poètes lyriques ont pour nous l'intérêt d'avoir senti les premiers le problème de la Théodicée et préparé ainsi la voie aux tragiques.
§ 115. — Pindare, Eschyle, Sophocle *.
Le v^ siècle, qui achève la civilisation grecque, voit les guerre médiques, Périclès, le début de la désorganisation produite par les disputes politiques et l'éducation sophistique; il offre encore un intérêt capital pour l'histoire religieuse. Nous présenterons ici en quelques mots les principales figures de cette époque.
Pindare (522-448) est un poète de premier ordre. Il vécut en pleine
1. Bibliographie. — L. Schmidt, Pindar's Leben und Dichtung, 1882; — E. Buchholz, Die sittliche Weltanschauung des Pindaros und Aeschylos, 1869; — Fr. Lûbker, Sophokleische Théologie und Ethik, I, 1851 ; II, 1855.
guerre de l'indépendanGe. Il appartenait à l'aristocratie thébaine, qui était, on le sait, dévouée aux Perses. Quand, après la victoire, le parti national démocratique eut pris aussi la haute main à Thèbes, le poète semble avoir joué un rôle de médiateur. Mais il ne s'enferma pas dans Thèbes. Au contraire, il représente plus qu'aucun autre l'unité grecque. Il sortait de la famille des Égides et avait par cela même des rapports étroits avec Sparte ; il entretint aussi des relations actives à Égine ; il chanta la gloire d'Athènes et fut l'ami des princes de Syracuse, d'Agrigente et de Cyrène. Ses voyages le conduisirent dans toutes les parties du monde grec. Il aimait à rappeler ses relations avec le clergé de Delphes.
La maîtrise de Pindare dans les epinikia apparaît surtout dans l'art parfait avec lequel il illumine d'idées générales le sujet spécial de ses poèmes. Le poète ne dessine pas l'arrière-plan religieux et moral à petits traits isolés, par des observations et des réflexions éparses : la disposition de l'ensemble qui le rend visible. Le poète considère le particulier à un point de vue si général que souvent on ne remarque que cette généralisation et qu'on croit pouvoir traduire en formules abstraites le contenu des odes, sans voir qu'ainsi l'on mutile l'œuvre d'art et que chaque poème tire des circonstances particulières de sa composition un caractère propre et un coloris spécial. Le poète célébrait la victoire, vantait la gloire du triomphateur comme celle de ses ancêtres et de sa cité natale ; il élargissait ensuite son cadre pour y introduire les mythes qui se rapportaient à cette famille ou à cette ville. Mais, pour lui, ces mythes n'étaient pas une addition étrangère, ils étaient essentiels au poème. Dans l'esprit de l'auteur, le passé héroïque était limage éclaircie du présent, les vertus des aïeux continuaient à vivre dans leurs descendants. C'est ainsi que Pindare employait la mythologie à idéaliser sa propre époque.
Pindare appliquait aux mythes un critérium de moralité. On ne doit dire des dieux que des choses nobles*, voilà pourquoi Pindare a passé sous silence ou même changé bien des traditions mythiques ; il déclare expressément qu'il raconte àvTta TupoTspcov, c'est-à-dire que sa version diffère des précédentes. Sans doute il rapporte des mythes où les dieux se laissent emporter par leurs passions^, mais ils rentrent vite dans l'ordre moral. La V^ Pythique arrive à donner une haute représentation d'Apollon, dieu de la guérison, du chant et de la musique, de la paix et du droit, de la, divination. Dans toute l'œuvre de Pindare règne un esprit de piété; le poète aime mieux chanter les dieux comme arbitres de la destinée humaine que de s'arrêter sur leurs aventures mythiques. Chez lui le caractère anthropomorphique des dieux est un peu brouillé, les traits inférieurs au moins sont écartés. Il est de prime abord invraisemblable que Pindare leur ait attribué la basse passion de l'envie ; il est souvent question chez lui du cpOdvoç Twv ôeôov, mais il faut comprendre par là la justice divine qui retient l'homme dans les limites qui lui ont été assignées et punit son
i. Entre autres OL, I, 56; IX, o3.