Saint Auguslin, De cioitate Dei, IV
politiques et religieuses deTarquin heurtèrent sans doute des institutions anciennes, et c'est ce que paraît rappeler la légende qui montre Taugure Attus Navius résistant énergiquement aux volontés du roi.
L'introduction du culte d'Apollon grâce à l'autorité des livres sibyllins n'est pas un événement moins important. On connaît la légende qui met la Sibylle de Cumes en présence de Tarquin le Jeune, et Tachât de trois livres après le refus de la collection complète, en neuf livres. Le fait considérable, c'est que grâce à ces textes, une fois qu'ils furent acceptés, des divinités et des rites grecs s'introduisirent dans la religion officielle des Romains. Ces livres furent conservés dans le temple du Capitole, et l'on établit un collège spécial de deux, puis de dix, enfin de quinze membres (guindecim viri sacris faciundis) pour leur interprétation et l'institution des nouveaux rites. Ces écrits étaienrt rédigés en grec, et quand, au dernier siècle de la république, ils furent anéantis dans un incendie, le Sénat fît rassembler les traditions sibyllines en Asie Mineure, leur pays d'origine, afin de réparer cette perte dans la mesure du possible. Ces livres contenaient l'indication des moyens à employer pour détourner la colère divine dans les cas de périls extraordinaires. C'étaient toujours des cérémonies à l'adresse de dieux nouveaux, dieux étrangers, helléniques à l'origine, plus tard orientaux ; l'adoption de leur culte n'était pas un acte privé, mais un acte public, l'œuvre de la cité même. Tout d'abord ce fut Apollon qui s'introduisit de cette manière dans Rome, comme le dieu dont relevait la Sibylle, et comme dieu de la guérison et de l'expiation. Son premier temple lui fut consacré en 431 à la suite d'une épidémie. Plus tard, pendant la seconde guerre punique, furent institués en son honneur les ludi Apollinares; on avait déjà auparavant, et même dès les Tarquins, consulté son oracle de Delphes. Avec Apollon les déesses de son groupe, Artémis et Latone, pénétrèrent dans la religion romaine. Même avant Apollon les Dioscures eurent un temple dans Rome, élevé en reconnaissance de l'aide qu'ils passaient pour avoir prêtée aux Romains dans la bataille du lac Régille (485). On finit par introduire ainsi, successivement, tous les grands dieux de la Grèce; un des derniers venus fut Esculape, qu'on alla chercher solennellement à Épidaure pour guérir une peste grave (291). Pour certains de ces dieux, tels qu'Apollon et Esculape, il ne se trouvait pas de correspondant parmi les divinités romaines. Dans les autres on reconnut des divinités nationales, quelquefois pour des raisons qui nous échappent; telles sont les identifications d'Artémis avec Diane, de Déméter avec Cérès, d'Aphrodite avec Vénus.
Ce sont aussi des rites helléniques qui furent adoptés. Dans les actes religieux habituels, c'est-à-dire le sacrifice et la prière, la différence entre les deux peuples était déjà très marquée. « Tandis que le Grec élève ses yeux vers le ciel, le Romain se cache la tête; d'un côté la prière est intuition, et de l'autre elle est pensée » (Mommsen). Les emprunts les plus importants furent les lectistejmia et les supplicationes. Dans les lectûtemia on dressait pour les dieux, unis par couples sur la place ou dans les temples, des lits (pulvinar) où ils étaient couchés, et devant lesquels on plaçait les
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tables pour le banquet sacrificiel. Le premier UcHstemimn fut célébré à roccasion d'une ^idémie et sur l'ordre des livres sibyllins, en l'an 399 ay.-J.-C; on dressa sur le forum trois lits pour Apollon et Latone. Héraclès et Artémis, Hermès et Poséidon. Dans les tupplicationes, la fouie partait du temple d'Apollon, et processionnellement, avec accompagnement de musique, et parée de couronnes de lauriers, elle allait prier d'un sanctuaire à l'autre; ce qui caractérisait la cérémonie, c'est que tout le peuple y participait. Ainsi les dieux et les rites grecs s'inséraient dans le culte officiel de Rome; le collège qui veillait à leurs sacra fut dès le début une institution d'État, placée sur le même rang que le pontificat et l'augurât nationaux. Sans doute le a rite grec » demeura distinct du « rite romain )>; mais, de même que les dieux grecs se confondirent avec les dieux nationaux, de même on se mit à adorer les dieux romains grxco ritu^ et à organiser des lectistemia et des supplicaciones pour les dieux du Capitole.
Un autre fait important qui marque cette seconde période, c'est que les plébéiens obtinrent le droit de participer effectivement au culte officiel. A l'origine, les patriciens avaient la jouissance exclusive des droits politiques et en même temps du jus sacrorum ; la plèbe n'était autorisée qu'à rendre des hommages privés aux dieux romains, et les efforts des trois derniers rois pour obtenir à la plèbe un traitement moins inégal, n'avaient abouti qu'à un succès très partiel. La victoire qui termina en faveur des plébéiens la lutte pour les droits politiques, leur assura aussi le jus sacrorum; parles lois Licinia (367) et Ogulnia (300) ils obtinrent l'accès des trois grands collèges sacerdotaux (décemvirs, pontifes, augures). Mais leur accession certainement contribua avec le temps à la décomposition de la religion romaine. Cet effet ne se manifesta d'ailleurs, à vrai dire, que dans la suite. Les sacerdoces les plus antiques restèrent entre les mains des patriciens (rex sacrorum^ flamines^ Salit, Luperci), mais en raison des incapacités qu'ils imposaient à leurs possesseurs, ils furent de moins en moins recherchés et restèrent parfois longtemps sans titulaires. Les hommes politiques cherchaient à entrer dans les collèges principaux en vue de l'influence temporelle qui s'y attachait; et quand enfin la loi Domitia (104) eut mis l'élection par le peuple à la place de la cooptation pratiquée jusqu'à cette époque, le cercle sacerdotal devint de moins en moins fermé, et la tradition religieuse, que devaient représenter ces sacerdoces, s'affaiblit de plus en plus.
Avec les guerres puniques commença la décadencede la religion romaine^
1. L. Krahner, Grundlinien zur Geschichte des Verfalls der rÔmiMchen StaaUreligm bis auf die Zeit des Augustj 1S37. Krahner croit que Tépoque de la seconde guerre punique marque l'apogée de la religion romaine, parce qu'alors la religion positive, qui étail restée jusque-là afTaire de pratiques purement objectives, s'anima de convictions subjectives, grâce à la foi dans la toute-puissance des dieux qui avaient sauvé la cité des périls les plus pressants. Mais, d'après lui, cet apogée est en même temps le commencement de la décadence, parce que Tinlroduction d'éléments subjectifs dans la religion provoqua l'éveil de la réflexion dissolvante. Cette manière de voir n'est fondée qu'en partie.
La surexcitation du sentiment national qui se produisit à cette époque n'amena pas le retour aux anciens dieux de la cité, et Tite Live dit expressément que l'on donna le pas sur les rites traditionnels aux pratiques étrangères*.
Dès cette époque on commençait à négliger les auspices. Flaminius partait en campagne, sans faire prendre à Rome les signes qui devaient rendre son élection régulière. Fabius Cunctator expliquait que les auspices étaient bons pour toute entreprise tournant à l'avantage de la république, et mauvais quand l'événement se trouvait défavorable. Un général fermait sa litière pour ne pas voir les auspices défavorables ; un autre faisait jeter à la mer les poulets qui refusaient de manger. Sans doute les désastres multiplièrent les fondations de temples et de cultes nouveaux. Après la défaite du lac de Trasimène on consacra à la Vénus d'Eryx un sanctuaire. A l'endroit où Hannibal, arrivé près de Rome, s'en était détourné, s^éleva le temple du Deus Jiediculus ou Tutanus. Mais le plus important des cultes établis pendant cette période fut celui de la « Grande Mère » de l'Ida, transportée en 204 de Pessinonte à Rome, sur l'ordre des livres sibyllins, et par les soins du roi Attale, allié des Romains. C'était une pierre, qui fit son entrée dans Rome en grande pompe avec accompagnement de miracles. Ce culte de la « Grande Mère » asiatique, auquel vint se rattacher bientôt la fondation des Megalesia, se distingua plus tard par son caractère étranger et orgiaque; ses prêtres étaient des Galates eunuques, et non des Romains. D'autre part, en dépit ou plutôt à cause même de ces caractères étrangers, cette religion jouit d'un grande et durable vogue'. Mais l'introduction de la déesse de Pessinonte dans Rome n'ouvrait pas d'une façon définitive l'accès de la cité à tous les cultes orientaux. La déesse de Comana (Cappadoce) fut importée à l'époque des guerres contre Mithridate, sous le couvert de l'antique divinité italienne Bellone; les prêtres, les fanaiici de sede Bellonse Pulvinensis, remplissaient la ville et le temple du vacarme de leurs extases et de leurs rites sanglants. Mais d'autres cultes n'obtinrent pas si facilement leur entrée : le culte d'Isis fut plusieurs fois interdit par le sénat comme turpis superstitio et comme occasion de désordres politiques. C'est seulement sous l'empire que nous verrons les cultes orientaux s'exercer à peu près sans obstacle.
Des cultes secrets autres que les cultes orientaux tendaient à s'établir dans Rome à demeure. Ainsi en 186 furent dénoncées les Bacchanales où se commettaient des crimes épouvantables; on condamna plus de dix mille personnes pour empoisonnement, impudicité et faux; et les Bacchanales ne s'arrêtèrent que grâce à Tintervention répétée des autorités. Un signe de décadence tout différent, mais aussi net, fut la découverte, en 181, du prétendu tombeau de Numa, et d'écrits présentés comme contenant les institutions de ce roi. Ces textes devaient tendre essentiellement à la destruction de la religion positive, car le sénat les fit brûler sans que le contenu en eût été publié.
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