‹ Manuel d'histoire des religions [microform] ;Chapitre 84 sur 142 · Hérodote, YIII · texte numérisé non relu

Hérodote, YIII

. o20 HISTOIRE DES RELIGIONS ■'..

rapt de Eorè et sa confusion avec la déesse de la mort Perséphone ; nous en connaissons l'histoire par l'hymne homérique à Déméter; elle se rattachait certainement aux mystères d'Eleusis. Le deuil de la terre sur sa fille ravie, le séjour de cette dernière sous terre, et le contrat final avec Hadès d'après lequel Perséphone est rendue à Déméter pendant huit mois de l'année, s'expliquent par la vie annuelle de la végétation. Mais il est permis de croire que l'hymne lui-même ne nous donne pas un mythe primitif de Déméter, car plusieurs dés éléments du récit se retrouvent dans d'autres mythes de la déesse avec des motifs tout différents qui donnent une tout autre impression d'antiquité. C'est ainsi qu'en Arcadie Déméter était unie à Poséidon : celui-ci, sous la forme d'un étalon, fait violence à la déesse métamorphosée en cavale, le coursier Arion est le fruit de leur union. Dans ce cycle particulier le deuil de Déméter aurait pour cause le chagrin qu'elle ressentit de la violence de Poséidon. La Demeter Melaina des habitants de Phigalie, «la noire », offensée de la même façon, s'est réfugiée dans une caverne du mont des Oliviers. Elle y donne la vie à la déesse Despoina et reste inexorable dans sa cachette, en refusant aux hommes toute récolte, si bien qu'ils seraient morts de faim si Pan n'avait par hasard découver t. la caverne de la fugitive et ne l'avait indiquée aux dieux. D'après , Pausanias, il y eut pendant longtemps dans cette caverne une image en bois de Déméter avec une tête et une crinière de cheval et des serpents emblématiques. On appelait Déméter âpivùç, la furieuse; il y a cependant aussi une déesse jE'rmî/s proprement dite, qui était alliée à Poséidon et à qui se rapportait peut-être cette forme antique de la légende de Déméter. En parlant des mystères d'Eleusis nous aurons à revenir sur le cuite rendu à Déméter, déesse de l'agriculture. Bornons-nous à mentionner encore la Déméter éthique ou politique, que l'on célébrait dans plusieurs cités sous le nom de 6ecp,o9opoç; elle présidait à la vie réglée par le droit, de même que la déesse de la terre, Gé, qui était aussi honorée comme Thémis. Cette . Déméter était la protectrice des femmes mariées, qui la fêtaient dans les Thesmophories, fêtes auxquelles aucun homme n'était admis.

Perséphone est avant tout la déesse de la mort. Ce n'est pas le rapt d'Hadès qui l'a faite reine du monde souterrain ; au contraire c'est Hadès qui, devenu son époux, a partagé sa condition. Il est clair que les Grecs, comme les Germains, se sont représenté l'empire des morts comme gouverné par une femme, meurtrière, terrible, funeste, dont beaucoup ne prononçaient le nom qu'en tremblant. Les autres noms de Perséphone, Korè et Despoina, lui sont donnés en tant qu'elle est déesse des morts. Despoina, la maîtresse, que Pausanias désigne même comme la plus haute divinité des Arcadiens, ne se confond cependant pas avec Perséphone seale, mais aussi avec Hécate et même avec Artémis, et elle doit avoir été une divinité particulière, si peu marqué que soit son caractère. Comme déesse du monde souterrain Perséphone envoie tous les ans sur terre les plantes qui la couvrent ; elle entre ainsi dans le cercle des dieux de la végétation ; en tant que Korè, elle est aussi la déesse de la fécondité. La déesse des plantes, Korè, se retrouve sous plusieurs formes dans les mythes, par

exemple sous la forme d'Ariane. L'union d'Ariane avec Dionysos est tout à fait dans l'esprit des mythes postérieurs de Perséphone. Dans Homère, Perséplione n'est qu'une déesse de la mort; il ne parle pas de son retour temporaire sur terre, elle est occupée sans trêve à recevoir les troupes de morts qui descendent en rangs pressés dans les enfers.

Hadès {A'ides, A'idoneus) est moins à sa place dans la série des Kronides qu'Hestia et Déméter, son importance est loin d'être aussi ancienne que celle de Poséidon ou de Zeus. Gomme dieu de la mort, dévoreur de cadavres, il remonte peut-être à une assez haute antiquité, mais il n'est en réalité qu'une des nombreuses ^ divinités qui habitent l'empire des morts, comme Thanaios, la mort, Meleagros, le chasseur des morts, etc. Plus tard encore, quand il eût été élevé par Homère au rang de roi des enfers, il resta encore malgré cette dignité une figure assez insignifiante, très effacée dans le culte. Pausanias remarque qu'à sa connaissance Hadès n'avait d'autels qu'à Élis ; du reste on ne le trouve guère dans le culte qu'à côté de Déméter et de Korè.

On veut voir quelquefois dans Poséidon surtout, un dieu-cheval, c'est-àdire un dieu des campagnes qui nourrissent les chevaux. En effet son culte paraît aussi ancien à l'intérieur du pays que sur les côtes et y est peutêtre plus développé encore. Plusieurs familles nobles, qui s'occupaient d'élevage et d'agriculture étaient depuis très longtemps vouées au culte de Poséidon ; quand ces familles se rapprochèrent de la mer, Poséidon serait devenu dieu marin. H est certain en tout cas qu'il faut expliquer la combinaison du dieu de la mer et du dieu-cheval par ce fait que la plupart des tribus maritimes de la Grèce étaient également célèbres pour leurs chevaux, tels les Minyens de Laconie, les Béotiens et les Thessaliens, adorateurs zélés de Poseidon-Hippios. Plus tard le cheval du dieu des mers devint le symbole des vagues, des vaisseaux, etc. Des souvenirs fort clairs du Poséidon, dieu de la fertilité des champs, sont conservés par des épithètes comme celle de Phytalmios (dieu de la croissance des plantes) et dans le Poséidon Georgos (l'agriculteur) d'une époque postérieure. Le Poséidon chthonien, que l'on trouve à côté de Zeùç ybôvioq, a fréquemment le caractère de dieu de la fécondité; il figure comme tel dans le mythe de Déméter; à Delphes, il est aussi allié à Gé, qui se rapproche de Déméter. Hésiode nomme Poséidon le portier du Tartare; on sacrifiait des taureaux noirs à Poséidon chthonien. Dans la conception populaire, Poséidon x^ovioç serait donc le maître des forces souterraines qui agitent le monde; c'est GaiaocJios, celui qui fait trembler la terre, celui dont les chariots roulants produisent les grondements du tonnerre. Ce genre d'activité s'accorde avec le caractère de Poséidon, dieu de l'eau ; il règne sur les flots agités, qu'il fait monter et descendre à son gré. Du reste c'est un dieu puissant, souvent courroucé mais non pas méchant. On ne sait pas si sa domination sur les eaux s'étend ailleurs que sur les flots salés, car la source qu'il fait jaillir près d'Athènes est salée elle aussi. Le culte de Poséidon, qui de la Thessalie et de la Béotie s'est étendu sur l'Attique et sur l'Isthme, et surtout sur le Péloponnèse tout entier, fut en beaucoup d'endroits plus important et peut-être

plus ancien, que celui de Zeus. En Laconie on lui assigne une origine antédorienne, et à Athènes il précéda Athéné, si nous en jugeons par les légendes connues. Du reste Poséidon était depuis longtemps uni à celle-ci en Béotie, en Arcadie et en Laconie. Ces deux cultes furent répandus par les Minyens et les Kadméens leurs alliés (Wide). A Athènes, on unissait très étroitement le culte de Poséidon avec celui d'Erechthée, autre dieu effacé par Athéné; ils partageaient le même sanctuaire comme le même sort. Il est inutile de songer, à une comparaison du labourage de la terre et de la puissance érosive des vagues (Usener) pour expliquer la réunion des deux aspects du culte.

Mais voyons par l'exemple de Zeus, le père des dieux, quel vaste domaine, quelle étendue de fonctions pouvait s'approprier un dieu particulier. Au moment où la poésie homérique créa le panthéon grec, le vieux dieu du ciel était déjà sans doute depuis longtemps reconnu partout comme le père des dieux; on lui conférait les éminentes qualités qui conviennent à un roi du ciel, ou bien il les acquérait en absorbant une foulé de divinités de la lumière, de la justice, etc. a Le jour et la lumière viennent de Zeus; c'est lui qui envoie les années. Caractéristiques sont ses deux yeux fulgurants; éternellement il contemple toutes choses; son œil ne se ferme jamais; il est par conséquent celui qui regarde, qui voit tout; le criminel souille l'œil sacré de Zeus. Les sommets des montagnes lui sont consacrés et son culte est célébré dans toutes les villes; il trône sur les hauteurs claires de l'Olympe qui s'élève bien au-dessus de sa ceinture de nuages. Au milieu des fermes on trouve son autel (Z. Ipxsïoç); la maison et la métairie, la ville elle-même sont dans sa main (ttoXisuç). Quiconque franchit les frontières de la patrie implore sa protection (Z. isvcoç), quiconque demande secours à l'étranger se réclame de lui (Z. fxecioç) ; il conduit le voyageur au terme de sa route. C'est lui le sauveur suprême (c7ojT7]p), le grand purificateur (xaQapatoç). Il unit les époux (Ya[jt.7]À[oç, ^uytoç), noue et conserve les liens de parenté (c-uyysvetoç, cppàxptoç) ; la vie et la mort sont dans sa main, sur une balance d'or il pèse les chances de mort des combattants.il envoie le bonheur et la richesse (oXêioç, xTr^crcoç, TrAou^toç). Il protège les frontières (opioc); la puissance royale et son symbole, le sceptre, viennent de lui. Il préside aux serments et les maintient, il inspire la fidélité et la foi ; quand le droit est foulé aux pieds, sa sentence le redresse, soit à la guerre, soit au tribunal. Il punit sévèrement les. sentences injustes, il châtie tous les crimes 1 il les inscrit tous dans le grand livre des péchés et ils ne peuvent jamais être oubliés ^ ))

Ce n'est pas par hasard que Zeus est arrivé à cette place centrale. Sa parenté de nom et de conception avec l'ancien Dyaus indo-germanique peut faire croire que sa dignité remonte à la préhistoire. Son alliance soit avec Dione^ soit avec la déesse de la terre,- Gaia, appartient peut-être aussi à ce mythe primitif. En Grèce il s'est divisé de bonne heure en Zeus chthonien et en Zeus céleste. Une quantité innombrable de rhythes

■1 . Usener, GQtternamen, 196 et suiv.

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locaux se sont attachés à son nom; les amours qui y tiennent une telle place sont généralement l'expression mythologique d'une association de culte : on légitime un dieu nouveau en le faisant descendre de Zeus. La poésie mythique sait fort bien trouver la mère du nouveau dieu et rendre intéressantes ses amours avec Zeus. Les nombreuses familles qui faisaient remonter leur origine à un demi-dieu ou même à un personnage engendré par Zeus, étaient également amenées à établir leurs prétentions par des procédés analogues.

L'épithète d' « Olympien » que la poésie épique a rendue si fameuse provient d'un culte de Zeus sans grande importance qui se célébrait au pied de la montagne thessalienne ; mais il en résulta qu'on la considéra plus tard comme la résidence des dieux. A l'origine le Zeus olympien ne pouvait se comparer au Zeus de Dodone pour la puissance, au Zeus de Crète pour la richesse des mythes. Le chêne sacré de Dodone, avec son oracle extrêmement ancien, ses colombes sacrées et la source divine qui jaillissait à ses pieds, était probablement un ancien arbre sacré. Mais il fut consacré de très bonne heure à Zeus, comme l'indique ce fait que l'épouse du dieu n'est pas ici Héra, mais Dioné. Zeus s'est immiscé certainement dans une foule de cultes locaux et s'est développé aux dépens des divinités indigènes. Dans les villes surtout le dieu de la maison et de la justice prit bientôt la première place; à Sparte, où Zeus associé à Gaia avait un ancien sanctuaire sur l'agora, il avait refoulé le dieu primitif Agamemnon, mais dans les districts ruraux de la Laconie on avait conservé les dieux locaux. Le Zeus crétois est un tout autre personnage. Le dieu né sur l'Ida a plusieurs caractéristiques d'un dieu de la lumière ; son nom pour les Crétois désignait la lumière, sa naissance dans la caverne de la montagne rappelle d'autres mythes de dieux lumineux ; la danse des Kourètes qui est mêlée au mythe est expliquée quelquefois comme une sorte de glorification du soleil dansant que l'on rencontre souvent dans les coutumes populaires. D'autre part et avant tout, le Zeus crétois est un dieu de la végétation. Dans la personne de l'enfant soigné par les nymphes, doué de toutes les forces et de toutes les qualités, on célébrait visiblement la renaissance de la nature; le taureau, qui est son symbole, appartient déjà à ce cercle d'idées, et certaines formes du Zeus crétois le représentent directement comme le dieu des plantes, par exemple le Zeus FeÀ/^avoç, jeune, imberbe, assis sur un tronc d'arbre, au milieu d'arbustes et de plantes. On en a conclu, entre autres Welcker, que le Zeus crétois était un dieu sémitique et en tout cas étranger ; de même, sa mère Rhéa serait une déesse venue d'Asie Mineure. La conclusion n'est pas nécessaire; le taureau lui-même n'indique pas sûrement une origine sémitique. Sans doute on peut croire qu'on a donné ici le nom du dieu à la divinité principale, très différente, d'un grand pays.

Nous ne pouvons pas examiner un à un dans la multiplicité de leurs rites et de leurs mythes tous les cultes de Zeus, du Zeus lycien en Arcadie, du Zeus panhellénique d'Égine et de tant d'autres si divers. Noiis ne pouvons aussi qu'indiquer les fonctions innombrables de Zeus qu'indiquent

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ses nombreuses épithètes.^Ces fonctions sont pour la plupart celles de dieux indépendants à l'origine. Les mythologues ont renoncé à tracer la ligne d'évolution de ces mythes et de ces cultes de Zeus entrelacés de toutes les façons et venus d'origines si diverses. On écrirait un morceau important de l'histoire de la religion et de la civilisation grecques en étudiant la figure de Zeus avec les rites barbares que comporte son culte et l'idéal épuré, tout éthique, qui est venu s'y superposer.

Zeus est lié d'une façon indissoluble à l'hellénisme. Il a suivi les tribus grecques dans leurs migrations : son oracle était dès la plus haute antiquité une autorité respectée, il protégeait le foyer, défendait le territoire, veillait sur le droit. Ce fut un bienfait pour les tribus auxquelles il s'imposa qu'il ait absorbé les vieux dieux, car il apportait la civilisation ou du moins la civilisation ne devint réellement puissante que là où il en réunit les éléments épars dans son culte et donna à la vie un centre intellectuel. D'autre part, l'idée même de Zeus s'est développée avec la civilisation grecque.: l'art d'un Phidias, le génie des poètes, d'Homère jusqu'à Eschyle, ont atteint leur perfection dans sa représentation idéale. Chez les philosophes, ce dieu est parvenu jusqu'à représenter l'unité de l'être divin, et ce n'est que lorsque l'hellénisme fut sur son déclin que l'Olympien se retira et laissa l'empire à d'autres dieux inférieurs ou étrangers.

Héra, l'épouse de Zeus dans le panthéon officiel, est certainement arrivée à cette dignité par une alliance de cultes. La déesse locale et très honorée d'Argos a refoulé les épouses plus anciennes, déjà à demi oubliées, Dioné et Gaia. Héra est une déesse entièrement grecque; c'est une des rares divinités de l'Hellade qui aient été respectées par la corruption de la civilisation en décadence et par les cultes étrangers. Elle est restée la reine, l'épouse pleine de dignité, la protectrice des femmes dans leurs douleurs, le symbole du bonheur conjugal et de la félicité maternelle. Elle avait des sanctuaires fameux sur l'acropole deXlorinthe, à Samos, mais surtout à Argos. A Argos, elle était mise en rapport avec les fleuves, sans doute comme dispensatrice de la pluie; de même, en Laconie, son culte était en relation avec les inondations de l'Euro tas. Fille adoptive d'Okéanos et de Thétis elle devait du reste s'entendre à l'irrigation. Quand Zeus lui fit la cour il choisit la forme du coucou, l'oiseau qui annonce la pluie du printemps. C'est une heure bénie que celle de l'amour de la déesse avec son époux, que ce soit au moment du mariage, dans le pays bienheureux d'Okéanos, ou bien sur le mont Ida à l'heure où le père des dieux oublie les Grecs et les Troyens. La vache consacrée à Héra montre qu'elle est déesse des campagnes; elle est souvent représentée elle-même avec une tête de vache, d'où l'épithète de powTciç qu'elle porte dans Homère ; on sait qu'elle changea lo, sa prêtresse, en vache, comme Artémis changea en biche la (( prêtresse» Iphigénie. Le phénomène mythologique est le même dans les deux cas : la déesse la plus importante absorbe le culte de la moindre et celle-ci se confond avec le symbole animal de la déesse (ou la forme animale qu'elle possédait à l'origine). La grenade que tient l'une des mains de la magnifique statue de Polyclète à Argos est un symbole de la fécondité.

de même le sceptre avec, le coucou que tient l'autre main. Hébé, sa fille, qui est à son côté, représente le printemps. Héra donne, la fécondité aux femmes et les aide à accoucher, on l'appelle Ilithya ou déesse des Ilithyes (génies des accouchements). AArgos on célébrait tous les ans son mariage sacré avec Zens; « avec des fleurs et des couronnes on fêtait le couple divin, on promenait Héra revêtue de sa parure d'épousée; on dressait pour elle un lit nuptial avec des branches d'osier flexibles, et l'on célébrait toute la cérémonie comme un mariage entre mortels dont ces noces divines passaient pour le symbole et le modèle. » A Samos les relations entre fiancés étaient justifiées et sanctifiées par la légende des rencontres f urtives de Zeus et de Héra avant leur mariage.

On a très justement remarqué à propos d'Athéné que cette déesse a dépouillé en général le caractère d'une déesse de la nature et qu'elle est devenue plus que toutes les autres une divinité éthique et politique. H est assez inutile par conséquent de discuter sur sa u signification naturaliste ». Quand on veut remonter très haut, on voit dans Athéné une Nymphe sylvestre et probablement celle de l'olivier. Déjà avant l'époque homérique,, l'olivier était en Grèce l'objet d'un culte; en Attique, où le sol ne se prêtait qu'à sa culture, il était devenu indispensable à la vie et à la prospérité du pays. Hy avait un olivier planté dans l'Érechtheion dont on considérait la destinée comme liée à celle de la ville. On disait qu'Athéné avait donné cet arbre à la cité et écarté par là Poséidon qui prétendait obtenir la première place. Dans le culte de la déesse, on répandait des flots d'huile; plusieurs épithètes sont communes entre elle et l'olivier (ainsi « celle qu'on ne peut anéantir »). On peut se demander seulement si Athéné n'a grandi partout en Grèce qu'avec l'olivier, car son culte remonte dans le Péloponnèse à la plus haute antiquité. En Laconie, elle est associée avec Poséidon à l'époque antédorienne, comme elle le fut plus tard avec Zeus. De bonne heure, à l'intérieur de la Grèce, elle s'adjoignit des divinités locales, comme le vieil Aléos, le roi mythique de l'Arcadie, le fondateur de la ville de Tégée [Athéna Aléa). Ses rapports avec Erechthée semblent être de même sorte; à Trézène, elle a mis de côté la déesse Aithra qui devint une prêtresse mythique. Athéné s'unit de préférence aux divinités poliades, et à l'époque historique nous la connaissons surtout comme déesse de l'Acropole, aussi bien à Sparte qu'à Athènes et dans plusieurs autres cités ; elle réside aussi sur les caps montagneux d'où elle protège le pays. Le mot Palladium, image protectrice, vient de son nom de Pallas qui reste inexplicable. Plusieurs des emblèmes d'Athéné sont aussi embarrassants. L'égide atteste ses relations avec Zeus, et lui donne également un peu le caractère de déesse de l'orage ; elle est représentée sur une monnaie macédonienne lançant des éclairs, et l'on dit qu'Athéné seule connaît l'endroit où Zeus cache ses foudres. Les serpents qui ornent l'égide indiquent ses rapports avec Erechthée; elle porte sur son bouclier la tête de la Méduse qu'elle a tuée elle-même ou qu'elle a fait tuer par Persée. On ne sait pourtant pas clairement quels phénomènes d'histoire religieuse se cachent derrière cette lutte avec la Gorgone. Les rapports d'Athéné et du hibou sont

également difficiles à comprendre. Schliemann a trouvé des images d'Athéné à tête de hibou, et certaines monnaies athéniennes portent la tête de la déesse d'un côté et un hibou de l'autre.

Athéné préside à la vie intérieure de la cité aussi bien qu'à son existence extérieure. BouXaia, elle inspire les délibérations de l'assemblée athénienne ; àyopata, elle dirige les délibérations dans l'assemblée du peuple; ôytEia, elle veille à la santé publique. Hygieia était une divinité très honorée, unie à -Athéné, comme Nikè; la statue et l'autel d'Athéné Hygieia furent érigés, immédiatement après la grande peste historique, sur l'Acropole. Athéné était aussi la déesse protectrice des affaires et de tous les métiers ; la fête des forgerons, les Khalkéia, lui étaient consacrées. Le travail manuel des femmes surtout, le filage et le tissage, étaient placés sous la protection d'Athéné Ipyocwi. Athéné est enfin la déesse de l'intelligence ; elle favorise les hommes rusés, comme Ulysse et Diomède. La naissance d'Athéné, sortie du front de ^eus, correspond peut-être à ce caractère; du reste le mythe est obscur et ne s'éclaircit pas par l'allégorie de la « naissance des nuages sortis du ciel ». On a comparé les relations dé la déesse avec Zeus à celles des déesses hindoues avec les dieux dont elles sont la çakti, la force ou la manifestation. Mais nous considérons Athéné comme l'une des divinités sur lesquelles la civilisation et l'art helléniques ont mis le plus nettement leur empreinte.

L'hymne homérique qui raconte le vol des bœufs par Hermès nous présente le meurtrier d'Argos comme une divinité des troupeaux. Ses figures, ses insignes (la tête de bélier par exemple) et le culte que lui vouent les bergers chez Homère, confirment que tel fut bien son caractère. H semble aussi représenter la fécondité animale; Hérodote, qui prétend que les Pélasges ont introduit les Hermès ithyphalliques à Athènes et à Samothrace, considère le symbole de la fécondité comme le trait caractéristique du dieu, et fait remarquer que les mystères de Samothrace le célèbrent précisément comme le dieu de la fécondité. On trouve dans plusieurs mythes d'Hermès des traits de lubricité correspondant à ce côté de la nature du dieu. Dans le mythe du vol des bestiaux, Hermès dispute à Apollon la possession de ses vaches. Les deux dieux des bergers font un contrat où, suivant les versions, tantôt l'un, tantôt l'autre a l'avantage; Hermès est même forcé de céder la lyre à Apollon. Le conflit avec Argos, le berger vigilant, le dieu local argien uni à Héra, finit par la défaite, c'est-à-dire par l'effacement de cette divinité ; c'est là sans doigte l'explication de ce mythe obscur d'Hermès Argeïphontès qui a donné tant de peine aux exégètes anciens et modernes. Hermès s'attaque en vain à un autre dieu des bergers, le Pan arcadien; il ne réussit pas à chasser de ses sanctuaires le vieux dieu local quand son culte, venu probablement d'Argos et de Messénie, atteignit le cœur de l'Arcadie. Cependant, plus tard, on considéra Pan comme le fils d'Hermès, et sa flûte, la syrinx, passa à son père supposé. Le culte d'Hermès n'eut jamais de racines bien profondes en Laconie et dans le Péloponnèse, il n'eut pas à l'origine une importance comparable à celui d'Apollon ou d'Artémis.

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Comme dieu de la fécondité Hermès a été de tous temps une divinité chthonienne. Dans les premiers vers des CAoep^ores d'Eschyle, il est déjà appelé le « Seigneur des abîmes de la terre »; les trésors et les mines lui appartiennent, mais il est aussi le dispensateur du sommeil et des songes sinistres ; de plus il pratique les charmes et est en rapport avec la sorcière Hécate. Mais, avant tout, l'Hermès chthonien est le conducteur des morts, '\iuy^o-n:oiL7z6ç, il accompagne les âmes qui se rendent dans l'empire des morts ; c'est pourquoi l'on élevait des Hermès aux lieux de sépulture. Les routes terrestres étaient cependant placées aussi sous la protection d'Hermès IvoSioç; le poteau à quatre faces, dressé aux carrefours, au pied duquel le passant déposait des parfums ou jetait des pierres, est précisément la forme primitive d'Hermès. Le dieu rapide savait aussi trouver les routes qui joignent la terre et le ciel : Hermès est aussi héraut des sacrifices et messager des dieux (BtaxTopo;), et c'est le plus souvent ainsi que l'a représenté l'art ultérieur.

Cet Hermès primitif de la fécondité et des abîmes de la terre s'est transformé avec une élasticité particulière au cours de l'évolution de la civilisation grecque. H n'est jamais devenu sans doute un dieu de l'agriculture ; au contraire les richesses qu'il dispense sont, au regard des époques commerçantes, l'argent et les profits du négoce. C'est lui le dieu des marchands, caractère auquel sa dignité de dieu des voyageurs l'avait déjà préparé. Ajoutons-y la ruse du vol des bestiaux; dieu des voleurs, Hermès SoXioç, il sanctionne la fraude, digne père d'un homme de bien comme Autolycos, passé maître en mensonges et en fourberies, et grand-père d'Ulysse. Messager des dieux, dieu du commerce et des échanges, Hermès devint le dieu des hérauts. Ces derniers, en effet, n'étaient pas seulement chargés d'annoncer les volontés des chefs d'Etats, c'étaient aussi des diplomates chargés des intérêts commerciaux de leurs républiques. On personnifia aussi dans Hermès la loquacité nécessaire à ces fonctions (Hermès Adytoç). De même qu'on honorait la souplesse intellectuelle du dieu, on honorait sa souplesse corporelle, et les gymnases, où l'on attachait plus de prix à l'agilité qu'à la force, étaient placés sous la protection d'Hermès àywvtoç. L'art classique représente Hermès sous la forme d'un adolescent vigoureux ; c'est l'éphèbe idéal. L'emblème caractéristique d'Hermès, le bâton qu'il reçut d'Apollon, le suivit fidèlement dans ces transformations, généralement comme bâton de héraut. Le bâton d'Hermès n'était à l'origine qu'une branche ou une baguette terminée par une fourche cachée par un nœud, comme nous le voyons sur les monuments les plus anciens ; plus tard il se transforma en baguette magique capable de tout changer en or. La puissance magique d'Hermès fait de ce bâton la baguette magique par excellence. On arriva naturellement à dire que les âmes conduites par Hermès étaient tenues par la fourche du bâton, et l'on en fit des amulettes qu'on plaça dans les tombeaux. Les serpents sont en rapport avec le caractère chthonien d'Hermès. Les ailes au bâton, comme au chapeau et aux pieds du dieu, ont été ajoutées plus tard.

Apollon est un des plus puissants dieux de la Grèce. C'est aussi l'un de

ceux qui nous présentent le plus d'aspects différents, et l'un des problèmes les plus difficiles qu'ait à résoudre notre mythologie est de savoir comment s'est unifié cet amas complexe de divinités variées.

La forme la plus ancienne et la plus simple d'Apollon est sans doute encore celle de dieu des bergers (A. vôato;, vairaToç). Dans les endroits les plus écartés de la Grèce, chez les campagnards deLaconie, chez les paysans de l'Arcadie il reste le dieu des campagnes et des pâturages, des béliers et des brebis. Les histoires qui racontent la vie pastorale du jeune Apollon, son service chez Admète, sa dispute avec Hermès, ses amours avec les Nymphes et les bergères sont de fraîches légendes campagnardes ; l'archer et le cithariste sont peut-être également des images primitives. Cet Apollon pastoral est associé de bonne heure à un grand nombre de dieux de la campagne. Le dieu des moutons de la Laconie, Karneios (le cornu, le bélier), en l'honneur duquel on célébrait la fête de la moisson, les Karneia^ à l'ancienne mode rurale, avec des courses où l'on poursuivait le démon ou le bouc de la récolte, devint une des formes d'Apollon ; nous voyons sur des monnaies l'Apollon Karneios avec une tête de chèvre à la main; à Délos, on lui avait élevé un autel fait de cornes de boucs. Le dieu des prairies Aristaios (le meilleur), dont le culte se célébrait surtout à Céos, mais s'était répandu Jusqu'en Sardaigne, est aussi considéré comme un Apollon. Trois cents taureaux lui étaient consacrés à Céos, il protégeait les troupeaux de moutons ; il était aussi entouré de poissons ; il répandit l'élevage des abeilles, la fabrication du beurre, la culture de la vigne. Il faut mentionner un dieu des pommes, Apollon Maléatès. Lang a essayé de prouver que la souris, consacrée à Apollon Sminthée, était une offrande faite pour se préserver des souris ; il est du reste assez probable que cette offrande s'adressait à un dieu des champs.

Le bel adolescent qu'Apollon tua au jeu du disque et dont le sang donna naissance à l'hyacinthe, est sûrement une divinité dont le culte fut vaincu par celui d'Apollon ; elle était probablement chthonienne, car on rencontre aussi Hyakinthos dans le cycle de Déméter. La couleur sombre de l'hyacinthe est chthonienne, et la fête des Hyakinthia a tout à fait ce caractère. On y célébrait Hyakinthos comme « un de ces symboles mélancoliques, chantés de bonne heure par le peuple, de la joie passagère que donnent les charmes de la jeunesse et le printemps )). Mais on célébrait aussi dans cette fête la résurrection des floraisons disparues et le drame était l'apothéose de l'adolescent tué. Cette fête était très ancienne, antédorienne même. La ville d'Amyclai, où elle était célébrée et d'où Apollon Hyakinthos tirait son nom d'Amycléen, était l'ancienne capitale de la Laconie, abaissée par la rivalité de Sparte. Apollon Delphinios, dieu de la mer, était en honneur en Crète et dans une bonne partie de l'Ionie. H était surtout le dieu du voyage heureux que promettent les dauphins jouant autour des navires. Un dieu particulier, peut-être le Delphidios Spartiate, s'est probablement incorporé ici encore à la grande divinité. La lyre d'Apollon se rapporte aussi au dieu des dauphins ; qu'on se rappelle la légende d'Arion et Phalantos qui, comme Arion, traverse la mer, sa lyre à

la main, sur le dos d'un dauphin. Apollon Delphinios, apporté par des négociants Cretois qui s'étaient établis à Élis, avait donné à leur colonie, qu'en raison de leur pays d'origine ils avaient d'abord appelée Krissa, son nom définitif de Delphes. L'Apollon de Delphes n'a pas cependant créé le fameux oracle; c'était déjà le sanctuaire d'un culte chthonien de Gaia et de son associé le serpent Python. Le thème mythologique du tueur de dragons s'est mêlé au mythe d'Apollon pythien. Mais à l'origine il n'était sûrement question que d'une victoire remportée par un culte sur un autre, et de la défaite d'un dieu bon et non d'un dieu méchant. La preuve en est dans les purifications et les expiations auxquelles Apollon dut se soumettre après le meurtre. Elles firent du dieu le modèle des expiants qui se réunissaient autour de la vieille demeure de l'oracle devenu un sanctuaire renommé pour l'expiation des meurtres. Le caractère sacerdotal d'Apollon est dû à ses rapports avec Delphes. Il devint le prophète et le devin céleste, et cette fonction ajoute à ses traits, après l'association de Delphes et du culte de Dionysos, un peu d'extase et de frénésie. Le nom du dieu de la divination, (( Apollon Délien », nous conduit à la légende, tout à fait obscure au point de vue historique, de la naissance d'Apollon et d'Artémis à Délos. Ramsay a prétendu que Léto, la mère des divins jumeaux, était une déesse phrygienne [lada — la femme); on trouve cependant des traces d'un ancien culte grec de Léto .mère de dieux comme Dioné et Gaia. C'est peut-être à Delphes qu'elle est entrée en rapport avec Apollon; il faut provisoirement regarder l'accouplement d'Artémis et d'Apollon comme la réunion accidentelle de deux cultes.

Quant au caractère de dieu du soleil, Apollon Fa certainement à Délos, mais nous ne savons pas depuis combien de temps. Du reste l'Apollon dieu du soleil est une formation récente; le culte d'Apollon n'a pas commencé par là. A la fin de l'antiquité on s'expliqua toutes les facultés et tous les emblèmes d'Apollon par ses rapports avec le soleil. Mais ils ne datent que de son union avec Hélios, dont la personnalité s'est également mélangée à celle de Zeus, c'est-à-dire de l'époque des tragiques. Chez Homère Apollon est bien une divinité de la lumière, il est à peine un dieu du soleil; Apollon avait déjà absorbé Phoibos (le pur), qui avait un sanctuaire à Lacédémone, et Lykos ; qui devait disparaître c'est par eux qu'i était devenu un dieu de la lumière. Son caractère de médecin s'est également développé tardivement; il le doit à son alliance avec des dieux guérisseurs comme Jatros, le médecin, Paieon (le purificateur), qui a donné son nom à la prière classique d'Apollon, Asklepios enfin, dieu chthonien, accompagné de serpents, devenu dieu médecin, et qui est considéré en cette qualité comme un fils du dieu auquel il avait abandonné ses attributs et sa puissance. Dans cet Asklepios moderne nous voyons comment un dieu particulier primitif, qui s'est élevé en s'unissant à un grand dieu, peut recouvrer sa liberté et son domaine autonome.

Nous pouvons suivre assez haut l'histoire d'Artémis. De ses idoles faites de troncs d'arbres on a conclu qu'elle a été en premier lieu une déesse des arbres. Callimaque raconte qu'on célébrait le culte d'Artémis

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près delà souche d'un chêne. Une chose est certaine, c'est qu'ellefut, comme le montrent les anciens cultes du Péloponnèse, une déesse des bois et des animaux et sans doute une patronne de la fécondité animale; c'est pourquoi elle protège les bœufs et les chevaux, le gibier surtout; la biche auprès d'elle n'est point effarouchée, elle est la déesse de l'ours et du lion même : des « danses de l'ours » étaient exécutées dans l'Attique par des jeunes filles déguisées en l'honneur de l'Artémis de Brauron. Dans le mythe, Artémis transforme en ourse la nymphe Callisto, dont elle avait détruit le culte, pour la punir de son impudicité. Sur le Taygète où elle aimait à errer, on lui offrait, dit-on, des fromages faits de lait de lionne. Elle est devenue la déesse de la chasse à cause de ses rapports avec les bois ; mais ce trait s'est plus développé dans la poésie et l'art que dans le culte. Son patronage s'étend à la fécondité humaine, elle donne aux hommes une naissance heureuse, prenant ainsi la place d'Ilithyia ; la déesse Iphigénie (celle qui fait accoucher facilement ou heureusement) est devenue sa prêtresse. Comme KopuôaAia, elle préside à la croissance des adolescents. Les jeunes garçons Spartiates étaient fouettés devant Artémis Or^^m, substitution possible de sacrifices humains. Orthia est probablement une divinité des accoucherrients ; les tresses que l'on voyait autour du tronc d'arbre qui la représentait étaient faites des branches du Zî/c/os (osier?), efficace contre les maladies des femmes. Cette Artémis primitive fut de bonne heure une divinité très puissante, dont le culte était très répandu ; on l'adora avec Poséidon dans le Péloponnèse et elle partagea avec lui le patronage des chevaux. Du reste (c elle n'a pas grand besoin de se joindre aux autres dieux et héros ». Elle aime la vie de la campagne, la solitude des bois, le calme des champs, et ses fêtes ont le caractère d'un culte de paysans, très sacré mais aussi très rude (Wide).

A côté de cette Artémis des animaux et de la fécondité se dresse déjà dans l'antiquité une Artémis chthonienne, qu'on adore en même temps que Déméter et Perséphone. Hegemone est sans doute une de ses formes; Artémis « conduit » donc les humains à travers les terreurs du monde souterrain, et ce n'est que secondairement qu'elle accompagne les hommes sur d'autres chemins dangereux. Avant tout Artémis chthonieiine s'est confondue avec Hécate elle-même, la protectrice des portes et des routes, la déesse de la nuit et de la lumière de la lune, la sorcière. Cette parenté est antérieure à l'évolution de la triple Hécate; elle est telle qu'on peut à peine distinguer Hécate d'Artémis sur les monnaies de Phères en Thessàlie, comme Percy Gardner l'a remarqué. Mais cette union des deux déesses n'est pas due à Hésiode.

Artémis, déesse delà lune, apparaît tard; c'est à une époque postérieure à Homère qu' Artémis s'est confondue avec l'ancienne déesse de la lune, Séléné. L'union est facile à comprendre : l'influence attribuée à la lune sur la rosée, sur la fécondité et aussi sur la physiologie des femmes, a été aussi exprimée dans d'autres mythologies. Comme fille de Latoné elle fait pendant au soleil, et ce parallèle confirma son caractère; ce fut là, apparemment, le point de départ de beaucoup des développements

de sa figure mythique. Son arc sert à lancer sur terre les rayons de la lune, comme celui d'Apollon, ceux du soleil. Les deux divinités se développèrent pendant un certain temps côte à côte, elles échangèrent plusieurs attributs et emblèmes. C'est ainsi qu'on donne à Artémis des épithètes apolliniennes comme BaîpvtT) et SeXcpt'vtoç. Un des traits caractéristiques de la fille de Latone est sa virginité austère, elle est la gardienne, de la chasteté des femmes, mais ceci n'a rien à voir avec la lune et se rattache directement aux attributs de la déesse de la fécondité féminine.

La rencontre de son culte avec ceux d'Astarté ou de Gybèle, les déesses veiiue d'Asie Mineure, fut fatale à cette pureté de la conception d' Artémis. Lorsque les colons ioniens arrivèrent aux environs d'Éphèse ils rencontrèrent un culte oriental du même type et virent une Artémis dans la déesse, sans doute à cause de ses rapports avec la fécondité. Un mélange de cultes en résulta ; au service oriental du temple, auquel les Grecs prirent part avec d'autant plus d'ardeur qu'il devenait plus sensuel, des rites grecs se mêlèrent, luttes ^d'athlètes et de musiciens, courses de chevaux, etc. Il y a encore à Naples une petite copie de la statue d'Artémis d'Éphèse : la tête, en bois d'ébène de même que les mains étendues, d'innombrables seins en ivoire, une auréole d'or autour de la tête, le tronc semblable à un Hermès avec une décoration animale, — amalgame étrange et somptueux qui nous représente bien l'idole la plus puissante du paganisme récent, le monument du dérèglement de l'esprit classique obscurci. Artémis s'est aussi confondue ailleurs avec plusieurs divinités, la déesse taurique aux sacrifices humains, la Bendis thrace, la Ma de Cappadoce, la Britomartis- Diktynna Cretoise. Il faut cependant distinguer la façon dont s'opèrent ces mélanges, de l'absorption des cultes locaux indigènes par une grande divinité.

Il semble bien qu'Ares ait été à l'origine un dieu thrace, mais le mot Aréopage seul montre déjà qu'il fut de bonne heure naturalisé en Grèce : à Thèbes, la cité où il était le plus en honneur, les descendants de Cadmus faisaient remonter leur origine jusqu'à lui ; à Olympie, il semble être un dieu plus ancien que refoule Zeus Aréios. Au nord seulement, d'où il venait, en Thrace et en Macédoine, son culte avait quelque importance. Ares aurait à peine atteint le rang qu'il eut, si l'épopée homérique n'avait pas eu à parler si souvent du dieu de la. guerre. L'art aussi se plaisait à le représenter parce que c'était le type de la forme masculine dans toute sa vigueur, avec ses mouvements les mieux dessinés ; il était la contrepartie mâle delà déesse de la beauté féminine et de l'amour. Un seul mythe unit Aphrodite à Héphaistos. Mais, dans le culte. Ares est son époux légitime, elle lui est jointe par un lien aussi solide que celui qui réunit Zeus et Héra.

On croit généralement que des influences orientales ont joué un rôle peut-être prépondérant dans la formation d'Aphrodite. La part des éléments étrangers et celle des éléments indigènes reste encore à déterminer. La déesse de Chypre, dont le culte, selon Hérodote, était venu d'Ascalon, est en tout cas d'origine sémitique : son culte, ses mythes,

ses idoles, le prouvent suffisamment. La déesse de Paphos et de Salamine était probablement une Astarté phénicienne ; celle de Cythère, au sud du Péloponnèse, était sans doute sa contre-partie punique, car le commerce qui se faisait sur ces côtes était surtout carthaginois. On a maintes preuves de l'influence de ce culte oriental sur la vie grecque. Les statuettes féminines nues qu'on a trouvées à Chypre et où l'on voit des idoles d'Aphrodite, sont bien différentes des vieilles idoles de la Grèce ancienne ^ Ces images sémitiques ont probablement encouragé l'art hellénique à représenter la forme féminine nue. Les Grecs aimèrent beaucoup aussi le mythe sémitique qui représente l'amour de la déesse pour un bel adolescent qui meurt vite. C'est un motif favori de la mythologie et de l'art. Le rite de la prostitution dans les temples s'est aussi introduit en Grèce avec le culte d'Astarté, comme en Iran et en Arménie ; il n'y a pas lieu de croire avec E. Meyer que cette coutume existait déjà auparavant.

Les points d'appui que trouva en Grèce le culte de l'Aphrodite de Chypre et de Cythère, ne sont pas bien connus; nous ne connaissons pas de forme absolument distincte que nous puissions nommer l'Aphrodite indigène. Aphrodite apsia, en effet, « la guerrière )), dont l'image se dressait dès les temps les plus reculés à Sparte et à Thèbes, à Argos et à Athènes, est semblable à l' Astarté armée et doit être considérée sans doute comme une de ses variétés. Mais 1' « Aphrodite des hauteurs » (dxpaia) adorée à Corinthe, à Argos et sur le mont Eryx en Sicile, est peut-être grecque, bien qu'elle eût aussi des sanctuaires dans l'île de Chypre et que son culte ressemblât en beaucoup de points à celui de Paphos. La fille de Dioné, qui appartient au cercle des mythes de Dodone, parait être sûrement grecque. Aphrodite est considérée dans V Iliade comme fille de Zeus et de Dioné, et bien que la déesse homérique de l'amour ait déjà un caractère sémitique, on peut cependant admettre que sa généalogie cache le souvenir d'une ancienne relation mythologique. On croit aujourd'hui que la Dionaia a peut-être été une Hébé de Dodone, « d'où est sortie par une métamorphose poétique Aphrodite qui devait présider à la fraîcheur de la jeunesse humaine et aux instincts animaux )), et que cette Hébé, qui n'a pour ainsi dire pas eu de culte, « s'est confondue avec une déesse d'origine asiatique » (Welcker, Roscher). Mais si ces Aphrodites sont problématiques, le génie grec a su s'approprier l'image de la déesse. Il l'a débarrassée de sa brutalité primitive et orientale pour en faire cette chose incomparablement gracieuse et belle que nous admirons dans les images exquises que nous en donnent J'art et la poésie.

Comme plusieurs de ses sœurs sémitiques, Aphrodite est aussi une déesse de la vie féconde de la nature. « Au printemps », dit l'hymne, « elle va à travers les bois jusqu'à l'homme qu'elle aime, partout où elle se laisse voir les bêtes de la montagne la suivent en la caressant et se laissent aller

1. * S. Reinach a voulu démontrer que le culte de la déesse nue était indigène dans le monde égéen : cf. Les déesses nues dans Vart oriental et l'ai^t grec, dans Revue archéologique, 1895, I (réimpression dans Chronique d'Orient, t. II), et La Sculpture en Europe, p. 98 et suiv, (H. H.)

au doux penchant. » Ces vers nous font toucher du doigt le fond même du mythe d'Aphrodite, à la fois déesse de la nature et déesse de l'amour. L'idée est exprimée de la façon la plus claire dans le mythe d'Adonis. L'Adonis syrien (en phénicien 'adôn^ seigneur), qui meurt en pleine jeunesse sous les griffes de l'ours, symbolise la mort rapide de la végétation j)rintanière sous l'ardeur du soleil; la déesse des forces naturelles le cherche, lui donne son amour et se lamente sur sa disparition. L'hymne nous montre de même comment elle cherche Anchise le Troyen auprès de ses troupeaux; de même encore Didon de Carthage devient amoureuse d'Énée, le fils d'Anchise, puis doit le voir s'éloigner. Toutes ces légendes dérivent plus ou moins du même mythe. D'autres incidents, comme ceux de Paris et de Kinyras, le prêtre de l'Aphrodite de Chypre, viennent simplement de la tendance de la déesse à favoriser les jeunes gens.

On sait que la déesse de l'amour apparut plus tard sous deux formes différentes, tantôt comme Pandémos, la Vénus de l'amour sensuel, et tantôt comme la céleste Uranie. Mais cette différence, purement philosophique, n'a aucun rapport avec la mythologie réelle. Aphrodite est devenue Pandémos en se mêlant à une ancienne divinité politique, Pandémos (de tous les dèmes), et elle devenue ainsi « celle qui unit le peuple ». Ce n'est que parce qu'on a mal compris le mot qu'on a fait de cette Aphrodite tout à fait morale la voluptueuse Vulgivaga; de même c'est par un pur jeu d'esprit que l'on a tiré son antithèse, l'Uranie idéale, de l'Aphrodite des temples à hiérodules (Usener).

Dionysos (Bacchos) est un dieu tout à fait étranger auquel rien ne correspondait dans le vieux monde des dieux grecs ; sans doute il n'apparut qu'assez tard dans l'Hellade. Son culte est d'origine thrace; chez le peuple qui avoisinait au nord la Grèce, qui avait tant de traits communs avec les peuples d'Asie Mineure, « son culte se célébrait sur les hauteurs, dans la nuit obscure, à la clarté vacillante des torches, aux sons assourdissants d'une musique bruyante, cymbales bruissantes, flûtes pénétrantes et qui affolent, aux sourds grondements du tonnerre. La troupe des fidèles, excitée par cette musique sauvage, danse en poussant des cris aigus. Des femmes surtout prennent part à ces rondes frénétiques et tombent épuisées. Les cheveux flottent au vent, les mains tiennent des serpents consacrés à Sabazios ; les fidèles brandissent des poignards ou des thyrses qui cachent sous le lierre la pointe de la lance. Ils font rage ainsi, s'excitant jusqu'à l'extrême frénésie ; dans leur fureur sacrée, ils se précipitent enfin sur les animaux choisis pour le sacrifice, les saisissent et déchirent avec leurs dents la chair saignante qu'ils avalent toute crue* )). Ce culte orgiaque était tout à fait étranger à l'hellénisme antique. Homère n'en parle point. Son Dionysos n'était pas non plus un dieu du vin, et sans doute il n'acquit ce caractère que plus tard. Les plus anciennes fêtes de Dionysos étaient en effet célébrées au moment du solstice d'hiver et non pas à l'époque des vendanges. Mais Dionysos est déjà tout à fait le dieu du vin dans l'hymne

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