chapitre sur la religion romaine d'intéressantes définitions de diffé
- rents termes, qui correspondent, en latin, à certains de ses aspects. ^ Le qodesch héhreu, le tabou et le mana océaniens sont des équivalents inégalement exacts du sacré romain. Mais la notion de sacré est universelle. Son importance a déjà été parfaitement mise en lumière par Robertson Smith, dans la deuxièine édition de sa Religion of the Sémites, et les pages qu'il lui a consacrées sont encore
? le meilleur travail dont elle ait été l'objet. Nous voulons dire ici que "^ cette idée n'est pas seulement universelle, mais qu'elle est centrale ^
! qu'elle est la condition même de la pensée religieuse et ce qu'il y a déplus spécial dans la religion.
Le sacré est le séparé, l'interdit; les choses sacrées sont protégées par des interdictions rituelles; elles sont tabouées. Entre elles et les choses prQfanes, une barrière se dresse qui s'avance ou recule suivant les cas, mais ne s'abaisse jamais; quiconque saute la barrière, le fait à ses risques et périls, en devenant sacré; la brutalité de ce changement d'état a des suites prévues, dont la crainte fait respecter les interdictions. Toutefois celles-ci ne sont que relatives; les choses sacrées sont relativement accessibles à certaines classes d'hommes, . dans certaines conditions; pour tout homme, quel qu'il soit, il y a des choses qui sont plus, d'autres qui sont moins sacrées. Enfin parmi les choses sacrées il y en a qui sont considérées comme pjires, d'autres comme impures; le contact des unes pufifîe, celui des autres souille. Le sacré est donc susceptible de différences qu'on peut, appeler, faute d'autres termes, quantitatives et qualitatives.
V Mais à cela ne se réduit pas l'idée de sacré. C'est l'idée d'une sorte de milieu où l'on entre et d'où l'on sort, dans lès rites d'entrée et de sortie du sacrifice, par exemple. C'est aussi celle d'une qualité d'où résulte une force effective. Derrière les barrières du sacré s'abrite le monde des mythes, des esprits, des pouvoirs et des toutes-puissances métaphysiques, objets de croyance. C'est également dans le sacré, tempis sacré, espace sacré, que s'accomplissent les actes efficaces que sont les rites.
L'idée de sacré nous apparaît sous deux aspects assez différents, suivant que nous la considérons dans la magie ou dans la religion. L'idée d'interdictions obligatoirement observées est moins puissante
1. Les points qui sont touchés ici ont été spécialement étudiés par M. Mauss et par moi dans un travail qui doit paraître avec le tome VII de V Année Sociologique, peu de temps après la publication de ce volume.
f- INTRODUCTION A. LA TRADUCTION FRANÇAISE XLVII
dans la magie que dans la religion; la magie déjiasse généralement les limites admises des droits individuels, elle est volontiers sacrilège;. elle usurpe des pouvoirs.. D'autre part, l'idée de force y est aisément, monnayée, incorporée dans des objets accessibles, dépouillée de son cortège d'images mystiques jusqu'à se transformer en celle de propriété physique, expérimentalement éprouvée. En religion, au contraire, 4'idée dominante est celle (Tmierdict^ le iaàûu^ c'est-àdire l'interdit, est plus spécialement religieux que le mana, c'est-à-dire ,1a force.' La religion, en effet, implique toujours des limitations de pouvoirs, des restrictions de l'activité individuelle, une discipline stricte, en un mot une abdication partielle de la personne. >G'est ce que signifie le respect avec lequel elle s'arrête devant les choses religieuses ou interdites. Mais c'est aussi ce qui résulte de ces rites d'initiation et de consécration, dont nous avons parlé, qui précèdent les actes religieux^ car la condition religieuse, qui enserre l'activité des individus, n'est pas autre chose qu'un grade dans le sacré; les degrés d'initiation sont des degrés du sacré; l'âme sociale, dont on se laisse pénétrer,. est une part du sacré. La timidité contractuelle des fidèles d'une part, dé l'autre la collaboration et la confraternité religieuse entretiennent le sacré. Il émane de la discipline d'une congrégation bien réglée, qui chante d'une seule voix et se meut d'un seul mouvement, et encore de la solidarité soucieuse, de la charité fraternelle, de la moralité active des églises naissantes.
De même que tous les faits religieux ont trait, comme nous l'avons dit, à la condition religieuse des individus et des groupes, de même l'idée de sacré est partout présente. C'est l'idée mère de la religion. Les mythes et les dogmes en analysent à leur manière le contenu, les rites en utilisent les propriétés, la moralité religieuse en dérive, les sacerdoces l'incorporent, les sanctuaires, lieux sacrés, monuments religieux la fixent au sol et l'enracinent. La religion est l'administration du sajsré.
Cette idée, toujours présente, de sacré a plus que la valeur d'une simple notion. Nous sommes tentés de la considérer comme une véritable catégorie,, au sens aristotélicien du mot. Elle est dans les représentations religieuses ce que les notions de temps, d'espace, de cause, sont dans les représentations individuelles. C'est elle qui fonde la croyance et empêche la critique de l'hallucination religieuse en imposant des conditions à l'expérience et aux raisonnements. Or, c'est à la pensée de l'homme en société, et non pas de l'homme individuel,
XLVili INTRODUCTION A LA TRADUCTION PRANÇAISB .
qu'elle appartient, selon nous. Le sacré a précisément par rapport à l'individu . la même objectivité que le phénomène social dont il est l'acteur involontaire. Mais nous devons nous arrêter ici, satisfaits d'avoir pour le moment appelé l'attention sur cette notion fondamentale et ne pas escompter les démonstrations scientifiques. On peut voir, en tout caSj combien nous nous éloignons de l'opinion de M. Morris Jastrow qui pense que la religion ne se mêle à l'origine qu'à un nombre restreint de manifestations de la vie sociale et qu'elle a progressivement étendu de ce côté sa compétence jusqu'à l'épanouissement de la morale religieuse chrétienne. Pour nous, sa marche est inverse. D'une part, elle tendrait à spécialiser sa fonction, d'autre part à se reléguer dans la conscience individuelle. A l'origine, elle embrasse toute la vie sociale et elle est elle-même toute sociale. Il est vrai qu'aujourd'hui elle se pique souvent de l'être encore, mais elle l'est autrement qu'à ses débuts.
C'est au cours de la vie sociale que la religion a poussé. Elle a fleuri en prières, sacrifices, mythologie, morale et métaphysique, sans oublier les pousses folles de la magie. L'arbre est d'une seule venue, mais ses maîtresses branches sont puissantes ; les plus lourdes, courbées jusqu'à terre, y ont pris racine, comm« celles d'un banian, et leur ramure cache le tronc. Suivant les saisons et les points de vue, la figure de cet arbre varie à tel point qu'on a souvent peine à le reconnaître; les philosophes et les historiens, qui s'y sont trompés, l'ont pris pour une forêt d'essences variées. Leur erreur est la même que celle des vieux naturalistes qui définissaient les êtres d'après leurs caractères extérieurs. Il faut maintenant écarter les branches et pénétrer dans leur ombre étouffante pour entrevoir la souche.
H. Hubert.