LA FAMILLE SLAVE
§ 134. — Les peuples baltiques et les Slaves.
L'imagination et le dilettantisme ne se sont donné que trop libre carrière dans l'étude de la mythologie slave. On s'est servi sans aucune critique des pauvres documents que l'on possédait; on a eu confiance en des matériaux suspects comme les gloses tchèques de la Mater verborum, dictionnaire falsifié au début du xix° siècle; toutes sortes d'erreurs ont pris racine, on a confondu dans un même tableau des périodes différentes
1. Bibliographie. — Pour l'ethnographie, voir MûllenhofT, Deutsche Alterthumskunde, II, et P. J. Schafarik, Slaivische Altherthûmer (2 vol., -traduction allemande, 1843-4). Les anciens mythologues parlent en général de cette famille ethnique avec peu de critique et beaucoup de confusion; on ne peut que se méfier d'un livre comme celui de Hanusch, qui fut beaucoup lu en son temps. De bonnes contributions à ces études sont écrites dans des langues peu accessibles, le tchèque et le russe. On consultera avec fruit, sur la mythologie et les croyances populaires en particulier, l'ouvrage de G. Krek, Einleitung in die slavisclie Litteraturgeschichte (2° édit., 1887). L. Léger a publié une Esquisse sommaiy^e de la mythologie slave {R. H. R., 1881) qu'il a reprise sous le titre de La mythologie slave, 1901; voir également du même auteur plusieurs bulletins de la même R. H. Revue). Citons parmi les articles parus dans la revue spéciale, Archiv fur slav. PhiloL (depuis 1S7S) : A. Brùckner, Mythologische Studien (dans les vol. VI, IX, XIV); Th. von Grienberger, Ueber litauische Gôtter und Geisternamen (vol. XVIII). Signalons aussi : Schleicher, Litauisches Lesebuch, 1857 ; A. Bezzenberger, X.^■tew^scAe Forschungen, 1882; A. Leskien et K. Brugmann, Litauische Volkslieder und Mdrchen (1882, avec des notes par Wollner, qui indique des parallèles baltiques et slaves); le livre de H. Usener, Gôtternamen, 1891, contient des renseignements importants sur les dieux lithuaniens; W. Mannhardt, Lettische Sonnenmythen (Z. f. EthnoL, VII, 1875). A paru sans nom d'auteur : Gottesidee und CuUus bei den alten Preussen, 1870.
Pour la Russie : W. R. S. Ralston, The songs of the Russian people, 1872, Russian folktales, 1873; A. Rambaud, La Russie épique, 1876; W. Wollner, Untersuchungen liber die Volksepik der Grossrussen, 1879.
Pour les Slaves du Sud, recommandons les ouvrages de F. S. Krauss, Volksglaube und religiôser Brauch der SUdslaven, 1890, Sagen und Màrchen der Sûdslaven (2 vol., 1883-1884), etc.
^70 HISTOIÉE DES RELIGIONS
et des peuples: fort éloignés les uns des autres ; oii s'est fait une image fantaisiste d'un âge d'or imaginaire de la race slave; on a fondé tout un système dualiste sur des allusions accidentelles à un bon et a un méchant dieu. On n'est sorti de ce désordre que depuis peu de temps. Sans doute nous ne pouvons encore tracer une image complète des religions baltiques et slaves; il faut nous contenter de ses fragments.
Au début de l'ère chrétienne les peuples baltiques et les Slaves formaient déjà deux groupes séparés. Les peuples baltiques, intermédiaires entre les Slaves et les Germains, étaient établis aux bouches de la Vistule. On les divise en Lithuaniens, Lettons et Prussiens. Les documents qui nous les font connaître sont bien peu abondants. Tacite [Germ., 45) les range parmi les Germains ; il les nomme JEstii^ et ne consacre qu'une seule ligne à leur religion : Matrem deum vener^antur. Insigne super stitionis formas aprorum gestant. Une relation de voyage de Wulfstan von Hydaby (fin du ix*^ siècle) décrit d'une manière vivante certaines coutumes funéraires, et une sorte de course de cavaliers pour la dispute de l'héritage. Les chroniqueurs du moyen âge ne s'inquiètent guère des religions païennes : Inutile est acta non credentium scrutari, pensaient saris doute la plupart des contemporains d'Adam de Brème. Il est vrai qu'Adam de Brème, comme plus tard Thietmar von Merseburg et surtout Helmold. le plus explicite de tous, nous donnent une foule de détails sur les dieux et les cultes de ces peuples; mais on ne saurait se fier tout à fait à leurs récits. C'est ainsi que la croyance populaire n'a probablement jamais connu la trinité divine de Patrollo^ Patrimpo^ Perkuno^ citée par Simon Grunau (début du xvi*^ siècle). Mais l'historien de l'ordre teutonique. Peter von Duisburg, disait déjà très justement en 1326 de la religion des anciens habitants de la Prusse que c'était une déification universelle : « Toutes les choses créées étaient pour eux des divinités, le soleil, la lune et les étoiles, les roulements du tonnerre, les oiseaux, les quadrupèdes et le crapaud lui-même; ils avaient aussi des forêts, des champs et des eaux sacrés, tellement qu'ils n'osaient y couper du bois, s'y livrer à l'agriculture, ou y pêcher. )) Nous devons les noms d'une quantité de divinités baltiques à la nomenclature del'évêque Georg Polentz (1530) et à quelques autres écrits du même temps, surtout à l'ouvrage du noble polonais J. Laskowski : De diis Samagitarum ^
On sait donc quelque chose de ces religions disparues. Les noms de lieux et les chansons populaires montrent qu'il y avait là comme partout des divinités de la nature et des mythes. Les dieux sont quelquefois désignés sous le nom de Devo-Sunelei (« petit enfant de Dieu », Gottes- Sôndlein, diminutif de sympathie), désignation qu'il ne faut pas croire empruntée au christianisme. Nous trouvons parmi les dieux la lune, la planète Vénus, l'aurore. Perkunas, le puissant dieu du tonnerre, était le plus généralement adoré; les anciens habitants de la Prusse l'imploraient pendant la tempête, et jusqu'au xvii° siècle on lui offrait des sacrifices
1. Réédité par W. Mannhart, Magaz. cler lett. litterar. Gesellsch., 1868.
pour amener la pluie. Il survit encore dans les noms de lieux et dans les récits populaires. Les thèmes mythiques sont nombreux bien que les mythes ne soient encore que peu développés : des chansons nuptiales racontent les fiançailles de Perkunas et de la fille du soleil; on représente Perkiina-tete, la mère du tonnerre, offrant un bain au soleil fatigué. Mentionnons encore un dieu-cheval des Lettons, Udnj (peut-être à l'origine le dieu du soleil)'.
A côté de leurs dieux, les peuples baltiques possédaient toute une série d'esprits et de génies, surtout des esprits domestiques : génies de la richesse, du foyer, avant tout le serpent de la maison {Gyvate), auquel on avait coutume d'offrir des aliments ; puis des lutins, des kobolds, des revenants, qu'on nommait quelquefois deives, ce qui fait songer à la signification défavorable de Devas dans l'Avesta. Il y avait des génies spéciaux pour toutes les circonstances de la vie et pour tous les phénomènes naturels. Laima, déesse du bonheur, préside aux accouchements. A côté des esprits des forêts et des arbres s'en trouvent d'autres, qui labourent les champs, veillent à l'élevage des bestiaux ou bien prennent soin des abeilles. Parmi les divinités de la moisson il faut signaler Kurche, qui est une idole faite des derniers épis de la récolte. Usener a fait la liste des noms de dieux lithuaniens; il pense que leur désignation adjectivale, encore transparente, dénonce le degré de développement religieux, auquel appartiennent aussi les indigitamenia romains, dans lequel les Indigetes ne sont pas encore arrivés à une personnification complète. Mais Usener ne prétend pas que la race baltique dans son ensemble en soit restée à cette conception : il croit pouvoir montrer dans les noms des dieux lettons l'indice d'un degré supérieur de l'évolution. Chez les Lettons notamment, les génies dont le nom est accompagné du mot mate (mère) sont déjà plus que des personnifications d'idées abstraites.
Si nous pouvons éhumérer un grand nombre des noms des divinités adorées par les peuples baltiques, nous ne sommes pas en état de présenter un tableau de leur religion. Bornons-nous à mentionner les grands temples remplis d'idoles précieuses, et le clergé, que nous trouvons organisé chez les peuples baltiques, mais non pas chez les Slaves. Les chroniqueurs parlent même d'un grand prêtre, nommé Kriwe, qui était l'objet d'une forte adoration religieuse, et des Waidelottes, ses subordonnés et ses messagers. On ne peut dire exactement jusqu'à quel point il faut attribuer le développement de cette organisation du culte à l'influence Scandinave, comme le croient beaucoup de savants.
Les peuples slaves sont les Polonais, les Vendes (Sorbes), les Slovaques, les Tchèques, les Moraves, les Russes, et au sud, les Bulgares, les Serbo- Croates et les Esclavons. Il importe ici d'étudier chaque peuple à part, et de se garder de construire, à l'aide de matériaux incohérents et disparates, une mythologie de pure fantaisie. On n'a même pas le droit de distinguer dans l'antiquité un groupe occidental et un groupe oriental; cette division vient de la séparation des églises : les Vendes, les Polonais, les Tchèques
et les Moraves restèrent fidèles. au pape, tandis que les autres Slaves se rangèrent du côté de l'Ég-lise byzantine.
Les peuples slaves atteignaient leur plus grande extension au vii^ siècle; plus tard les Allemands les refoulèrent toujours davantage. Nous ne savons que bien peu de chose sur leur religion dans l'antiquité. La courte notice de Procope [De bello gothico, III, 14) a déjà le ton dédaigneux qu'on prit souvent au moyen âge en parlant des Slaves. Selon Procope, les Esclavons et les Anise n'avaient qu'un dieu, celui qui lance la foudre, ne connaissaient pas le destin, adoraient les fleuves, les sources et d'autres démons; leurs sacrifices étaient mantiques. On ne peut guère se fier aux chroniqueurs du moyen âge. Ainsi Brûckner a prouvé que le dieu Radigast, dont Adam de Brème nous donne une si haute idée, ne doit son existence qu'à un malentendu. Il en est autrement sans doute de Svantovit, dont parlent Helmold et Saxo Grammaticus. Ce dieu avait son sanctuaire et son idole polycéphale à Arkona dans l'île de Rugen; Waldemar le Danois détruisit le temple et la statue en 1168. Svantovit était tenu en très grand honneur ; tous les. ans on célébrait sa fête et les prêtres y prédisaient une bonne ou une mauvaise récolte d'après l'examen du liquide qui était resté depuis l'année précédente dans la corne à boire; le dieu fournissait encore des auspices pour les expéditions guerrières, cette fois par le moyen du cheval sacré qu'il chevauchait la nuit; le prêtre devait retenir sa respiration à l'intérieur du temple. On a soutenu récemment que^Svantovit n'était pas du tout une divinité païenne, mais un Saint Vit chrétien ^ : en tout cas le culte de l'île de Rugen comprenait des coutumes païennes.
L'histoire de la conversion des différents peuples slaves, depuis le ix" siècle, date de l'apostolat de Methodius et Cyrille en Pannonie et en Moravie, fournit de nombreux renseignements sur des faits intéressant l'Église, mais rien de particulier sur le paganisme. Dans les documents postérieurs on peut recueillir çà et là des éléments de mythologie. Ainsi Brûckner utilise ce que Dlugosz (miheu du xv° siècle) dit dans son Historia Polonise des vieilles divinités. Cet auteur cite des noms divins qu'il combine avec des dieux romains; ces divinités polonaises avaient des simidacra, flamines, sacra instiiuta et lucos; à des époques fixes de l'année on leur offrait de grandes fêtes, où accouraient des troupes d'hommes et de femmes, foule effrénée qui chantait à tue- tête des chants sauvages. En dehors de cet historien, les prédicateurs polonais-latins du xv^ siècle nous fournissent des matériaux utiles pour la connaissance des croyances populaires.
Passons aux Russes. Ils se sont développés un peu en dehors des autres Slaves. Mais ils ont subi cependant des influences étrangères, d'abord celle des Scandinaves, qui donnèrent à l'empire la dynastie de Rurik et dont les sagas mentionnent souvent le nom de Gardarike, puis celle de Byzance, d'où vint le christianisme à la fin du x'' siècle, enfin celle des
1. L. Léger, Svatovit et les dieux en « vit » (R. H. R., 1896).
Tartares , aux invjasions desquels le pays fut ouvert pendant tout le moyen âge. La chronique du moine de Kiev, Nestor (1056-1114), est la principale source de nos renseignements sur l'ancienne Russie : elle remonte à une époque encore assez rapprochée du vieux paganisme pour en avoir préservé beaucoup de souvenirs. Les récits épiques et les croyances des gens des campagnes nous en gardent de nombreuses survivances. Nous devons aussi quelques renseignements à des voyageurs arabes.
Un mot communément employé par les Slaves pour désigner Dieu, et que l'on trouve aussi chez les Russes, est Bog. Il est moins nécessaire de rattacher ce mot à une racine indo-germanique que de noter la ressemblance qu'il présente avec le mot persan synonyme : nous avons déjà signalé une ressemblance semblable à propos des peuples baltiques pour le sens du mot deives-, de même, quand un voyageur arabe du commencement du x'' siècle nous décrit un enterrement russe où l'on inhume un chien avec le cadavre, nous pensons aussitôt au rôle que joue le chien dans les cérémonies funéraires de l'Avesta. Mais d'autre part la croyance que la terre repose sur le dos d'un poisson suggère des parallèles ethnographiques universels ^ Cependant le nom de Bog prouve suffisamment le rapport étroit qui existe entre les Slaves et les Persans.
Les noms des grandes divinités russes sont encore très transparents : Svarog, dieu du ciel; Dajbok, dieu du soleil; Ogoni, dieu du feu; Stribog, dieu du vent. On a voulu voir dans Volos, le dieu des troupeaux, un saint Biaise chrétien^, et d'ailleurs le Kupalo, qu'on adorait en été pour obtenir une bonne récolte, doit certainement son existence à Ivan-Kupalo (saint Jean-Baptiste). Vesna, déesse du printemps, est tout aussi problématique que la Lada slave. La première place dans le culte était réservée au dieu du tonnerre Perun; ses statues s'élevaient à Novgorod et à Kiev; il survit encore sous le nom d'Elie dans l'imagination du peuple russe. Wladimir, en 988, fît attacher à la queue d'un cheval et jeter au Dnieper l'idole de Kiev : elle était en bois, sa tête était d'argent, sa barbe d'or, elle tenait une pierre à feu à la main, un feu de bois de chêne était constamment entretenu devant elle. C'est par cet acte que s'inaugura la conversion de la Russie au christianisme.
Dans la croyance populaire survivent encore aujourd'hui une foule d'esprits, esprits individuels ou classes d'esprits : Vodjanoj (esprits des eaux), Ljeshij (esprits des forêts), Domovoj (esprits domestiques). Le domovoj peut être aussi bien un ancêtre que l'esprit du foyer; il prête son appui dans le besoin, mais joue quelquefois de mauvais tours ; il est généralement visible vers Pâques. Il faut nommer enfin les belles Rusalka qui attirent les hommes, dont il faut peut-être chercher l'origine dans le mot pouG-à)tta [rosalia = pascha rosata)^. Les contes parlent encore d'un couple d'êtres fantastiques : l'immortel Koshtshej, le démon du froid hivernal, et 'Baba Jaka, la méchante vieille femme perchée dans sa petite
i. Arch. f. slav. PhiL, XII, 1,2.