CHAPITRE XII
Par P,-D. Chantepie de la Saussaye, en collaboration avec le D"' Edv. Lehmann,
(de Copenhague).
103. Les Grecs et leur religion. — 104. Les sources. — 105. Les cultes et les dieux les plus anciens. — 106. Homère. — 107. Hésiode. — 108. Les dieux. — 109. Les demi-dieux^ les héros et les démons. — 110. Les mythes. — 111. Le culte. — 112. Les oracles, les fêtes et les jeux. — 113. Les mystères. L'orphisme.
— 114. La religion dans la philosophie et la poésie. — 115. Pindare, Eschyle, Sophocle. — 116. Le commencement de la décadence. — 117. La religion et la philosophie. — 118. La religion morale. — 119. La période hellénistique.
§ 103. — Les Grecs et leur relig-ion.
On peut dire que l'étude scientifique de la religion grecque, malgré des siècles de travaux, est encore dans l'enfance. L'intérêt s'arrêtait jadis aux formes achevées du développement religieux, mythes, œuvres d'art et dogmes moraux, et l'on en composait le tableau d'une religion mythologique tout illuminée de beauté. Ce tableau a peut-être été d'un prix ines-
1. Bibliographie. — On complétera aisément cette bibliographie à l'aide des catalogues spéciaux et des Jahresherichte fondés par G. Bursian et continués par Iw. Mùller. Nous trouvons une vue générale de l'antiquité grecque et une bibliographie dans VEncyklopàdie und Méthodologie der philologischen Wissenschaft de Bœckh (publiée par B. Bratuscheck, 1'" édit. en 1877; 2e édit., revue par Klussmann, 1886) et dans le Manuel de philologie classique de Salomon Reinach, 2 vol., 1883-84. Comme lexiques archéologiques, les commençants peuvent se contenter de ceux de Fr. Liibker (l""" édit. en dSSl, souvent republié depuis), ou de A. Rich, paru d'abord en anglais avec de bonnes illustrations (trad. française de Ghéruel). Mais il faut consulter surtout Pauly, Real-Encyklopadie der classischen Alterthumswissenschaft (6 vol. en 8 tomes, 1842-1866, réédition, commencée en 1894 sous la direction de Wissowa, 4 vol. sont parus), et le Dictionnaire des antiquités grecques et romaines (depuis 1873) de Daremberg et Saglio. Le livre de J.-G. Frazer, Pausanias' s Description of Greece, 7 vol., 1898, traduction, commentaire et index, est excellent et rend des services analogues.
Pour rhistoire grecque citons, en dehors des volumes de M. Duncker et de L. von Ranke qui s'y rapportent, l'ouvrage classique de G. Grote, 12 vol.; G.-F. Hertzberg (dans Oncken); E. Curtius, 3 vol., qui eut pendant longtemps une grande influence;
— les travaux plus récents de G. Busolt (3 vol.); A. Holm (4 vol., ouvrage substantiel
timable pour le progrès de notre civilisation, mais, on ne saurait s'en contenter. Aujourd'hui nous voulons connaître l'organisme vivant de la religion grecque telle qu'elle se manifeste dans les usages et la croyance du peuple, le culte et la doctrine des prêtres, la piété des confréries religieuses; on veut en apercevoir le développement historique, les degrés inférieurs, saisir les influences, étrangères ou locales, qui déterminèrent la production des formes supérieures, mesurer la relation de ces dernières avec la religion populaire. Mais ces recherches commencent à peine et nulle part elles ne sont plus difficiles que sur le sol grec. Les écrivains ne s'in-
et approfondi); J. Beloch (2 vol., 1893-97, travail élégamment écrit, critique souvent radicale); surtout Ed. Meyer, Geschichte des Altei^hums (11- V, 1893-1902, il s'occupe aussi du développement de la religion).
Pour l'histoire de l'art : Perrot et Chipiez; Guhl und Koner; Overbeck, Griechische Kunstmythologie ; R. Kekulé, TJeber die Entstehung der Gôtterideale der griechiscken Kunst, 1817.
Histoires de la littérature d'O. Mùlier, G. Bernardy, Ed. Munk, Th. Bergk, A. et M. Croiset.
Parmi les manuels d'antiquités grecques il faut recommander surtout K.-F. Hermann (nouvelle édition publiée par Blûmner et Dittenberger en 4 volumes; III, 1, publié par Dittenberger, traite des antiquités religieuses), et G.-F. Schoemann (2 vol., trad. fr. par Galuski ; la religion est étudiée au 2° vol.).
Sur la religion, consulter P. Stengel, Die griechischen Sàkralalterthûmer dans Iw^. Mûller, Handb. der klass. Alterthumswiss., V, 3, 2° édit., 1899; Percy Gardner and F.-B. Jevons, Manual of greek antiqxdties, 1895. Pour le culte citons encore : W. Immerwahr,Dîe Kulte und Mythen Ar kadiens, i%%i; S. Wide, Lakonische Culte, 1893; V. Bérard, Les Cidtes ai^cadiens, 1894; L.-A. Farnell, The cuits of the Greek states,
2 vol., 1896, mais surtout A. Mommsen, Feste der Stadt Athen, 1889 (réédition de VHeortologie). — Les études mythologiques importantes commencent avec K.-O. Mûller, ProLegomena zu einer wissenschafllichen Mythologie, 1825. Gh. Petersen a donné une vue d'ensemble fort complète de la mythologie grecque, dans Ersch und Gruber, LXXXII. Les légendes héroïques sont exposées objectivement dans le tome I de G. Grote. Les ouvrages les plus considérables sont : F. -G. Welcker, Griech. Gotterlehre,
3 vol., 1837-1863 : malgré ses lacunes, c'est encore le livre qui en traite avec le plus de goût; Kd. Gerhard, Griechische Mythologie, 2 vol. 1854-1855; l'auteur s'est servi des vases peints et des autres oeuvres d'art; il a aussi soigneusement examiné le développement géographique des légendes; H.-D. Mûller, Mythologie der griechischen Stdmme, 2 vol., 1857-1861, fragmentaire; L. Preller, Griechische Mythologie (parue d'abord en 1854, dernière édition publiée par G. Robert), répertoire très abondant. En France, P. Decharme, Mythologie de la Grèce antique, 2° édit., 1886, se place au point de vue de l'exégèse naturaliste; 0. Gilbert, Griechische Gotterlehre, 1898, de même. Les 2 vol. de Gruppe, Griechische Culte iind Mythen, t. I, 1887, et Ginechische Mythologie und Religionsgeschichte, dans Iw.-v. Muller's Handbuch, V, 2), sont d'une importance capitale. W.-Iî. lloscher a fait une Somme mythologique dans son Ausfûhrliches Lexicon der gtHech. und rôm. Mythologie; l'ouvrage est en cours de publication depuis 1884 ; il en est à la lettre P : c'est un livre indispensable qui contient beaucoup de travaux de premier ordre.
L'histoire de la religion est exposée spécialement par Chr. Petersen dans l'article déjà cité (on estime trop peu ce travail substantiel qui remplirait un gros volume), 1864; P. Decharme (dans un article court mais substantiel, Lichtenberger, V); les vol. de A. Maury, Histoire des religions de la Grèce antique, 3 vol., 1857-1859, sont encore très recommandables; J.-W.-G. Oordt, De godsdient der Grieken, met hunne volksdenksbeelden, i8&i, bon travail, mais fragmentaire. On se rendra compte de l'état actuel de la science en lisant : E. Rohde, Psyché, 1891,2" édit., 1898; A. Dietrich, Nekyia, 1893; H. Usener, Gôtternamen, 1896.
Pour l'histoire de la civilisation, voir entre autres K. Lehrs, Populàre Aufsàtze aus dem Alterthum (2* édit., 1875); J. Bernays, Gesammelte Abhandlungen (2 vol. 1885); J. Burckhardt, Griechische Kulturgeschichte (le t. II traite de la religion), les livres de J.-P. Mahaiïy, etc. L'ouvrage de J. Girard, Le sentiment religieux en Grèce d'Boinëre à Eschyle, 1879, est encore très intéressant pour l'histoire de la religion.
téressaient pas aux. choses du culte, ils n'appartenaient que par exception aux familles sacerdotales ou aux cercles religieux ; sans doute, des idées religieuses venaient souvent se mêler à leurs pensées; elles pénétraient les arts ; mais pourtant les Grecs vivaient à part leur vie intellectuelle et artistique, et ne se sentaient pas le besoin de parler des choses sacrées. Nous savons que les poèmes homériques, par exemple, que l'on considérait jadis comme les portes saintes de la religion grecque, sont des anneaux de la littérature universelle et n'ont que des rapports assez lointains avec la religion. Du reste on est porté maintenant à n'accorder pour l'histoire des religions qu'une importance secondaire à la littérature poétique et même aux œuvres des grands historiens. On étudie bien davantage les documents fournis par les écrivains postérieurs, mythographes, historiens et commentateurs du temps où la vieille religion ne représentait plus qu'un intérêt de curiosité ; c'est avant tout à l'archéologie que l'oii demande une image immédiate de la vie religieuse.
L'étude des nouvelles sources a conduit à cette conclusion inattendue que la vraie religion des Grecs était souvent très différente de l'image à laquelle nous sommes encore habitués. Nous y trouvons des pratiques, des représentations semblables à celles des peuples primitifs. On rencontre à chaque pas le culte des morts, la croyance aux esprits, la zoolâtrie, des rites fétichistes, partout d'innombrables petits dieux présidant à un lieu, à un phénomène, à un acte de la vie. Les idoles adorées dans les sanctuaires, sont d'une pauvreté qui nous surprend sur le sol grec. La science actuelle fait tous ses efforts pour mettre à nu ces fondations. Mais prenons garde de nous laisser entraîner, par un intérêt subit pour ces questions trop négligées naguère, à mal juger de l'ensemble. Il faut remarquer d'abord que la partie principale de cette religion réelle de la Grèce, à savoir les rites et les idées des sociétés mystiques, nous est presque entièrement inconnue. Il faut se rappeler en second lieu que la religion d'un peuple ne consiste pas seulement dans les exercices du culte et les dogmes sacerdotaux, les pratiques secrètes et les superstitions, mais qu'elle comprend aussi les idées religieuses qui pénètrent la vie intellectuelle et qui inspirent les penseurs et les poètes. Si l'histoire des religions ne se borne pas à établir des faits, mais doit juger la religion comme facteur de la civilisation il n'est certes pas permis de négliger la part de la religion grecque qui se mêle au développement de l'esprit hellénique et qui d'ailleurs en est sortie. En étudiant l'histoire grecque on ne se propose pas uniquement de connaître ce que les Grecs ont de commun avec des peuples inférieurs, mais ce qui leur a permis de s'élever pour toujours au-dessus des autres. Nous nous proposerons donc surtout de décrire ici non pas les pratiques religieuses des tribus grecques, mais la religion hellénique. Pour procéder historiquement et pour étudier le phénomène dans sa totalité, nous examinerons d'abord le fonds populaire sur lequel les formes postérieures se sont développées.
Les recherches d'histoire des religions ont beaucoup contribué à éclairer les traits du caractère grec, précisément parce qu'elles se sont occupées
des sentiments qui remplissaient la vie quotidienne du peuple. La définition usuelle de l'hellénisme, « intelligence, mesure et clar.té )), ne convient pas. à ce que ces recherches ont révélé. Nous voyons se manifester plutôt, en général, dans les cultes indigènes les côtés sombres-d'une vie primitive : barbarie, caractère passionné, puéril et sensuel, dont témoignent par exemple ces sacrifices humains mêlés de pratiques anthropophagiques, qui durèrent jusqu'à l'époque impériale, l'observation superstitieuse des prodiges et des signes, les jeux des fêtes rustiques, où l'on se déguisait en bêtes, et les orgies des cultes phalliques. Les influences orientales que nous constatons dans les cultes de Dionysos et d'Artémis, ne se seraient pas répandues si vite en Grèce ni si bien, si le peuple n'avait pas été enclin à manifester bruyamment une sensibilité débordante. Du reste la religion était pour le Grec une chose d'importance et, bien plus qu'on ne le croyait autrefois, la religion occupait son imagination et déterminait ses actes; il prenait part avec une dévotion profonde à l'adoration des dieux, et le côté mystique du culte donnait satisfaction à des besoins impérieux. L'esprit religieux qui se manifeste si violemment dans toutes les classes de la population vers la fin du monde grec, existait chez l'Hellène instruit au bon sens et à la mesure. Les institutions politiques de la Grèce, au moins les anciennes, reposaient partout sur la religion; elle ne disparut jamais de la vie domestique et domina parfois la littérature ; la libre pensée proprement dite n'arriva à se faire une place dans la vie intellectuelle qu'en se heurtant au peuple et à ses prêtres.
Ce que nous savons d'autre part du peuple contribue à expliquer un grand nombre de particularités de sa religion. Ainsi nous savons que les Grecs aimaient les légendes et les contes. L'imagination éveillée en vivait et brodait sur eux. La poésie épique et l'histoire sont nées de là. Joignons-y le goût de la poésie qui distingua les Grecs entre tous les peuples, et l'on comprendra comment le mythe, l'histoire des êtres divins, a pu se développer d'une façon si merveilleuse dans leur religion. Le Grec pieux se souciait peut-être moins de ces mythes que des sacrifices, des prières et des fêtes. Nous voyons néanmoins dans son infatigable création de mythes la grande originalité de cette religion, surtout quand nous songeons à l'alliance de la religion et de l'art qui est sortie de la mythologie.
L'art en a sans doute profité plus que la religion. Les manifestations poétiques ne sont pas la forme la plus élevée du sentiment religieux et comme toujours le sens esthétique s'est développé aux dépens de l'énergie morale. Les Grecs n'étaient pas précisément le peuple de la morale ; ils ne vivaient pas sous la Loi, comme les Juifs ; ils n'étaient point préoccupés de la lutte contre le mauvais et l'impur, comme les Perses. Il est vrai qu'ils émancipaient la vie humaine et brisaient la chaîne de l'hiératisme. Au point de vue moral, ce libre développement de la personnalité avait son péril. Il semble que l'on ait trop sacrifié en Grèce au bonheur de l'individu et au plaisir du moment, que l'on s'y soit trop peu inquiété de l'existence continue de la société et de sa civilisation. C'est justement ce côté social de l'éthique qui était le plus faible chez les Hellènes. Ils confessent qu'ils
manquent de parole, et sont peu sûrs en affaires, qu'ils sont sensuels et orgueilleux; déjà au temps de leur plus grande prospérité ils avaient relâché les liens les plus nécessaires à la vie d'une société. Leur civilisation se ressentit encore davantage de ce fait qu'ils étaient absolument incapables d'autre chose que d'une politique à courtes vues. Par bonheur une certaine conscience hellénique, le sentiment de la parenté de race et de langue, de croyances et de mœurs, leur ont donné aux meilleures époques une unité de pensée qui servit de base à l'édifice intellectuel. Ces faiblesses morales se reflètent dans la religion des Grecs. Les côtés sérieux de la vie ne leur ont pas échappé sans doute, leur poésie atteint sa perfection quand elle dépeint la terreur religieuse qu'inspirent les puissances inexorables, la fatalité divine poursuivant le coupable. Des mouvements religieux, comme l'orphisme, paraissent avoir inquiété leurs initiés sur le secret moral de la vie. Mais il faut constater, et cela est remarquable, quelle petite place le devoir occupe dans le cercle d'idées de la religion civile que nous connaissons ; elle n'a guère servi à l'éducation du peuple, et les idées morales que nous devons aux Grecs proviennent surtout des cercles religieux fermés, ou même des philosophes libres penseurs. Nous reconnaissons dans la religion le même esprit de clocher que dans la politique. Jusqu'à la fin les cultes gardèrent le caractère local qu'ils avaient eu au début. Leurs mélanges n'amenèrent jamais les Grecs à une véritable religion commune; ils eurent, il est vrai, des dieux communs, comme les Olympiens que créèrent les poèmes homériques. Cette création mythologique a été, il faut le dire, l'une des bases de l'unité intellectuelle des Grecs. La religion a consolidé l'hellénisme d'une autre façon, par les jeux célébrés aux fêtes, qui avaient une origine religieuse et qui acquirent un caractère panhellénique. L'autorité des oracles, qui n'était pas, on le sait, purement locale, ne servit pas autant à l'établissement de l'unité nationale, peut-être justement à cause de son caractère général. Les oracles, par trop de finesse, ont peutêtre contribué à diviser la Grèce.
Nous n'avons pas besoin de répéter ici ce que la civilisation grecque a été pour l'humanité qui a profité de ses leçons; c'est la fontaine de Jouvence où doit puiser encore aujourd'hui l'esprit européen pour conserver la santé. Remarquons aussi que la religion grecque a eu des effets durables sur les croyances des peuples de l'Europe. La formation des dogmes de l'Eglise s'acheva d'abord sur le sol grec et sous l'influence de la piété grecque. Nous trouvons des éléments helléniques dans l'ancien culte chrétien et nous pouvons nous permettre de supposer qu'il s'en trouve encore que nous ne connaissons pas. Ces questions sont des plus difficiles; elles touchent aux couches obscures de la religion grecque, aux cultes mystérieux, et à la grande confusion religieuse des derniers temps de l'hellér nisme.
§ 104. — Les sources.
Les découvertes archéologiques forment aujourd'hui la première assise; elles nous fournissent les documents les plus anciens, fragmentaires il est vrai; elles nous racontent la vie journalière de la religion ; elles nous disent ce que la littérature ne pouvait ou ne voulait révéler, et nous mettent en main le fil conducteur qui permet de localiser les autres données. Il est Important d'être ainsi placé immédiatement en face de la réalité disparue quand il s'agit d'une religion comme la religion grecque qui a passé par des mains d'artistes : le poète et le sculpteur ont toujours ajouté quelque chose du leur, quand ils ont voulu interpréter. L'inscription du monument commémoratif ou de l'ex-voto nous raconte exactement ce qui s'est passé et ce que l'on croit; les pierres gravées, les monnaies ou les vases peints nous donnent la reproduction fidèle ou à peu près des images et des emblèmes sacrés par lesquels on représentait couramment les dieux et les mythes.
Les fouilles des grands édifices comme le temple d'Eleusis et bien d'autres nous fournissent des données importantes, bien qu'elles ne puissent rien nous apprendre sur les formes les plus anciennes du culte primitif d'avant les temples. Parmi les statues mises au jour ce ne sont pas les plus beaux objets d'art qui ont la plus grande valeur à nos yeux. Des idoles tout à fait primitives; les Hermès massifs, etc., passaient pour particulièrement sacrés- et possèdent, aussi bien que les reliefs des autels, le caractère local et les emblèmes significatifs qui se perdent en général dans les productions d'un art supérieur. Que de choses nous apprenons parles monuments funéraires où se trouvent naïvement représentés l'âme et la mort, les rites du deuil, etc.; les inscriptions gravées à côté nous disent ce qu'on pensait du sort des défunts. Le tombeau et son contenu nous donnent des renseignements semblables. Les plaquettes d'or qu'on mettait dans le tombeau des initiés nous fournissent des indications inappréciables sur la représentation mystique de la vie d'outre-tombe. Les vases peints sont un trésor : non seulement ils illustrent un grand nombre de mythes et de légendes héroïques, mais ils font passer sous nos yeux la marche tout entière des cérémonies religieuses, les phases d'un sacrifice, les scènes de l'initiation éleusinienne, etc. L'usage des vases prêtait à ces représentations, car un grand nombre étaient destinés soit à conserver les cendres des morts, soit à contenir les huiles avec lesquelles on oignait la pierre tombale.
Pour débrouiller la mythologie il faut se plonger dans la numismatique. Ville par ville, génération par génération, le trésor des monnaies nous illustre le monde grec, nous fournit des images petites, mais souvent fort exactes des dieux protecteurs, des sanctuaires ou des représentations religieuses préférés de chaque époque, de chaque cité, de chaque souverain. Les belles gravures des bagues et des cachets nous donnent les symboles individuels. Les inscriptions sont plus éloquentes, précieuses en ceci qu'elles
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fixent l'histoire et donnent l'impression immédiate des événements. Elles ont été recueillies dans le Corpus Inscriptionum grœcarum. Ce sont des épitaphes, des tablettes votives, des dédicaces de statues, des oracles, des formules de divination, des formules de malédiction ; de brefs règlements de fêtes, des listes de revenus sacerdotaux, etc.
La littérature nous fournit d'abord des documents immédiats sur la vie religieuse, et ensuite des renseignements sur la religion recueillis par curiosité. Les textes sacrés, si nous les possédions, formeraient la partie la plus ancienne et la plus importante du premier groupe; malheureusement ils ont tous disparu et nous sommes forcés de nous contenter de savoir que les Grecs ont eu dans l'antiquité une littérature rituelle, des prières et des hymnes religieuses dont le texte était fixé. La légende a associé à cette poésie les noms des anciens poètes mythiques, Musseos, Eumolpos, Pamphos et Thamyris; de même aux Indes on a attribué les Vedas aux Rishis. On attribue des vers magiques à Orphée, et Olen le Lycien passait pour le représentant de la poésie dans le culte d'Apollon.
Nous savons avec certitude que dans les anciens lieux du culte, en Thessalie, en Crète, la musique et les chants accompagnaient les danses sacrées et les processions. On célébrait Apollon à Délos et à Delphes avec des chœurs et des péans, et Dionysos avec des dithyrambes; le poème, que le prêtre chantait pendant le culte s'appelait tiomos. En dehors de ces poèmes il y avait encore une poésie oraculaire. On rassemblait les réponses les plus importantes des oracles ; Hérodote s'est servi d'un recueil de ce genre. La constitution divine des Spartiates, les pT^rpat attribuées à Lycurgue, avait un semblable caractère; c'est un fait connu que le culte a créé ou provoqué quelques-unes des formes poétiques dont s'est habillée la poésie du monde entier ; la tragédie est sortie du dithyrambe de Dionysos ; l'hexamètre épique paraît être né du groupement des noms des dieux quatre par quatre dans la poésie hiératique ; sans parler d'une foule de particularités qui semblent empruntées aux poésies liturgiques, comme les épithètes et les invocations aux dieux d'Homère, les généalogies d'Hésiode.
Il faut mentionner ici les documents historiques que les Grecs possédaient sur leur religion. Les quelques fragments des anciens logographes qui nous ont été conservés montrent que les plus anciens représentants de l'histoire grecque ont mélangé fortement leurs ouvrages de récits mythiques et de généalogies. Malheureusement il ne nous reste que quelques fragments ^ des atthidographes du iv^ siècle, Klitodemos, Philochoros, etc., dont les ouvrages traitaient particulièrement de la religion, des sacrifices, de la mantique et des mystères.
Les historiens profanes de la "même époque nous donnent à l'occasion des renseignements sur les choses religieuses. Hérodote, qui a tant à nous dire sur les religions étrangères, ne pensait pas avoir à donner les mêmes renseignements pour la Grèce; nous trouvons cependant chez lui une
1. On trouvera tout cela dans C. Miiller, Fragmejita hisioricorum qrsecorum, 5 vol., Paris, Didot.
courte description du développement historique de la religion grecque (II, 52 et suiv.), qui conserve toujours son intérêt. Il nous a raconté aussi, dans sa manière ingénue, mainte légende et maint trait de mythe ; il nous permet aussi assez souvent de jeter un coup d'œil instructif sur les superstitions des Grecs. L'intérêt qu'on portait aux choses de la religion, si visible déjà chez Hérodote, se développe à mesure qu'on s'avance vers le christianisme. Les stoïciens s'appliquèrent à l'exégèse des mythes, et le succès du roman d'Evhémère (à l'époque macédonienne) prouve qu'il était devenu tout à fait de mode de s'occuper de la religion. Une riche littérature mythologique se forma à l'époque alexandrine. En dehors de l'histoire des dieux et des héros de Callimaque (AÏTta) qui s'est perdue, cette littérature est représentée par les écrivains que l'on appelle les mythographes, dont le plus important est ApoUodore. ApoUodore, qui vivait à Athènes vers le milieu du ii^ siècle, publia un ouvrage en trois livres sur la mythologie grecque, les sources y sont indiquées la plupart du temps. Nous le possédons encore, à l'exception de quelques pages qui manquent vers la fin. Les autres mythographes, comme Palœphatos, Antoninus Liberalis, Ératosthène, fournissent des matériaux bien moins complets, accompagnés d'explications fort niaises *.
Ce goût dura, et l'on continuait sous l'empire romain à collectionner des choses mémorables avec ou sans interprétation philosophique. Strabon le Géographe, l'indispensable Pausanias, des glaneurs d'anecdotes comme Élien et Athénée, un polygraphe comme Plutarque, les néo-platoniciens eux-mêmes nous ont fourni des faits importants que nous ne connaîtrions pas sans eux. Nous trouvons beaucoup à prendre chez les Pères grecs de l'Église, chez Clément d'Alexandrie par exemple, et dans les recueils byzantins, le dictionnaire de Suidas, etc. Il faut cependant se rappeler que les écrivains mythologues étaient toujours prisonniers de leurs théories. Non seulement la différence de religion chez les chrétiens, mais les théories rationalistes ou les inclinations mystiques de la fin de l'antiquité se font de plus en plus sentir. Il faut connaître le point de vue où se sont placés les auteurs avant d'estimer quelle valeur leurs ouvrages présentent pour l'histoire des religions.
§ 103. — Les cultes et les dieux les plus anciens.
Dans la détermination des éléments primitifs de la religion grecque nous en sommes encore aux premiers essais. Sans doute Welcker a déjà vu que la religion qui nous arrive tout armée dans Homère suppose un long développement antérieur et, avec sa fine intelligence du détail des choses grecques, gâtée pour l'ensemble par des principes philosophiques erronés, il a esquissé cette évolution. Welcker voulait voir le point de départ de la
i. A. Westermann a rassemblé les écrits des mythographes : MuSo^paçot, Sci'iptores poeiicse historiœ Graeci^ 1843. L'édition Teuhner est encore incomplète.
religion grecque dans un monothéisme primitif, dans le culte de Zebç Kpoviwv considéré comme le dieu suprême, embrassant tout; plus tard se seraient formés les dieux de la nature, et à mesure que les Grecs cessaient d'être un peuple de cultivateurs pour devenir un peuple de guerriers et plus tard de riches négociants, les dieux de la nature se seraient transformés en dieux nationaux éthiques doués d'une personnalité complète jusqu'au jour où les spéculations physiques et philosophiques des Grecs raffinés les eussent fait oublier peu à peu. On a réfuté depuis longtemps toutes ces hypothèses; l'idée épurée de Zeus se trouve bien plutôt à la fin qu'au commencement de l'évolution religieuse, et Fhistoire de la religion grecque ne peut pas être encadrée tout entière dans le système de Welcker.
Nous ne voulons pas ici écrire l'histoire des opinions nées des recherches modernes sur l'origine de la religion grecque. On s'accorde généralement avec K.-O. MûUer à trouver l'explication du mythe dans son histoire même, seulement on comprend cette histoire de façons fort différentes. Les adeptes de la mythologie comparée cherchent la nature et l'histoire des dieux dans leurs noms, témoins du passé indo-germanique, et ils en fournissent des explications naturalistes malheureusement contradictoires. Alors qu'ils attribuaient ainsi une importance plus grande aux mythes qu'aux rites, Fustel de Coulanges ^ avait déjà montré que les cultes de la famille et de la race, l'adoration du foyer et le culte des ancêtres constituaient les éléments primitifs de la religion grecque et romaine. L'école anthropologique, à la suite de E. Tylor et de A. Lang, voit dans des croyances et des institutions semblables à celles des sauvages, l'animisme, le totémisme, le fétichisme, le culte des morts, le premier degré de la religion ^.
Aucune de ces opinions prise isolément ne nous explique la religion grecque d'une façon satisfaisante. Nous savons aujourd'hui que le problème est beaucoup plus compliqué qu'on ne le croyait. Des éléments