CHAPITRE XIII LES ROMAINS
120. Remarques préliminaires. — 121. Les sources. — 122. Les divinités des anciens Romains. — 123. La religion de l'État. — 124. Les collèges sacerdotaux. — 125. Le calendrier et les fêtes. — 126. Les légendes des origines. — 127. Les époques de la religion romaine. — 128. La fin de la république. — 129. La réforme religieuse sous Auguste. — 130. La religion pendant les deux premiers siècles de l'empire. — 131. Les philosophes et les maîtres de morale. — 132. Le syncrétisme religieux au commencement du iii« siècle. — 133. La fin du paganisme.
§ 120. — Remarques préliminaires '.
Quand on essaye de donner de la religion romaine une esquisse historique, on se heurte à de grandes difficultés. Au premier coup d'œil, il semble qu'une abondante tradition historique permette de bien connaître Tantiquité romaine; en réalité l'écart est énorme entre l'histoire traditionnelle et les faits établis par la critique moderne. De plus les historiens
1. BiBLiooR\PHiB. — Nous avoDs énuméré à propos de la religion grecque pinsienrs ouvrages généraux sur Tantiquité classique. Voir naturellement Th. Momrosen, Rômische Geschichie (le premier volume date de 1854, mais il y eu beaucoup d'éditions postérieures; ont paru jusqu'à présent les volumes I, II, IV, V; il existe une traduction française) ; il donne pour chaque période une vue d'ensemble de révolution religieuse. A côté de Mommsen, il faut citer le second volume de la Weltgeschicfite de L. von Ranke, et, surtout pour ses illustrations, V. Duruy, Histoire des Romains depuis les tempe tes plus reculés jusqu'à Vinvasion des barbares, 7 vol., 1819-1885.
Sur les antiquités romaines, l'ouvrage capital est le Handbuch der 7*ômischen AUerthilmer de Becker et Marquardt, continué dans les éditions récentes par Marquardt et Mommsen (7 volumes; le sixième, qui est de Marquardt, et dont la 2* édition, en 1885, a été revue par Wissowa, traite des institutions sacrées ; il existe une traduction française). A. Bouché-Leclercq, dans son Manuel des Institutions romaines, 1896, traite de la religion d'une façon assez complète.
Sur la religion romaine, on peut encore consulter avec fruit : J.-A. Hartung, Die Religion der Rômer, 2 vol., 1836. — G. Zumpt, Die Religion derRômer, 1845; E. Preller, Rômische Mythologie (employer la troisième édition, publiée par H. Jordan, 2 vol., 1881-1883); Ë. Aust, Die Religion der Rômet*, 1889; G. Wissowa, Religion und Kultus der Rômer, 1902 (Iwan v. Mùller's Handbuch, V, 4).
romains s'attachent principalement à la politique, dont ils considèrent la reli^on comme une simple subdivision; de la religion romaine, d'ailleurs, nous connaissons presque uniquement le culte, qui faisait en effet partie de la vie publique. Les Romains ne se sont constitué que sur le tard une doctrine philosophique et religieuse, et encore Tont-ils empruntée. Il n'existe de littérature, qui nous permette de saisir l'importance des pensées et des mobiles religieux dans la vie intérieure des Romains, que pour les derniers siècles de leur civilisation, et en somme pour l'époque de la décadence. Nous sommes donc réduits à l'étude presque exclusive du culte officiel. Mais là encore, dès que l'on arrive au détail et aux origines, les difficultés foisonnent. On a récemment soutenu qu'il faut <( élargir l'étude de la religion d'État des Romains en une étude des religions populaires italiques » (Jordan). Il est douteux que l'on puisse arriver, dans l'état de nos sources, jusqu'à ces origines. En tout cas, dans un résumé comme le nôtre, l'inventaire des résultats acquis ne peut être que très court.
L'évolution du peuple romain présente, avec celle des Grecs, des points de contact et de profondes différences. On n'admet plus que les Grecs et les Italiens aient formé ensemble, à l'origine, un rameau de la famille indoeuropéenne. Dans le groupe italique on ne fait pas entrer tous les habitants primitifs de l'Italie, par exemple les Japyges et les Messapiens de la Calabre et de l'Apulie, que l'on a récemment rapprochés des lUyriens. Les monuments linguistiques, grâce auxquels on a pu distinguer les Latins des Ombro-Samnites et subdiviser le dernier groupe, ne permettent pas de tracer un tableau complet des populations italiennes. Ce que l'on sait, c'est que la ville de Rome a été à l'origine essentiellement latine, et que l'élément sabin, s'il datait des tout premiers temps, n'avait cependant qu'une importance secondaire. Mais la république romaine se trouva de bonne heure en contact, à l'intérieur même de l'Italie, avec des Étrusques (Raseni) et des Grecs. Les premiers exercèrent sur Rome depuis l'époque des Tarquins une influence considérable. Les Grecs avaient dans le sud de l'Italie des colonies nombreuses, importantes et dont la civilisation était remarquablement développée. L'histoire ne peut suivre dans le détail les relations de ces colonies avec les peuples de l'Italie, mais il est plus que vraisemblable que dans une période antérieure à celle où les Romains s'assimilèrent consciemm^it les trésors moraux de la Grèce, les cultes et les usages helléniques avaient déjà contribué aux progrès de la jeune civilisation romaine.
Par contre, en politique et en art, en littérature et en religion, les Grecs et les Romains, tout en usant de matériaux identiques, et malgré leurs actives relations, ont aspiré et abouti à des résultats presque opposés. Virgile définit le rôle des Romains dans l'histoire en l'opposant à celui des Grecs : d'un côté l'art, de l'autre l'empire du monde. Tandis que l'on peut attribuer aux Romains, suivant l'expression de Mommsen, « le profond sentiment du général dans l'individuel », le Grec vit davantage dans l'intuition des choses concrètes. Il représente ses divinités d'une
façon plastique, et sa mythologie en fait des personnalités vivantes; les divinités romaines restent des abstractions. Il ne s'ensuit pas que le sentiment religieux soit moins puissant chez les Romains que chez les Grecs, mais il est d'une autre nature. La religion romaine se résout tout enlise en pratiques, mais ce qu'elle perd en vie, elle le gagne en solidité.
§ 121. — lies sources.
Pour les origines nous avons en première ligne les renseignements que l'on peut tirer d'une littérature qui, toute pénétrée déjà de la culture grecque, n'a plus guère l'intelligence des choses proprement italiennes, et des notes historiques, d'ailleurs nombreuses, écrites par des érudits ou des compilateurs récents, et quelquefois très récents. A vrai dire, chaque année apfmrte de nouveaux matériaux archéologiques, dont les périodiques spéciaux rendent compte, mais la moisson est bien moins abondante pour l'histoire de la religion romaine que pour celle des religions grecque et égyptienne.
Notons d'abord les inscriptions, rassemblées dans le Corpus inscriptionum latinarum, publié depuis 1863 sous la direction de Mommsen par l'Académie de Berlin. Plus importants encore, si nous les possédions, seraient les lois et les annales, les recueils des règles du droit civil et du droit sacré, les actes des nombreux collèges sacerdotaux et autres, les prescriptions rituelles et les hymnes religieux. Tout cela s'est perdu, sauf de rares vestiges. La distinction entre les textes politiques et les textes religieux n'est pas très tranchée. Les prétendues leges regiae qui du nom d'un compilateur récent sont appelées jfus Papirianum étaient de très anciennes prescriptions sacerdotales. De simples listes de magistrats, telles que les libri lintei (voir Tite Live), étaient conservées au Capitole dans le temple de Moneta. Quant aux formules dont les différentes corporations se servaient dans les actes rituels, il n'en subsiste que des vestiges; par exemple quelques fragments des axamentaon carmina Saliaria^ que chantaient les Saliens dans la fête de Mars au printemps, et qui, conservés sous leur forme linguistique primitive, n'étaient déjà plus compris de personne au temps de Cicéron. Les chants de ce genre étaient toujours consacrés à l'un des différents dieux, et s'appelaient, suivant les cas, Jovii, Janui, etc. Nous possédons un peu davantage des chants des frères Arvales. On a trouvé à Rome, en 1777, un chant écrit lui aussi dans une langue très ancienne, et auquel furent depuis lors consacrés beaucoup de commentaires. Plus récemment et de notre temps même on a mis au jour de nombreux fragments des actes de leur collège, datant tous de l'époque impériale. Les TabuUs Iguvinœ jettent un rayon de lumière dans cette obscurité; ce sont sept tables de 447 lignes qui ont été trouvées en 1444 dans la ville de Gubbio. Elles contiennent, en dialecte ombrien et en dialecte latin, des prescriptions et des formules qui appartiennent à un culte ombrien, celui de la confrérie d'Attidium. A côté de
noms de divinités qui nous sont familières, comme Jupiter, Sancus, Mars, elles en citent d'autres tout à fait incompréhensibles pour nous, comme Cerfiîis^ Vofionus, Tefer.
De l'activité littéraire des pontifes à Rome nous n'avons malheureusement que des notes de date récente et de maigres citations. On distingue ordinairement les livres pontificaux (libri pontificum), exposant le rituel et le droit religieux; les commentaires (commentarii pontificum)^ qui contiennent les décisions et réponses (décréta et responsa) conservées à titre de précédents ; les grandes annales {annales maximi)^ chroniques publiées annuellement par le Pontifex maximus; les fastes (fasti), partie du calendrier consacrée à la fixation des jours judiciaires et à Ténumération des fêtes et des jeux. Au point de vue de Thistoire de la religion, il faut surtout déplorer la perte des formules sacrées connues sous le nom àHndigitamenta, qui nous fourniraient des renseignements précieux sur les dieux romains. D'après des écrivains assez récents, comme Varron, Servius, Gensorinus, ces indigitamenta^ qu'on appelait encore incan^amen/a ou indicia (Paulus), étaient des litanies invoquant les divinités avec l'énumération de leurs attributs. Il est vraisemblable que les indigitamenta comprenaient l'ensemble des divinités, ou du moins toutes les divinités primitives. Le nombre de ces divinités a dû être immense, car (( à chaque état particulier, et à chaque moment d'un acte, présidait un être divin spécial' ». Les indigitamenta nous prouvent à quel point, chez les Romains, la vie humaine était mêlée de religion, et combien cette religion était formaliste.
Comme nous l'avons vu, nous avons à peine accès aux sources primitives. Nous nous trouvons donc ramenés à la littérature et aux travaux des érudits. La littérature reflète les dispositions religieuses ou irréligieuses des écrivains et de leur temps, et nous aurons à étudier plus tard à ce point de vue Cicéron, Lucrèce, Virgile, Horace, etc. Il y a beaucoup à trouver dans Virgile sur les coutumes et légendes antiques; le de Divinatione de Cicéron est bien plus intéressant par la grande quantité de vieilles histoires et de vers qu'il contient, que par les idées philosophiques qu'il exprime ; surtout les six livres des Fastes d'Ovide, qui malheureusement ne se rapportent qu'à la moitié de l'année, fournissent une riche moisson de renseignements sur les fêtes romaines et d'une façon générale sur le calendrier romain *.
Le père de la littérature savante est Caton l'Ancien. Ses Origines sont le premier ouvrage qui ait traité en prose de l'histoire romaine. Elles étaient pleines de matériaux précieux pour l'histoire de la civilisation. Nous ne connaissons cet ouvrage que par des citations. Moins d'un siècle après la
1. J. Âmbrosch, Veber die ReligionsbUcher der Rômer, dans la Zschr. fur Philos, und kathoL Theol,, 1843. L'article Indigitamenta de R. Peter dans le Lexicon de Roscher contient une étude d'ensemble complète et un catalogue alphabétique des dieux indigètes. Sur le caractère de ces indigitamenta consulter encore H. Usener, Gôlternamen, 1896.
2. L'édition de R. Merkel, 1841, mérite d'être recommandée pour son importante introduction.
publication de ce livre, la culture nouvelle s'était répandue dans Rome, et cette ville s'était pénétrée de Tesprit grec, en dépit des avertissements de Caton. L. ^Elius Stilo interprétait les anciens documents, entre autres le chant des Saliens; le pontife Q. Scœvola, quoique juriste avant tout, s'était vivement intéressé aux questions religieuses. Ces deux hommes subissaient l'un et l'autre l'influence de la philosophie stoïcienne; tous deux furent les maîtres de Varron. Mais les érudits par excellence aux yeux des Romains furent P. Nigidius Figulus et M. Terentius Varro, qui fleurirent vers la première moitié du !•' siècle avant Jésus-Christ. Varron avait une science encyclopédique ; il composa 74 écrits, en prose et en vers, qui ont tous été perdus ou à peu près. Heureusement l'ouvrage le plus important pour nous, le recueil des antiquités romaines, nous est connu par le de Civitate Dei de saint Augustin, qui en donne un résumé et de nombreuses citations '.
Cet ouvrage était intitulé Antiquitates rertim humanarum et divinarum; les res humanœ s'y trouvaient exposées d'abord, parce que les cités ont existé avant l'institution des choses divines. Les seize livres relatifs aux choses sacrées comprennent, outre une introduction, cinq groupes de trois livres sur: l*' les personnes; 2* les lieux; 3' les temps sacrés; 4** les cérémonies et enfin 5" les dieux, qui sont répartis en certi, incerti et selectù A côté de ces fragments de Varron, il nous reste des extraits de grande importance du dictionnaire de M. Verrius Flaccus, qui vivait sous Auguste; il avait rassemblé par ordre alphabétique, dans son de Verborum significatu, des notions de toute sorte sur l'antiquité romaine. S. Pompeius Festus en fit des extraits, où de nouveau, au viu« siècle ap. J.-C, Paul Diacre reprit un certain nombre de passages. Nous possédons ce dernier recueil avec quelques fragments de Festus ; et, même sous cette forme, l'ouvrage constitue un important ensemble de matériaux '.
C'est également sous Auguste que vivait Hygin, affranchi et bibliothécaire; il s'exerça dans différents genres; on lui attribue, mais avec quelque incertitude, un recueil de 277 légendes (fabulas)^ composées sur le type de celles des mythographes grecs, et qui contiennent des mythes grecs, mais revêtus de noms latins •.
Un texte d'une importance incomparablement supérieure, c'est le commentaire de Virgile composé par Servius dans la seconde moitié du vi*» siècle; on y trouve, sur les antiquités religieuses, beaucoup de détails qui sans lui nous seraient restés inconnus, et qui viennent de Varron ou d'autres auteurs *.
Telles sont nos sources principales. Assurément il faut consulter aussi les historiens Polybe, Tite Live, Denys d'Halicarnasse, et les érudits
1 Le plan en esl donné parsainl Augustin, YI, 3.
2. Édité par K.-O. Mûller, 1839, sous le litre de S. Pompei Festi de Verborum significatione gua supersunt cum Pauli epitome,
3. Publié par Ed.-M. Schmidt, 1872. Il existe une édition plus ancienne des mythographes latins: P.-H. Bode, Scriptores reriim mythicarttm latini très, 1834.
4. Â. Thilo et H. Hagen ont publié chez Teubner une grande édition de Serrius.
comme Pline et Plutarque. D'autres auteurs, Aulu-Gelle (du ii* siècle), Censorinus (du ra°; le de Dienatali date de Tan 238), Macrobe (iv« et v* siècles, Salurnalia), donnent des renseignements de grande valeur, quoique leurs travaux soient de seconde ou de troisième main, et de mérite très inégal. Parmi les Pères de l'Église, le rhéteur Arnobe et surtout son élève Lactance ont étudié le paganisme avec une attention et une perspicacité particulières.
§ 122. — Les divinités des anciens Romains.
Si peu que les Romains se soient adonnés à la spéculation religieuse et à la mythologie, nous savons comment ils se représentaient le divin, et quels effets avaient leurs conceptions sur la conduite de leur vie; nous le savons, d'une part, par leurs pratiques religieuses, d'autre part, par les noms souvent transparents de leurs dieux. Nous ne tenons pas compte ici de la confusion entre les dieux romains et les dieux grecs. Elle était déjà un fait accompli à l'époque d'Ennius, comme le montrent deux vers où il énumère les douze divinités * en l'honneur desquels, à ce que rapporte Tite Live, fut institué à Rome un leciisternium après la bataille de Trasimène.
Ces douze dieux, dont les images se dressaient sur le forum, portaient souvent le nom de dit consentes. L'idée d'un conseil de dieux assemblés, qui pour cette raison même prenaient le nom de consentes ou complices^ était particulière à la religion étrusque : chez les Étrusques l'assemblée comprenait les dieux conseillers de Jupiter (Tina), nés et destinés à disparaître tous en même temps, et soumis eux-mêmes à une catégorie de dieux supérieurs et cachés (dii involuti) dont on ne sait ni les noms ni le nombre *. En tout cas, ces idées étaient étrangères à l'ancienne religion romaine. On n'y trouve ni un nombre fixe des principaux dieux, ni une classification précise des êtres divins.
La classification de Varron en dii certiy incerti, sélectif est toute subjective. Le sens même de cette distinction n'est d'ailleurs pas d'une clarté parfaite. Les dii cerii étaient les anciennes divinités romaines, dont la nature et le genre d'action se trouvaient nettement définis par les formules et les documents sacerdotaux. Au contraire, les dii incerti étaient soit ceux qui n'étaient pas ab initio certi et sempiteriii, mais qui étaient devenus dieux par divinisation et consécration (les hommes divinisés comme Castor, PoUux, Hercule; les vertus personnifiées), — c'est l'hypothèse de Preller; soit simplement les dieux disparus, et dont Varron ne connaissait plus que le nom, comme Summanus, Furrina, etc. ; — c'est l'hypothèse de Marquardt. Quant aux dii selecti, c'étaient les dieux principaux, auxquels appartenaient les grands temples, et dont le culte était au
1. Juno, Vesta, Minerva, Ceres, Diana ^ Venus, Mars, Mercurius, Jovi, Neplunus, Vulcanus, Apolto,
2. Voir de brèves aUusions dans Sénèque, Nat, Quxst., II, 41; Festus, au mot Mancbial; Ârnobe, III, 40.
HISTOIRE DBS REUQIONS. 38
premier plan. Varron en compte vingt; il y range, outre les douze dieux déjà indiqués, Janus, Salurnus, Genius, Sol, Orcus, Liber pater, Tellus, Luna, Ces distinctions avaient évidemment leur principe dans des circonstances extérieures, et non dans les caractères essentiels des êtres divins. La distinction des anciennes formules * entre les dii novensides (ou novensiles) et les dii indigetes paraît plus ancienne. Les novensides étaient les dieux étrangers, les indigetes (eYy^wpioi,) les dieux nationaux. Cette désignation d'indigetes a donné lieu chez les anciens et chez les modernes à des hypothèses étymologiques de toute sorte. D'autres distinctions encore avaient cours chez les Romains : par exemple celle des dii superi, inferi et medioxumi. Les medioxumi sont ici les dieux terrestres, et non pas des dieux marins, car la mer était aux yeux des anciens Romains un élément étranger, ni, comme on Ta souvent supposé, des demi-dieux, formant une classe intermédiaire entre les dieux et les hommes. Les dieux n'étaient d'ailleurs pas classés seulement par régions, mais aussi par fonctions : ainsi Ton trouve dans les indigitamenta des dii conjugales, prœsides pueriliiatis, dii nuptiales, dii agrestes, etc.
Les êtres qu'adoraient les Romains étaient plutôt des puissances [numina) que des dieux personnels. C'étaient des dieux objets du culte, directeurs du destin des hommes jusque dans le détail et protecteurs de l'État : dii complures hominum vitam pro sua quisque portione adminiculantes, dit Censorinus ( De die natali), au sujet des dieux des indigitamenta. Ni plastique, ni mythologie, ni aspirations sentimentales, ni réflexion rationnelle n'avaient élevé ces êtres jusqu'à la sphère spirituelle. Ils ne formaient entre eux ni une famille ni une communauté. Les couples divins, Satumus et Ops, Satumus et Luna, Quirinus et Hora, Vulcanus et Maja, Mars et iXerio, recevaient les noms de pères et de mères, mais cela se rapportait seulement à leur puissance de protection, de création et de conservation; leurs rapports réciproques n'étaient jamais déflnis.
Les Romains adoraient les ancêtres et les esprits; les diverses fonctions particulières de la vie avaient leurs esprits spéciaux ^. Il y avait des groupes de dieux ou de génies dans lequels on ne pouvait distinguer les individus ; des abstractions, comme la Jeunesse et la Fortune (Juventus, Fortuna), furent de bonne heure l'objet d'un culte. Les dieux supérieurs, qui avaient un caractère personnel un peu plus marqué, étaient en rapport avec la nature ou étaient protecteurs de l'État. — L'identification des mythologies grecque et romaine mina la croyance aux dieux romains primitifs, mais ne modifia pas profondément les idées que Ton se faisait de leur nature. Nous allons maintenant considérer de plus près ces dieux romains.
Il est impossible de fixer le nombre des divinités que comptaient les indigitamenta. Chaque état particulier, chaque action, chaque moment d'une action, chaque classe d'objets avait son esprit spécial. Usener a