‹ Manuel d'histoire des religions [microform] ;Chapitre 16 sur 142 · Année Sociologique, t. If, p · texte numérisé non relu

Année Sociologique, t. If, p

XLli INTRODUCTION A LA TRADUGTION FRANÇAISE ^ \

La croyance s'attache à des représentations. On peut remplacer le premier mot par le second et dire que, lorsque se-dissocie la gangue primitive, où tous les systèmes possibles de faits sociaux ont été confondus, le résidu qui forme la part de la religion et de sa sœur, la magie, se compose principalement de représentations. Dans l'exemple théorique du laboureur et de son champ, la relation cesse (d'être religieuse dès que s'efface l'idée d'une sorte d'âme commune, 'd'un lien mystique qui les unirait l'un à l'autre. Nous sommes très loin de dire qu'il n'y ait pas d'a,çtes ou de gestes qui soient spécialement religieux. Mais, nous disons simplement que, parmi les faits religieux, les représentations sont les plus originaux et les plus essentiels; il n'y a pas de mouvement qui ne soit accompagné' de représentations, tandis qu'il y a des représentations qui ne sont pas suivies de mouvements. C'est donc par ses représentations que le système religieux se distingue tout particulièrement des autres. Il superpose aux idées, choses, actes et pensées qu'il englobe, une sorte de surcroît, qui est, après tout, une manière de les voir.

En quoi consiste cette représentation supplémentaire? Elle implique tout d'abord une notion de qualité, de plac,e relative dans un certain ordre, de pouvoir relatif dans une hiérarchie de pouvoirs et aussi une notion dletre. Mais comment s'exprime-t-elle? Elle s'est réalisée, sinon à l'origine, du moins aussi loin que nous puissions remonter et en somme le plus généralement, sous la forme d'êtres à quelque degré personnels. C'est une loi bien connue de la pensée des primitifs qu'ils donnent une existence indépendante et substantielle aux qualités qu'ils savent distinguer par abstraction, couleur, chaleur, éclat, fertilité, etc.; ils en font des âmes, des esprits ou même des dieux, qui prennent la figure qu'ils peuvent.

Tout ce qui peut être objet de représentation religieuse paraît se doubler naturellement d'une contre-partie idéale. Théoriquement, cette contre-partie doit être la miême pour tous les exemplaires d'une même classe, pour toutes les manifestations d'uiie même qualité, puisqu'elles restent partout identiques. S'il en est ainsi, nous sommes en présence d'une façon primitive d'exprimer les idées générales. Or c'est bien, pensons-nous, de généralités qu'il s'agit dès l'origine ; il n'y a pas en effet, selon nous, de représentation religieuse qui n'implique un minimum de généralisation et d'abstraction.

De même que les idées abstraites sont en. dehors du temps et de l'espace, ainsi le sont, relativement, leurs prototypes concrets. La

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représentation religieuse d'une fête est une scène idéale où les acteups humains sont jQgurés par des personnages idéaux ou idéalisés; elle se passe dans un' temps indéterminé, a l'origine du temps, c'est-àdirè en dehors du temps, mais elle est censée se répéter indéfiniment; quant au lieu, il est le même que celui de la fête humaine et il est autre; il est dans un espace mystique, qu'on peut faire coïncider, à volonté, avec un point choisi de l'espace réel, ou plutôt il est en dehors d&^ l'espace.

Ainsi se crée un véritable monde d'êtres et de qualités, où l'imagi- ^ , nation dépasse librement les limites de la perception : c'est le monde des mythes. Ceux-ci, qui commencent à la simple conception des choses religieuses, s'achèvent en un système d'images qui les encadrent. C'est moins un monde de notions et d'idées que de figures. Ce n'est pas un monde invisible, car l'invisible s'y revêt immédiatement d'images sensibles, de même que le visible s'y pare de qualités idéales. Ce n'^est pas non plus un monde surnaturel, car la distinction du naturel et du surnaturel n'est pas faite quand naissent les mythes. Ce n'est pas davantage un monde irréel. Ce n'est surtout pas un monde incohérent et absurde, où la fantaisie serait maîtresse; il a ses lois, qui régissent nécessairement la succession des effets et des causes. Enfin ce n'est pas un nïoade de pures formes et de pures images, mais c'est un monde de pouvoirs. En un mot, le monde de la religion est un monde où la pensée s'objective et où les désirs, forts sont immédiatement exaucés.

C'est dans cette réalité complète de l'esprit personnel et du dieu que s'exprime le plus parfaitement l'objectivité du fait social. Les membres du groupe sentent si fortement l'unité de leur pensée ou de leur action commune, et combien ils y sont individuellement étrangers, qu'ils la projettent immédiatement au dehors; de sorte que leur représentation collective s'interpose entre eux et les faits ou les choses, entre eux et leurs propres perceptions. De pareilles visions ne peuA^ent se produire dans toute leur plénitude que dans des sociétés tout ,à fait primitives, où l'individu n'est capable que d'un minimum dé réflexion personnelle et d'analyse.

Il s'agit en somme ici d'une façon de penser et de prendre conscience de sa pensée» En quoi doit-elle nous apparaître comme spécialement religieuse? A vrai dire, le rêve d'une part, l'art de l'autre, réalisent de semblables constructions. Celles du rêve n'ont de véritable objectivité que dans les hallucinations, ou quand elles reposent ,

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sur une sub structure de représentations religieuses, comme dans les cas de rêves divinatoires, de croyance aux vampires, etc. Celles de l'art ont par elles-mêmes une tout autre réalité. Les types d'art, s'imposent à l'imagination et au goût avec une tyrannie comparable à la contrainte exercée par les religions sur les individus; mais l'adhésion qu'ils exigent a des conséquences limitées. De même, les figures créées par l'art ont une existence objective, une vie réelle et continue; mais c'est une vie incomplète; ce sont des formes dénuées de pouvoir. Le caractère pratique que présente, au contraire, le travail religieux de l'imagination le distingue profondément de son travail esthétique. Les représentations religieuses sont l'objet d'une croyance sans réserve et d'une croyance utilitaire. Derrière le mythe et lé dieu, on aperçoit le groupe social qui, non seulement rêve, mais désire et veut. Ce qu'il rêve ce n'est pas simplement l'idée d'une personne ou d'un esprit, niais celle d'un pouvoir efficace, conditionné par la volonté de ses commettants et par les rites qu'ils exécutent.

Il y a d'autres représentations religieuses que ces représentations personnelles. Il y en a qui s'expriment en termes abstraits, en formules senablables à des textes de lois ou à des propositions philosophiques. Ce sont les dogmes. Le dogme côtoie d'abord le mythe, puis le remplace. C'est d'abord un mythe à l'état sec, en forme de credo, puis une idée générale. A vrai dire, la pensée religieuse 's'approprie, tour à tour, tous les modes de raisonnement et d'expression dont l'humanité s'enrichit. Le nouvel ordre de représentations religieuses se rapproche des diverses philosophies jusqu'à se confondre avec elles. On leur emprunte leur langage , leurs méthodes, leurs idées; en retour, elles s'engagent profondément dans la religion.

Les premières créations de celle-ci en subissent naturellement le contre-coup : ou bien elles s'évaporent comme de fausses perceptions ; ou bien elles deviennent l'objet d'une fonction toute spéciale, le mysticisme ; ou bien elles prennent une sorte de réalité conventionnelle, de vérité voulue, spécialement et distinctement religieuse, à ce point que l'adhésion formelle aux mythes subsistants a été souvent considérée comme la partie essentielle et caractéristique de la religion. Aiiisi les penseurs grecs se sont efforcés de sauver la valeur religieuse de leurs mythes par une exégèse qui les accommodait aux nouvelles modes de la pensée : ils en ont fait des allégories, des systèmes poétiques de cosmologie et de métaphysique; les personnes divines se sont transformées chez eux en hypostases et en concepts ;

INTRODUCTION A LA .TRADUCTtION FRANÇAISE, XLV

il est vrai que, souvent, par choc en retour, les, concepts des âges récents sont devenus aussi des personnes. — C'est par un semblable encbevêtrement de mythes desséchés et de fragments philosophiques que se sont formés les systèmes de théologie. Quelle que soit la résistance des vieilles formules, la part des nouvelles grandit toujours; elles finissent par l'emporter, soit par infiltration lente, soit par les brusques à-coups des révolutions religieuses. Ainsi la religion suit, à sa manière, la marche de l'évolution intellectuelle. Les formes

^ du , rais-onnement individuel se substituent progressivement aux formes de la pensée collective à mesure que les individus sont pliis enclins à prendre conscience de celle-ci.

Mais cette substitution est-elle jamais complète? Il convient encore de se demander ce que les dogmes ont de proprement religieux, outre la convention qui les définit comme tels et la nature particulière de leur objet. Or, d'une part, la théologie est enfermée, sans issue possible, entre la liberté théorique de ses spéculations et l'immutabilité fondamentale du dogme. La raison n'en est pas que le dogme est astreint àne varier que lentement, parce que la philosophie tarde à parvenir aux esprits moyens et que ceux-ci sont longs à raisonner; mais c'est surtout qu'un acte de foi collectif est imposé aux exégètes, comme aux autres, et leur rogne les ailes. La théologie s'éloigne par là de la philosophie et de la science laïques. D'autre part, les abstractions

; théologiques ont par rapport à la philosophie le même caractère pratique que la mythologie par rapport à l'art. Ce sont des connaissances utiles; les êtres métaphysiques qu'elles définissent sont des providences, présentes et agissantes, qu'on veut bien concevoir pour les mieux capter; il s'agit toujours de pouvoir, le leur et celui que les hommes peuvent s'arroger sur elles, en tout cas de droits et d'espoirs humains. On peut même dire qu'il en est des dogmes comme des idées, apparemment abstraites, de nombre et de direction que nous voyons paraître dès l'origine; elles ont la même objectivité, la même efficacité mystique que les figures concrètes des mythes ; les nombres sont naturellement doués de pouvoirs magiques. Il n'y a pas de pensée religieuse qui ne soit à quelque degré mystique.

Toutes les images, toutes les notions d'être et de qualité auxquelles s'attache la croyance religieuse sont dominées par la notion de sxfcré. Nous l'appelons ainsi pour lui donner un nom qui soit usuel, sans nous dissimuler que le mot sacré est déjà trop particulier pour ne pas fausser un peu notre pensée. On trouvera dans lé

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