‹ Manuel d'histoire des religions [microform] ;Chapitre 50 sur 142 · Voir, dans Stade, la description détaillée · texte numérisé non relu

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développé dans le temple de Jérusalem et en même temps que ce temple. Mais Salomon n'a pu prévoir la portée de son œuvre. Pour lui, le temple devait être simplement le premier et le plus important de nombreux sanctuaires épars dans le pays ; consacré par la possession du palladium national, l'arche sainte, il devait constituer un sanctuaire royal. C'est à ce titre que le temple a pris pour Israël sa haute signification, et qu'il est devenu, pour sa vie politique et religieuse, un centre dont l'importance a dépassé toute prévision possible.

On peut dire des efforts de Salomon, tels qu'ils se manifestent dans ses constructions, qu'ils tendent à donner au Jahvisme un caractère profane. Si toute la vie du peuple devait être un jour soumise à l'influence du Jahvisme, c'était là une première étape qu'il était nécessaire de franchir. Toutefois les efforts de Salomon furent loin de recevoir l'approbation générale. Beaucoup de gens ne voulaient pas renoncer à l'antique simplicité du culte populaire. Les innovations de Salomon, qui ne portaient que trop clairement la marque de la civilisation orientale, leur semblaient en contradiction avec le caractère du Jahvisme traditionnel. Ils ne pouvaient se représenter le Dieu pastoral et guerrier, qui avait soustrait Israël à la civilisation égyptienne, qu'en opposition consciente avec la richesse extérieure de la vie civilisée : ce n'était point dans un pareil milieu, mais dans le désert, qu'il était chez lui.

L'histoire d'Israël nous offre à diverses reprises l'expression de ce sentiment. Au temps de David, c'est Nathan qui en est le représentant; au temps de Salomon, c'est Abia. Le royaume du Nord était en général plus favorable que Juda à de pareilles idées, et cependant même là elles n'eurent qu'un succès relatif : la vie était trop pressante et les événements entraînaient dans une direction tout à fait opposée. A ce point de vue, la différence entre Elle et son successeur Elisée est à noter. Tandis que le premier, le prophète au manteau de poil, peut être considéré comme le grand champion de cette doctrine, nous voyons Elisée prendre part à la vie politique de son temps : la cour lui demande conseil, il n'est pas étranger à la vie urbaine. Au contraire Elie est le prophète du désert : pareil à l'éclair, il se montre, disparaît, frappe le pays de sécheresse au nom de Jahvé ; pour lui royauté, cour, puissance politique, richesse, intérêts et honneur de l'État sont choses sans importance; il n'a qu'une pensée : la qin'o.th Jahve. Un passage des Rois (I, 19) est caractéristique : lorsque, poursuivi par Jézabei, il cherche le salut près de Jahvé, il ne va le chercher ni dans le temple de Jérusalem, ni dans un des nombreux sanctuaires du nord d'Israël, mais dans le désert, sur l'Horeb (Sinaï), la traditionnelle montagne sainte. Il remonte aux origines de l'histoire d'Israël.

Elie, le plus conséquent et le plus énergique, n'est pourtant pas le seul prophète qui manifeste cette hostilité à l'endroit de la civilisation. C'est avec une rigueur impitoyable qu'au vm"" siècle Amos dévoile les plaies morales déterminées par la civilisation : la richesse et la puissance sont devenues une malédiction, le luxe et l'immoralité ont corrompu les hautes

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classes, le peuple est opprimé et épuisé; le culte a perdu son vrai caractère et il est devenu un tableau d'abomination ; c'est en vain qu'on cherche la piété véritable. Osée ne parle pas autrement. Il se reporte au temps de la traversée du désert, qu'il considère comme le temps du premier amour de Jahvé pour son peuple. Alors on dépendait complètement de Dieu. Mais la grâce de Jahvé débarrassera Israël de tous les produits de la civilisation, de sa royauté et de son culte, de son indépendance politique, de sa richesse et de sa fécondité naturelle, pour le faire revenir à lui les mains vides et dépouillé ; aussi bien n'est-ce pas précisément la civilisation qui a détourné Israël de lui? Isaïe aussi, le prophète du royaume du Sud, prend, quoique avec une moindre fermeté, le même ton dans la célèbre prédication d'Emmanuel [haïe 7) '. Mais les principaux rej)résentants de cette tendance furent les Nazaréens et surtout les Rekhabites, qui font leur première apparition au temps de Jérémie [Jérémie 35) . Cette dernière famille semble avoir formé une espèce d'ordre ou de secte, qui reçut de son père et fondateur Jonadab, fils de Rekhab et contemporain de Jéhu, la défense de boire du vin, de cultiver les champs ou la vigne et de quitter les tentes pour les maisons. En face de la civilisation triomphante, la vie nomade était pour les Rekhabites une obligation permanente. Il n'est pas dit expressément, mais il est vraisemblable que dès l'origine ils ont été guidés par des motifs religieux. La personnalité de leur fondateur est particulièrement curieuse. D'après le récit des II Rois 10, nous savons qu'il était partisan du Jahvisme absolu et qu'il fut le bras droit de Jéhu dans la révolution provoquée par Elisée. Nous avons le droit de supposer que les prescriptions de Jonadab ne sont pas sans rapport avec son attitude politique. Il est question, de plus (I Chroniques 2ss), de trois familles de Soferim [scribes] qui, habitant à labes, font remonter leur origine à Hammatli, le fondateur de la maison de Rekhab, mais sont aussi considérés comme Kénites. Devonsnous, d'après ce qui précède, admettre que les Rekhabites descendent des Kénites nommés dans Juges 4 n et 5 21. (Budde)? En tout cas, il faut noter que les plus chauds défenseurs du Jahvisme rigoureux et hostile à la civilisation étaient d'origine kénite.

Le Naziréat offre des traits de ressemblance avec la doctrine rekhabite, mais il a un caractère moins rigoureux et d'ailleurs tout individuel. Les prescriptions relatives au Nazir [Nombres 6) n'ont pas grande valeur pour l'histoire de l'institution avant l'exil. Ailleurs les Naziréens sont nommés à côté des prophètes comme des hommes suscités par Dieu [Amos'^n). Ce qui les distingue, c'est que, d'après Amos, ils s'abstiennent de vin et que, d'après les récits sur Samson et Samuel [Juges 13 s, I Samueli n), ils laissent croître librement leur chevelure dont ne doit pas approcher le ciseau. En tout cas le Naziréat exprime un état d'esprit hostile à la civilisation.

Lors de la révolution de Jéroboam I, cet état d'esprit particulier s'unit

1. Budde, The nomad. idéal in the religion of Isr., ap. tke New World, 1896.

au mécontentement provoqué dans les tribus du Nord par le gouvernement fastueux et oppresseur de Salomon, et devint ainsi une des causes du schisme. Si le schisme, au point de vue politique, fut incontestablement un malheur, il a une grande importance religieuse. Dans le royaume politiquement insignifiant de Juda, sous la dynastie davidique, le Jahvisme se développa paisiblement dans les voies où il s'était engagé avec Salomon ; au contraire, le royaume du Nord, où la vie populaire était infiniment plus active, fut perpétuellement en proie à une fermentation religieuse autant que politique. Il n'offre pas le tableau d'un développement lent et continu ; il y régnait le principe d'une liberté illimitée qui, révolutionnaire de procédés, s'attachait à conserver, par la violence, les coutumes anciennes. Un perpétuel changement de dynasties s'opéra, souvent avec la collaboration des prophètes. Tout pouvoir central effectif faisait défaut. Quand la maison d'Omri essaya de le créer, elle rencontra d'irréconciliables ennemis. Au point de vue de la religion, il s'agissait de maintenir la tradition et, le cas échéant, de la restaurer. L'arche sainte étant au pouvoir de Juda, on s'en passa et l'on revint aux images de taureaux de l'ancien paganisme. Dan et Béthel devinrent les centres du culte, mais bien d'autres sanctuaires subsistèrent; Berseba, situé en Juda et souvent cité dans les légendes des ancêtres, semble avoir été particulièrement en honneur comme lieu de pèlerinage {A7nos 5 g, 814).

- Cet état de choses fut naturellement ressenti par l'époque postérieure comme le péché d'Israël, mais le condamner, c'était méconnaître l'évolution historique, car le culte du taureau était considéré comme l'adoration du Dieu national. Cette adoration, nous la rencontrons dans sa forme absolue chez Elie, surtout lors de sa lutte avec Achab, qui, en tant que combat entre le syncrétisme et l'exclusivisme, constitue l'un des épisodes les plus importants de l'histoire de la religion Israélite.

Comme son père Omri, Achab fut, au point de vue profane, l'un des meilleurs princes d'Israël. Ce que David et Salomon avaient été pour le royaume tout entier, ces deux rois le furent pour le royaume du Nord. Grâce à eux, ce royaume eut, avec Samarie, une capitale qui allait presque de pair avec Jérusalem. Les frontières du royaume furent reculées, Moab dut payer tribut, Achab tout au moins fit avec habileté et succès la guerre aux Araméens. L'hostilité entre Israël et Juda fît place à des relations amicales, et une alliance, conclue avec les villes phéniciennes, fut scellée par le mariage d'Achab avec Jézabel, fille d'Ethbaal. La situation politique entraîna naturellement un syncrétisme religieux qui se manifesta par l'introduction du culte du Baal syrien et l'érection, en son honneur, d'un temple à Samarie. Achab n'avait aucune pensée d'apostasie, et n'était guidé que par des considérations politiques : c'est ce qui ressort du nom de ses enfants, Athalia, Ahazia, Joram. Mais ce n'était pas là une excuse aux yeux d'Elie. Le prophète n'avait qu'un seul principe : l'honneur, la qin'ath de Jahvé. Pour lui le commandement : « Tu n'auras point d'autre Dieu à côté de moi », subsistait dans toute sa force; mettre un autre dieu à côté de Jahvé, c'était offenser ce dernier, c'était apostasier. Les intérêts

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politiques, le bien de l'État, la prospérité publique n'étaient à ses yeux, en regard de ce principe, d'aucun poids. Ce passionné avait en horreur l'opportunisme; l'exclusivisme absolu était à ses yeux la marque du Jahvisme. Nous rencontrons ici, pour la première fois, la conception de Dieu qui admet que Jahvé poursuive son propre but, indépendamment des intérêts transitoires de son peuple et tout en suscitant en Israël des hommes qui ne plient point le genou devant Baal. A ce dernier point de vue, nous trouvons chez Élie les premiers accents de la prédication postérieure d'Isaïe touchant le « reste » ; par ailleurs il est le précurseur d'Amos et d'Osée. Gomme à ceux-ci, l'organisation extérieure de l'État lui était indifférente. Tribun de la liberté et des droits populaires ^, il combat de toutes ses forces, au nom de Jahvé, l'absolutisme royal; il n'hésite pas à appeler sur l'Etat les plus terribles calamités, si l'Etat s'oppose en quelque manière aux prescriptions de Jahvé. C'est précisément dans cette rigueur extrême que réside l'importance de son rôle. En tant que prédicateur et exécuteur des jugements de Jahvé, il ouvre la période dans laquelle la cause de Jahvé

se sépare violemment de celle de l'Etat Israélite, et il prépare ainsi la rupture

entre la religion et l'Etat.

Les résultats immédiats de l'œuvre d'Elie furent peu satisfaisants. Il eut pour successeur Elisée, qui délaissa les hauteurs de la prédication prophétique, pour les voies vulgaires d'une politique révolutionnaire. La révolution de Jéhu, suscitée par Elisée, extermina la dynastie d'Omri et mit fin au culte de Baal par une horrible boucherie, perfidement préparée, qui, cent ans plus tard, est encore citée par Osée (I, 4) comme la cause de la ruine du royaume du Nord. C'est l'avenir qui devait récolter les fruits de l'activité d'Elie et d'Elisée.

§ 51. — Le caractère moral de Jahvé : justice, amour, sainteté.

Avec l'avènement de Jéhu commence, pour l'histoire de la religion Israélite, la seconde grande période préexilique. Le Jahvisme eut à subir alors une profonde transformation intérieure. Dans la première période, il s'agissait avant tout du maintien du Jahvisme en face de puissances hostiles; dans la seconde, cette préoccupation persiste sans doute; mais par une conséquence nécessaire de la victoire, elle passe à l'arrière-plan et disparait presque à côté de la lutte entre les éléments internes du Jahvisme.

C'est avec les prophètes du vin'' siècle qu'éclate la lutte. Ils conçoivent Jahvé comme une personnalité morale : c'est l'avènement du monothéisme éthique, qui n'est pas cependant quelque chose de tout à fait nouveau, car les prophètes furent des réformateurs et non des fondateurs de religion. Ils reprirent la vieille idée mosaïque, d'après laquelle les liens qui existent entre Jahvé et Israël ont leur origine dans la délivrance d'Egypte

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