Culte et morale
Le culte fut, comme ailleursy déterminé par la conception qu'on se faisait des dieux. Pour les Égyptiens, il n'était pas douteux que le dieu local, seigneur et protecteur de la ville et du district, habitât personnellement dans son temple au milieu de ses adorateurs, et qu'il eût une foule de besoins purement humains qu'il fallait satisfaire. Le dieu ne doit manquer ni de nourriture ni de vêtements, il faut laver son corps, farder ses sourcils, et réjouir son cœur par des processions, des chants et des prières. Heureuse la ville qui sait et qui peut faire ce qui plaît à son maître : le dieu est en liesse et toute la population se réjouit de sa faveur. Le culte des divinités des villes était entretenu aux frais de la communauté. Aussi voyons-nous dans les temps anciens les princes de nomes remplir les fonctions de grands-prêtres des dieux locaux : peu à peu l'Etat, représenté par le roi, assuma la charge des cultes locaux les plus importants; suivant l'importance et la puissance d'un dieu, son culte était plus ou moins soutenu et favorisé par le roi.
Le dieu habitait parmi ses adorateurs ; il avait son siège an temple, la (( maison du dieu »; là se dressait sa statue et était installé son animal sacré. Nous ne pouvons pas suivre l'évolution du temple égyptien, car aucun temple de l'ancien Empire ne nous est connu 2. Il n'est pas certain que le massif édifice carré que Mariette a découvert dans le voisinage du Sphinx de Gizeh soit un temple : les inscriptions seules nous renseignent sur l'activité déployée par les anciens rois en faveur des temples dans la Basse-Egypte. Les temples, sans doute importants et luxueux des rois du moyen empire nous sont aussi fort peu connus ; ils ont dû s'effondrer en grande partie au cours des luttes avec les envahisseurs Hyksos. D'ailleurs les rois suivants, et entre tous Ramsès II, ne se sont pas privés de démolir les constructions de leurs prédécesseurs : ils se procuraient ainsi commodément et à bon compte des matériaux de construction pour leurs propres travaux. Nous ne connaissons donc la disposition des temples qu'à partir du nouvel empire. et surtout parles grands temples thébains et celui d'Abydos ; pour la dernière époque, les temples les plus parfaitement conservés sont ceux d'Hâthor à Dendérah et d'Horus à Edfou. C'est surtout d'après eux que nous nous représenterons le temple égyptien : d'ailleurs il n'est pas douteux que le type fondamental ait été le même pour tous les temps.
Le noyau d'un temple égyptien est la petite chapelle obscure où se trouve l'image du dieu; par devant s'étend une salle dite « hypostyle j;, salle à colonnes, parcimonieusement éclairée par quelques petites fenêtres
1. BiBLiOGKAPHiE. — Outre les ouvrages généraux, consulter : Maspero, Un manuel de hiérarchie égyptienne {Etudes égypt., II, 1, i888); — Amélineau, Essai sur l'évolution. des idées morales dans VÉgypte ancienne, 1895.
2. * Exception doit être faite maintenant pour le temple de Râ (V° dynastie) qu'on déblaye en ce moment à Abousir (Fouilles de Bissing, Schsefer, Borchardt).
soùs le toit. Souvent l'iiypostyle était une image de l'univers : le toit était décoré d'étoiles, les colonnes étaient des tiges de plantes stylisées qui montaient du sol. Devant cette salle, il y avait une grande cour entourée de portiques. Enfin, l'entrée de l'édifice était gardée par deux pylônes, grandes tours qui flanquaient là porte : à l'origine, ils servaient à la défense du temple. On plaçait devant les pylônes des mâts à oriflammes, des statues colossales et souvent des obélisques. Des temples plus petits se contentaient d'un plan plus modeste, mais les grands sanctuaires, surtout le grand temple impérial élevé à Amon-Râ h Karnak, étaient continuellement agrandis et développés par les Pharaons. On accumulait plusieurs cours à péristyles et plusieurs hypostyles avec les pylônes et les obélisques qui en dépendaient ; le temple se développait aussi en arrière de la chapelle consacrée aux dieux ; on Construisait de grands bâtiments de jonction pour conduire aux temples voisins, et l'on traçait de magnifiques allées bordées de sphinx. Dans le temple de Karnak, on peut mesurer à son activité de constructeur la puissance de chaque roi qui y a élevé des édifices.
La destination du temple est bien exprimée par sa disposition. Il n'était pas destiné aux réunions d'une grande communauté de fidèles, ni à l'habitation des prêtres, mais seulement à la conservation des iniages divines, des ustensiles sacrés et des trésors. Dans là chapelle obscure habite le dieu, dans les chapelles voisines, les Osoi auvvaot; de petites salles servent de resserres pour le mobilier du temple ou de magasins à offrandes. Dans le corps de l'édifice ont seuls accès le roi et les prêtres. Dans la cour antérieure on disposait les offrandes : là aussi les grands cortèges s'ordonnaient, aux jours de fête, pour des processions avec l'image du dieu.
Sur les attributions des prêtres, les Grecs (Hérodote, II, 37 ; Diodore, 1,73) sont un peu hyperboliques. Quelque grande que fût leur influence, ils ne formaient pas une caste fermée et la situation des prêtres n'avait pas été de tout temps la même. Par malheur, nous ne pouvons connaître cette intéressante évolution du sacerdoce en Egypte que dans ses grands traits : elle a été décrite pour la première fois et excellemment par Erman *. Dans les anciens temps, le prince du nome paraît être le prêtre en chef du dieu local; de même le roi peut toujours exercer les fonctions sacerdotales devant un dieu quelconque. Dans les sanctuaires principaux, les grands prêtres avaient des titres particuliers et pour ces postes en vue, on ne choisissait vraisemblablement que les plus proches fidèles du roi. Les grands et les nobles de chaque nome tenaient à honneur de servir leur dieu, et leurs femmes aussi se vantaient d'être prêtresses de Neith ou d'Hâthor. A côté de ces prêtres pour ainsi dire volontaires, qui remplissaient en même temps d'autres fonctions dans l'Etat et dans la société, se constitua un sacerdoce professionnel qui servait chaque jour le dieu dans le temple et prenait soin des statues et des ustensiles sacrés. Ceux qu'on appelle Kher-hebou formaient une classe particulière de prêtres, de lecteurs,