‹ Manuel d'histoire des religions [microform] ;Chapitre 88 sur 142 · Voir Usener, Gôifernamen, p. 291 et suiv · texte numérisé non relu

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LES GKEGS 539

Yà[ji.oç, ràTcoS-fiy-t'a d'Apollon correspondent à des cérémonies. Il en résulte qu'au point de vue religieux il y avait une grande différence entre les mythes qui avaient ainsi grandi avec le culte et d'autres, comme la. Titanomachie, la querelle entre Apollon et Hermès, certaines histoires d'amours divines. Ainsi tandis que la plupart des mythologues partent ou bien de la signification naturaliste des dieux, à la façon de l'ancienne mythologie comparative, ou bien de la forme homérique des mythes, la véritable méthode de la mythologie grecque devrait consister à étudier surtout ce rapport des mythes avec le culte.

Une deuxième cause de la durée des mythes était l'usage qu'en faisaient l'art plastique et la poésie. L'art reprend sans cesse les vieilles figures et les vieilles histoires. Nous pouvons distinguer la représentation purement artistique et décorative des mythes telle que nous la voyons généralement sur les vases peints, de leur interprétation religieuse. Ainsi Phidias avait sculpté sur le piédestal du trône de Zeus Olympien une série de scènes mythiques : le sphinx thébain, les Niobides, les hauts faits de Thésée et d'Héraklès, etc. ; mais, au-dessus de ces exploits et de ces scènes de souffrance, le Dieu trônait dans sa sérénité. Du reste, les arts plastiques ont beaucoup contribué, non seulement à donner aux dieux une forme humaine, mais encore à représenter une humanité divinisée. Ils expriment l'idéal. La représentation plastique des mythes dans l'âge d'or de l'art grec n'est point allégorique : le but était d'embellir et de rajeunir les vieilles figures. C'est ainsi que l'art et la poésie ont conservé aux Grecs leurs anciens dieux et leurs anciens mythes, et la tradition mythique ne s'éteignit pas tant que les idées les plus hautes se présentèrent sous les vêtements du mythe.

11 est certain que par là même un conflit devait s'élever entre les nouvelles convictions ou les nouveaux besoins de la pensée et les vieilles formules de la mythologie. Dès que l'on eut pour les dieux des exigences morales, que l'esprit de progrès se fut choqué des absurdités contenues dans les mythes, on chercha à les interpréter ou à les combattre. Grote montre bien le rôle important que prend l'exégèse des mythes dans la vie intellectuelle des Grecs, il a senti et défini avec finesse les nuances qui distinguent à ce point de vue les grands hommes de l'Hellade.

Bien que réduits par la perte d'une grande partie de la littérature grecque au hasard des fragments et des allusions, nous en savons assez cependant pour nous figurer la suite des opinions exprimées sur les dieux et les mythes. Nous ne connaissons pas d'époque où les Grecs crurent naïvement à leurs mythes et y trouvèrent l'expression de leurs idées sur les dieux. Les penseurs et les poètes grecs, depuis Homère et Hésiode, adoptent tous en face de la mythologie une attitude critique, laissant les mythes de côté, ou bien les interprétant à leur convenance, et c'est là le cas le plus fréquent, car ils attribuaient encore assez de valeur à la tradition mythique pour essayer de s'y accommoder.

L'opposition à la mythologie apparaît chez les Grecs bien avant le temps que nous sommes habitués à considérer comme le siècle des lumières, celui des sophistes. Dès le vi"' siècle, et plus tôt encore, les philosophes la trai-

talent avec beaucoup de liberté; ainsi Xénophane s'attaqua aussi vivement à la forme anthropomorphique des dieux homériques qu'à leurs fautes morales. Nous trouvons, avant Socrate, des précurseurs à presque toutes les tendances de l'exégèse postérieure. Théagène de Rhégium transformait allégoriquement les dieux en concepts moraux : Athéné est l'intelligence, Ares la stupidité, Aphrodite le désir. Hérodore d'Héraclée, contemporain de Socrate, semble avoir fourni des explications dans le goût de l'évhémérisme futur : Atlas avait enseigné la physique à Héraklès, Prométhée était un roi scythe enchaîné par ses sujets. On fait souvent remonter l'interprétation physique des mythes à Anaxagore ; son ami Métrodore de Lampsaque l'aurait étendue aux légendes héroïques (Agamemnon était l'éther). Le sophiste Prodicos voyait dans la mythologie la divinisation des choses utiles aux hommes : le soleil, la lune, les fleuves, les sources, le feu (Héphaïstos), le pain (Déméter), le vin (Dionysos); c'est une opinion que partageait le poète comique Épicharme : -

ô [j,Èv 'E7ccj(;ap}x.oç toOç 9eoÙç eïvat Xéyet àvs[iOUç, {iôwp, y/jv, vîXtov,' iivp, àa-TÉpaç.

Nous savons par un passage célèbre de Platon ^ que Socrate se moquait de cette exégèse d'esprits bornés (àypoixto nvl aocpta); mieux valait se comprendre et s'expliquer soi-même.

La position prise par les poètes et les historiens du v® siècle est intéressante. Il va de soi qu'ils avaient tous leurs objections, mais les uns les cachaient, les autres préféraient les étaler. Pindare, Eschyle et Sophocle pratiquaient une sélection intelligente ; leurs œuvres ne donnent pas l'impression que la mythologie grecque soit si indécente et si absurde ; ce qui choque est élagué. Euripide, au contraire, ne manque jamais de laisser tomber sur les dieux une lumière désagréable et d'insister sur les contradictions inconciliables qui séparent les mythes de son opinion personnelle. Hérodote, qui était un croyant, souvent crédule, savait se dérober aux exigences trop fortes de la foi : il doute qu'Héraklès ait pu tuer tout seul plusieurs milliers d'hommes, et il est heureux d'être débarrassé du mythe des colombes parlantes de Dodone par le récit des prêtres thébains. Thucydide s'occupe peu de mythes, mais toujours il les ramène à la vraisemblance; il regarde la guerre de Troie comme un grand événement politique.

Au ra^ siècle pour la première fois se dessina nettement l'opposition qui a dominé, depuis, l'histoire de l'exégèse, entre la tendance historique et la tendance allégorique. La première était celle d'Evhémère; d'autres l'avaient précédé, Théophraste, par exemple. L'école du Portique suivait la seconde : elle fit des dieux et des mythes des forces et des phénomènes physiques ou des qualités morales. Ainsi Gléanthe dans son hymne présente Zeus comme le principe du monde suivant la doctrine stoïque ; les livres de Chrysippe contenaient, paraît-il, des explications semblables. On confondait Kronos avec Chronos, le temps ; Athéné s'appelait Tritogeneia parce qu'elle unis-

1. Platon, Phèdre, 229 c. Voir aussi Xénophon, Memor., 1, 3, 7.

sait en sa personne la triple sagesse, physique, éthique et logique. Les allégories éthiques viennent, d'ailleurs, en seconde ligne chez les stoïciens, mais elles n'étaient pas moins en faveur.

Dans une histoire quelque peu complète de l'exégèse mythologique il conviendrait de citer plus de noms et d'ouvrages. Nous avons seulement voulu montrer comment les Grecs s'accommodèrent à leurs mythes et les réconcilièrent avec leur conscience.

§ 111. — Le culte.

Il est difficile d'indiquer exactement quelle place était réservée à la religion dans la vie publique des Grecs. Le culte était chose d'Etat ; le citoyen n'avait que le droit et le devoir d'y prendre part ; l'État punissait la hierosylia^ les empiétements sur le domaine des dieux, les atteintes au lepdv. L'Etat supportait la plus grande partie des frais du culte public. Il reposait lui-même sur des fondements religieux. Les anciens né pouvaient se figurer la famille, le clan, les divisions même artificielles comme les phylai de Clisthène, et l'État lui-même, que comme des communautés de culte ; Fustel de Coulanges ^ a très justement analysé ces rapports du culte et de la vie publique. Il est significatif que la légende et l'histoire fassent agir les grands législateurs comme Solon et Lycurgue sous la surveillance ou l'inspiration des dieux, et souvent de l'oracle de Delphes. C'étaient donc les dieux qui avaient donné à l'État ses institutions ; d'eux dépendait l'ordre social. Ainsi la religion chez les Grecs n'avait pas de domaine à part; le devoir civique avait un caractère religieux et le devoir religieux était une loi de l'État. Sans doute l'État ne reposait pas sur des convictions religieuses, mais sur des pratiques rituelles ; les lois ne prescrivaient pas de façon de penser ; il est tout à fait exceptionnel que la loi insiste sur la piété intérieure, comme dans l'introduction aux lois du législateur locrien Zaleukos, qui d'ailleurs est postérieure aux lois mêmes. La piété consistait en pratiques. Il fallait servir les dieux vdfxo) TrdXecoç, sans ébranler les traditions des aïeux, car, comme le dit un fragment hésiodique, &<; xe r.é'kiq pé^r^ai' vdfjLoç S'âpyocToç, aptc-Toç^. Ces mots semblent une profession d'indifférence religieuse, mais il n'en était pas ainsi pour les anciens. Même au point de vue religieux et moral, l'éducation du peuple était abandonnée aux philosophes et aux poètes ; il importait peu qu'ils fussent des croyants ou des esprits forts. Sur la scène publique, on pouvait se permettre à l'égard des dieux les plaisanteries les plus légères ou les invectives les plus violentes. D'autre part la pratique individuelle était libre; aucune inquisition ne recherchait SI les citoyens accomplissaient avec scrupules leurs devoirs religieux. Les Athéniens sans doute n'aimaient pas les nouveautés et étaient prompts

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