Rohde, PsychCy II>, p
homérique, dont le sujet a inspiré aussi Ovide. Il est même déjà cet adolescent sans soucis, divinité puissante cependant, terrible et vindicatif, que nous retrouvons plus tard. Ce culte enivrant et populaire se répandit sur la Grèce avec le vin et la démocratie; on considéra le dieu du vin comme un créateur de la civilisation et comme un patron de la gaieté. On Tassocia à une foule de divinités, on en fit un fils de Zeus qui, craignant la jalousie de Héra, cacha dans sa cuisse Tenfant né avant terme. Sémélé, déesse lunaire qu'on lui donnait comme mère, était la fille de Cadmus. Elle introduisit le dieu du vin dans la plus puissante famille de Thèbes; Ariane, son épouse, est, dans plusieurs îles grecques, tantôt une Aphrodite, tantôt une Korè. On adore Dionysos avec Apollon, on Taccouple à Héraklès, Pan est entré peu à peu dans le cortège des Bacchantes. Dionysos devient une des divinités principales de Tancien culte phallique, on lui attribue d'autres symboles de force, on Tinvoque par exemple sous le nom de (( taureau vénérable m : il partage ainsi Tanimal sacré du Zeus crétois et d'Héraklès. Quelques-uns croient que Dionysos était en général représenté comme un taureau. Une fois reçu parmi les dieux de l'Olympe, Dionysos atteint tout à fait la dignité divine et conduit lui-même chez les immortels sa mère tuée jadis du regard de Zeus.
Rohde a eu raison de placer le culte thrace de Dionysos dans la série des danses épidémiques. Le but de ceux qui se livrèrent à ces agitations sauvages n'était pas seulement le vertige des sens, mais aussi une extase semblable à celle des sorciers dansant chez les sauvages et à celle des fakirs, par laquelle les âmes entrent en relation directe avec les puissances divines. C'est ainsi que les Ménades touchent à la mantique et à la divination prophétique. Le culte de Bacchus a sans doute fait un mal inouï en Grèce, où cette extravagance se développait pour ainsi dire en pleine liberté. Des quantités de vies humaines ont peut-être été sacrifiées à ces excès, souvent de la façon la plus abominable : les Ménades, dit-on, déchiraient membre à membre de petits enfants et dévoraient leurs chairs fumantes ; le culte phallique n'a point manqué non plus sans doute de débauches sexuelles. Mais là encore ce peuple étonnant, qui savait utiliser ses instincts les plus brutaux, tira profit des excès dionysiaques. Ce qu'il y avait de spontané, de gai, dans la fête campagnarde du dieu du vin a excité l'esprit grec, a élargi et développé ses conceptions artistiques. Le drame est sorti de là.
Rohde a mis en lumière une autre influence du culte de Dionysos : celle qu'il a exercée sur la mantique grecque. L'alliance avec Apollon réagit sur le culte d'Apollon, et cette action en retour est surtout visible dans Thistoire de l'oracle de Delphes. La mantique inspirée de l'époque historique n'était pas le mode originel de la divination delphique. Au temps de Gaia et de Python, la divinité de la terre parlait directement à l'âme dans les songes. A cette révélation directe se substitua avec Apollon l'interprétation des signes. Sous l'influence de Dionysos, nous voyons la Pythie pratiquer la divination par l'extase, comme à l'oracle dionysien d'Amphiclée. Cet élément dionysien agit même sur Apollon, (c Dès lors on peut lui
donner à lui, le dieu si réservé d'ordinaire, si fier et si dédaigneux, des épithètes exprimant l'excitation bacchique et l'oubli de soi-même. On rappelle l'exalté, le bacchique, « T Apollon orné de lierre ». C'est lui maintenant qui jette, plus que tous les autres dieux, la « fureur » dans les âmes des hommes. Des oracles se fondent, des prêtres et des prêtresses en frénésie annoncent ce que leur inspire Apollon. » « Sortant de cette mantique dionysienne, nous voyons vers le vi* siècle s'agiter des prophètes qui ne sont pas attachés à des communautés déjà existantes, mais qui errent à travers le pays, poussés par un don divin direct à accomplir leur mission. L'apparition de ces prophètes inspirés par la divinité appartient aux manifestations les plus remarquables de la vie religieuse de cette époque si agitée qui précède immédiatement en Grèce la période philosophique. » « Les noms légendaires de la Sibylle et de Bakis nous disent quel a été ce préliminaire prophétique de la sagesse grecque » ^
§ 109. — Les demi-dieux, les héros et les démons.
Héraklès est le plus populaire des demi-dieux et aussi le plus considérable. A la fin de sa carrière il monte au ciel et prend place parmi les dieux de l'Olympe. Le développement de cette divinité et de son mythe, si nettement hellénique, reste un problème. Von Wilamowitz explique le culte d'Héraklès en évhémériste : le champion dorique aurait été vraiment un héros et le fondateur d'une race, et ses exploits, survivant dans la mémoire de son peuple l'auraient fait adorer comme un demi-dieu. Quant aux peuples qui avaient éprouvé sa puissance, ils en ont fait un démon, que l'on admire, que Ton redoute et dont finalement on sollicite l'appui. Il devint ainsi peu à peu le dieu fils, « engendré par Zeus pour être aux dieux et aux hommes un appui dans tous leurs malheurs )). « Il a été un homme, il est devenu un dieu, il a souffert, il a gagné le ciel », c'est ainsi que von Wilamowitz trace l'image du héros, « auquel ont cru les Hellènes, tous les Hellènes ».
Mais on ne peut nier que des mythes divins ne soient mêlés à la légende d'Héraklès. Il a des traits d'un dieu taureau et des rapports avec Melkarth tyrien. Héraklès, d'après Usener, n'est devenu un héros terrestre, comme plusieurs des dieux dénaturés, que pour avoir été adopté par des familles prjncières. Une quantité de récits et de contes se créent autour du héros populaire ; la poésie finit par le célébrer à la fois comme le représentant accompli de la force humaine et comme le grand martyr à qui l'on reconnut finalement la dignité divine. Il faut reconnaître que la légende héroïque et le mythe ont collaboré à la création d'une pareille divinité. Les deux explications contraires de l'origine d'Héraclès peuvent probablement se concilier si l'on admet ainsi un double processus. Il est vraisemblable que