LA RELIGION VEDIQUE ET BRAHMANIQUE
§ 67. — Les Védas ^
Nous appelons la plus ancienne période de la religion indienne période védique, du nom de ses textes sacrés.
Véda signifie (c savoir » (cf: oXBx). La science sacrée consignée dans ces
! 1. Bibliographie. — R. Roth, Zur Litteratur und Geschichte des Weda, 1846 ;.Fr. Max ^ MùUer, Lectures on the Vedas, 1865, Chips I. — Traductions du Rïg-Veda : Grassmann, traduction métrique, 1876-77; plus important, mais peu accessible : A. Ludwig, 1876-1879, avec un commentaire, de grande valeur, des références et des explications mythologiques; MaxMûller, S. B. E., XXXII; Oldenberg, S.B. E., XL VI; — Geldner et Kaegi, 70 Lieder des Rig-Veda, 1875, bon choix de textes sous une forme métrique agréable. — Sur la religion des Védas, outre le 1" volume de Muir, voir : A. Kaegi, De7' Rig-Veda, 2" éd., 1881, très recommandable comme introduction ; H. Oldenberg, Dîe
livres provient d'une. révélation. Les Védas « ne sont pas écrits de main d'homme », ils sont d'origine absolument divine, et inspires dans le sens strict dû mot; Aussi sont-ils l'autorité infaillible pour la foi et pour la conduite. La littérature védique est très considérable; elle contient non seulement les chants sacrés, niais aussi des traités rituels de théologie pratique, et les premiers débuts de la spéculation philosophique. Les collections de chants qui forment le fond des Védas, et que nous avons coutume de désigner simplement sous le nom de Védas, portent dans la langue indienne le nom de mantras. Elles se partagent en quatre sections {samhitâs, collections) : le Higveda, livre des poèmes religieux; le Sâmaveda, composé de chants et de textes liturgiques; le Yajurveda, qui contient les formules du sacrifice; enfin une quatrième collection, postérieure par la date de la rédaction, mais non par le contenu, VAtharvaveda, livre des chants et sentences magiques. De ces quatre livres, ce sont principalement le Rig et l'Atharva qui intéressent la science des religions.
La partie moderne des Védas, à peu près entièrement écrite en prose, consiste en ce qu'on appelle les Brâhmanas. Ces textes sont consacrés à tout ce qui concerne le sacrifice, mais ils contiennent accessoirement beaucoup de rhythologie, de théologie et même de linguistique. Aux Brâhmanas se rattachent comme appendice les Aranyakas, « ouvrage de la forêt )), et les Upanishads, a enseignements », qui contiennent la plus ancienne philosophie des Indiens.
Postérieurs aux Védas, mais appartenant en partie au même cycle littéraire, il y à les Sûtras, qui font partie des Vedângas, membres du Véda. Ils sont le « fil conducteur » de l'enseignement scolaire, et par suite rédigés en général sous une forme résumée, tandis que les Brâhmanas sont développés et abondants. L'autorité des Sûtras est très inférieure à celle des Brâhmanas ; ces derniers sont, dans leur totalité, aussi bien que les. Mantras, mis au nombre des ouvrages révélés [Çruti), Au contraire, il n'y a qu'un petit nombre de Sûtras, qui participent à cet honneur; ce 'sont les Çrautasûtras -, la plupart appartiennent à la (( tradition » [Smrtl^ smârtasûtras) ; ils traitent des coutumes domestiques [Grhyasûtras] et du droit [Bharmasûûras). Le fameux livre des lois de Manou est sorti de la littérature des Dharmasûtras.
Sur l'antiquité des chants védiques, des mantras, on n'a que de vagues présomptions. Même quand nous pourrions déterminer l'époque de leur rédaction, nous n'en serions que peu avancés, car ces poèmes sont les monuments d'une longue évolution religieuse, qui s'est accomplie par une infinité de degrés et a peut-être débuté dans un passé d'un éloignement insondable. Mais si loin que nous reculions la date de ces chants, une chose est certaine : c'est que les chants védiques portent déjà une empreinte purement indienne, d'où l'on peut conclure qu'en tout cas ils sont nés sur le sol indien, sous le soleil de l'Inde.
Religiondes Veda, 1894, la meilleure des expositions parues jusqu'à présent(trad. franc, par V. Henry, Paris, 1903). Plus court et de moindre importance, mais tout à fait pratique : E. Hardy, Die Vedisch-brahmanische Period dei^ Religion des dlten Indiens, 1893.
En utilisant certaines données astronomiques contenues dans les textes védiques, JacoBi a récemment fixé l'époque de la civilisation védique à environ deux mille ans avant Jésus-Christ. Il croit même avoir .trouvé de quoi remonter plus haut, et ces éléments de chronologie vont jusqu'à quatre mille ans avant Jésus-Christ. L'astronome hindou Tilak est arrivé, en même temps que Jacobi, à un résultat analogue. Cela ne nous renseigne pas d'une façon précise sur la date d'apparition de la poésie védique. Ordinairement on la place entre douze cents ans et mille ans avant Jésus- Christ; mais si l'on considère que la secte jainiste, qui a paru vers 850 avant Jésus-Christ, n'a pu se développer que sur les débris du Védisme, et même après l'époque défloraison du Brahmanisme, postérieur lui-même au Védisme, on trouvera cette date beaucoup trop peu éloignée.
En tout cas, les Védas font partie des textes littéraires les plus anciens de l'humanité, et pourtant il est manifeste que ces chants H'une antiquité vénérable sont l'œuvre non du commencement, mais de la fln d'une période religieuse et poétique. Assurément les Védas témoignent parfois d'une imagination jeune et d'une pensée primitive, qui nous reportent peut-être à l'origine du peuple; mais ce ne sont jamais là que des vestiges. La-façon poétique de traiter la mythologie et le développement théorique des idées religieuses trahissent sans cesse une vie spirituelle qui vieillit et qui décline, où la scolastique et le pédantisme étouffent la pensée, où la croyance est devenue une théorie et le culte un froid rituel, et où le prêtre-poète ne sait plus rendre quelque nouveauté aux antiques matériaux de ses compositions qu'à l'aide de procédés savants.
L'art poétique qui a produit notre Véda était devenu une sorte de métier, la technique du vers était définie et enseignée dans l'école. L'appareir poétique est tout formé, et il s'agit seulement de l'employer aussi habilement et spirituellement que possible, et de rendre le chant artistique et agréable au, goût du connaisseur érudit par des jeux de mots, des énigmes, des expressions à double entente et des allusions difficiles à comprendre. Il va de soi qu'une pareille méthode n'a donné que des résultats médiocres : la plus grande partie de cette poésie védique si réputée est vide et sèche, pauvre de sens, contournée, pénible et obscure pour les Hindous eux-mêmes; ce qui ne veut pas dire qu'elle n'ait pas des beautés cachées, ni que dans les hymnes védiques que nous connaissons il ne se trouve des poésies inspirées et remarquables.
S'il n'est pas exact que cette poésie soit de provenance immédiatement populaire, il ne l'est pas non plus que sa matière soit exclusivement religieuse. Tous les chants du Rigveda ne sont pas des poèmes sacrés, et d'ailleurs le principe de la' collection n'est pas liturgique ; beaucoup de morceaux sont de caractère entièrement prof ane ; on trouve dans le Rigveda des fables et des légendes poétiques, et même des vers très obscènes.
Les grandes fêtes sacrificielles célébrées par des princes ou de riches seigneurs étaient des prétextes à chants. Le brahmane, qui était le poète sorti de l'école traditionnelle, devait débiter un poème, de préférence, dans les temps les plus anciens, un chant nouveau, composé pour la circonstance.
Sans la moindre vergogne, les poètes ont plié leurs productions à cette situation ; non seuleriient beaucoup de chants védiques ont un ton de courtisanerie et flattent le seigneur et ses passions, mais le désir d'une ample rémunération (elle consistait en vaches) s'exprime souvent de la façon la moins dissimulée ; car on comprend bien qu'un art si difficile ne se pratiquait pas gratis. Aussi le poème est-il souvent fait pour rapporter le plus possible.
Dans la plupart des chants védiques, le nom de l'auteur nous est indiqué ; désignation souvent dépourvue d'intérêt ou même de sens. Mais il est certain qu'il a existé une tradition sur les poètes védiques, et même qu'elle a des fondements historiques. Certaines familles de poètes nous sont connues non seulement par ce qui nous est raconté d'elles, mais aussi grâce au texte même des chants, à leur caractère, à leur refrain, etc. A l'origine était l'ancêtre, le saint Bishi, dont la famille et les poésies de la famille tenaient leur nom. Le plus célèbre de ces Rishis est Vasishtka, h la famille duquel le septième livre du Rigveda est attribué. A la façon dont paraissent les Rishis dans la littérature védique, il est visible que ce sont en général des personnages légendaires. L'histoire de la lutte de Vasishtha avec le roi Viçvâmitra peut avoir quelque vraisemblance historique, car la vache au sujet de laquelle ils luttèrent était bien la récompense que le roi-prêtre pouvait avoir gagnée aux dépens du fameux Rishi ; mais la plupart des autres traits qu'on raconte des deux chanteurs relèvent entièrement de la légende, et même du mythe. L'histoire de Vasishtha est intimement liée avec le mythe d'Indra ; on lui attribue une origine divine. Il en est de lui comme de Musée ou des autres chanteurs du passé : ils peuvent avoir existé, mais ils sont devenus mythiques.
Dans la disposition des parties du Rigveda, il est tenu grand compte des familles de poètes. Cette disposition est réglée très soigneusement et d'après des principes si arrêtés, que Bergaigne croyait retrouver comme principe d'arrangemeïit un système arithmétique, fondé sur le nombre et la longueur des chants et des strophes. Ce système ne s'appliquait qu'en forçant les choses; les chants sont rangés en réalité d'abord d'après les auteurs, ensuite d'après les divinités (Agni, puis Indra, etc.), puis d'après les mètres employés ; ce n'est qu'ensuite que l'on prend en considération le nombre des strophes, d'ailleurs avec une précision tout à fait pédantesque. Des dix livres {Mandalas) du Rigveda, le premier et le dixième forment chacun en soi une division; les Mandalas 2-9, livres des familles, constituent ensemble une catégorie, dans laquelle il faut signaler particulièrement le septième livre (livre de Vasishtha), le huitième et le neuvième (livre du Soma). Le dixième livre, qui contient beaucoup de chants magiques et philosophiques et ressemble par là à V Aiharvaveda, passe généralement pour le plus récent. Cela est juste en ce qui concerne la rédaction, car visiblement ce livre résulte d'une addition postérieure, mais non en ce qui concerne la matière du livre, qui est même en partie très ancienne. Ce dixième livre est très important pour l'histoire de la religion et des mœurs à l'époque védique.