Ovide, Fastes, IV, 179 et suiv
Les ludi sœculares ou Terentini, rares par définition, ne figuraient pas dans le calendrier. Cependant c'est ici le lieu de les étudier. Des idées et des rites étrusques s*y mêlaient à des pratiques romaines. Une légende racontait que le laboureur sabin Valesius, de Terentum, partie basse du Champ de Mars sur les bords du Tibre, avait d'abord obtenu la guérison de ses enfants malades, puis trouvé à vingt pieds sous terre un autel de Dis et de Proserpina, et offert à ces dieux un sacrifice d'hosiiie furvœ : telle serait l'origine de la fête. Ce que l'on peut discerner, c'est que le culte célébré à Terentum avait son origine dans les sacra privata de la gens Valeria et s'adressait à des dieux souterrains guérisseurs. A ce culte furent adjoints les ludi sœculares. L'idée de sœculum est celle d'une génération, durant depuis le jour de la fondation d'une ville jusqu'à la mort du dernier survivant des hommes nés en ce jour; le nouveau sœculum commence alors et doit être évalué de la même façon. Il y avait des signes spéciaux, indiqués sans doute dans les livres étrusques, par lesquels les dieux faisaient connaître la fin d'un siècle et le commencement du nouveau. A quel moment et de quelle façon s'unirent les deux conceptions? Vers quelle date s'établirent à Rome ces ludi sœculares et Terenlinil C'est ce que nous ne pouvons savoir. On sait qu'ils ont été célébrés en l'an 249 av. J.-C. puis en 146; les plus célèbres sont ceux qui eurent lieu sous Auguste en 17 av. J.-C. A l'époque impériale nous trouvons cette fête plusieurs fois : sous Claude, sous Domitien, sous Antonin le Pieux, etc.; on comptait le sœculum d'après un autre système et on célébrait les jeux lorsque la moitié d'un sœculum était accomplie. Ces jeux ne fêtaient plus seulement les dieux souterrains de Terentum, mais aussi Jupiter et Junon, Apollon et Diane. Comme ils comportaient des rites étrangers, ils étaient de la compétence des décemvirs (devenus déjà sous Auguste les quindécemvirs). Au préalable un héraut annonçait dans Rome les jeux quos nec spectasset quisquam nec speclaiurus esset. Quelques jours avant la célébration, les quindécemvirs répartissaient les suffimenia (torches, soufre et asphalte) au Capitole et dans le temple d'Apollon Palatin, ils interdisaient aux esclaves de participer à la fête. En même temps le peuple recevait dans le temple de Diane sur l'Aventin, du froment, de l'orge et des fèves. La fête proprement dite durait trois jours et trois nuits; on y offrait des sacrifices à différentes divinités, il y avait des jeux et on chantait un carmen sœculare composé spécialement pour la circonstance, dans le genre de celui d'Horace, qui nous a été conservé.
§ 126. — Les légendes des origines ^
Les légendes relatives à la fondation de Rome ne doivent pas être considérées, bien qu'on ait voulu le faire récemment encore, comme des
i. Bibliographie. — En dehors des ouvrages généraux, une série de recherches spéciales ont été consacrées à ces légendes dans les temps anciens et modernes. On en trouve les résultats résumés sommairement dans la Légende d'Ênée, de Hild
mythes naturalistes indo-européens. Leur intérêt consiste au contraire en ceci, qu'elles reflètent « des données anciennes de l'histoire et de la religion romaines » (Preller). Sans doute il est facile de démontrer que Tenchaînement de faits, que des écrivains comme Tite-Live et Denys d'Halicarnasse ont composé par sélection et combinaison, ne résiste pas à la discussion, et qu'il est vain de prétendre en dégager quelque chose d'historique. Cela n'empêche pas ces légendes de nous révéler des rapports ethniques qui échappent à l'histoire, des relations politiques et des usages religieux. La constitution de ce tissu de légendes est le résultat d'un travail qui a duré des siècles.
Les plus importantes de ces légendes ont pour héros Hercule, Romulus et Enée. Isolées à l'origine, elles se combinèrent d'assez bonne heure. La légende la plus indépendante était celle d'Hercule, que Denys et Virgile arrivent à rattacher au tissu de l'histoire primitive; des généalogies fictives firent d'Hercule le père de Latinus, l'ancêtre des Fabiens, etc. On raconte qu'Hercule, après qu'il eut tué le géant Géryon et enlevé ses bœufs, vint en Italie et résida sur le Palatin chez le roi Évandre; dans une caverne de l'Aventin habitait le brigand Cacus. Le brigand vola les bœufs et les traîna dans sa caverne à reculons, pour tromper leur propriétaire; mais leur mugissement révéla le vol ; Hercule tua le ravisseur, éleva un autel à Jupiter Inventor, revint en triomphe vers Évandre, offrit aux Romains des présents et des banquets et leur apprit à célébrer le culte nouvellement fondé de Yara maxima, M. Bréal* a voulu montrer dans le combat entre Hercule et Cacus un mythe naturaliste qui se retrouve sous différentes formes et à différents degrés de développement chez les autres peuples indo-européens. Ce mythe était aussi bien connu en Italie, bien que des noms étrangers y eussent remplacé les noms nationaux. Sous Évandre le bon et Cacus le méchant se cachaient vraisemblablement des personnages italiens. Le nom même d'Hercule n'est pas primitif dans la légende ; c'est la forme italienne du grec Héraclès, et Héraclès tient dans ce récit la place de Jupiter Becaranus, dieu national. Un mythe indoeuropéen sous sa forme italienne, retouchée du point de vue grec, voilà donc ce que serait la fable d'Hercule et de Cacus. Mais il est évident que pour les Romains cette histoire avait un tout autre sens. Pour eux l'intérêt résidait dans l'antique culte de l'ara maxima^ du forum boarium, desservi par les familles des Potitli et des Pinarii. Ce culte consistait à l'origine en sacrifices fréquents et en banquets sacrés ; plus tard ils devinrent annuels' sauf occasion spéciale; les prêtres saliens y chantaient la victoire du dieu et la représentaient par une pantomime. De toutes les pratiques archaïques accompUes sur cet autel, on faisait remonter l'origine au dieu lui-même.
{H. H, R., 1882, II), et dans Tarlicle Aineias du Lexiron de Roscher (vol., 1, 1884 ; cet article est de Woerner). Parmi les travaux récents il faut encore citer ceux de F. Cauer : De fabulis Grxcis ad Romam conditam pertinentibus (i884), et Die rômische yEneassaye von Nxvius bis Ker^ï7nfs(1886, tirage à part du Jahrb, f. class, PhitoL^ 15, suppl. Bd).;Boi5sier, Nouvelles Promenades archéologiques (Horace et Virgile). 1. M. BréaJ, Hercule et Cacus.
La fondation de la Rome du Palatin était attribuée à Rômulus. Une fille de la maison royale d'Albe, la vestale Rhea Sylvia, violée par Mars, enfanta deux jumeaux, Romulus et Rémus^ allaités d'abord par une louve au pied du Palatin sous le figuier ruminai, ils furent ensuite élevés par le pâtre Faustulus et sa femme Acca Lareniia, Ces jumeaux, avec les pâtres au milieu desquels ils avaient grandi, auraient fondé la ville du Palatin, la faveur des auspices assignant la souveraineté à Romulus ; enfin Romulus aurait tué son frère qui sautait par-dessus les murs encore peu élevés, pour avertir par cet exemple tous ceux qui dans la suite oseraient attenter à l'enceinte sacrée de la ville. Telle était la légende; tout ce que rhistoire peut en conserver, c'est que l'ancienne ville du Palatin a été fondée par des populations latines. Les jumeaux Romulus et Rémus étaient sans doute unis par quelque parenté aux rois d'Albe; mais à l'origine on n'attribuait la fondation de Rome ni à des colons albains ni à des immigrants venus de Troie. Par l'intermédiaire d'Albe la légende de Romulus se rattachait à celle d'Énée, et d'ailleurs la mère de Romulus porte quelquefois le nom à'Ilia, Une étude exhaustive doit décomposer la légende. Elle comprend les thèmes (la paternité divine, la conception virginale, le couple de jumeaux, l'exposition, la jeunesse passée parmi les pâtres, le fratricide, l'intervention d'un animal, ici d'une louve, dans la fondation de la ville) auxquels l'étude comparée des mythes et des légendes fournit d'intéressants parallèles. Elle comprend en outre un grand nombre de motifs étiologiques spéciaux : on y rattachait la sainteté du Lupercal palatin et de l'enceinte de la cité, ainsi qu'un certain nombre de rites. Romulus était le fils de Mars et d'une vestale; il avait été élevé par la mère des Lares (beaucoup d'auteurs romains regardent Romulus et Rémus comme les Laides prœstites de l'ancienne ville) ; avant de fonder la ville, il avait pris soin de consulter les auspices. Aux Lupercales et aux Palilies on fêtait son souvenir et la fondation de la ville. Ce n'est pas tout. Ranke a justement présenté toute la tradition romaine relative à la période royale comme « un mélange de souvenirs historiques et politiques » ; il voit dans Romulus le fondateur de Vimperium, comme dans Numa le fondateur du pontificat. Par Numa s'ajoutait à l'élément romain, l'élément sabin, déjà représenté, à vrai dire, par T. Tatius, qui passait pour s'être allié à Romulus et avoir régné quelque temps avec lui. Rappelons encore que cet élément sabin a eu tant d'influence sur la légende même de Romulus, que ce héros a été après sa mort identifié avec le dieu Quinnus et honoré sous ce nom. La légende de la disparition de Romulus dans un orage et de son ascension n'est pas primitive ; une transfiguration de ce genre révèle l'influence d'un modèle hellénique.
Sur la tradition nationale de la fondation de Rome s'est greffée la légende d'Enée, qui est d'origine étrangère. On peut suivre dans les écrivains romains et dans les auteurs grecs la fusion progressive des deux légendes. Homère sait seulement que les Énéades ont régné en Troade*,
i. Iliade. XX, 307.
mais dans beaucoup de traditions locales des côtes et des îles méditerranéennes il est question d'un séjour d'Enée. Ces légendes de voyages, d'ailleurs discordantes, procèdent de similitudes de nom (en Thrace Ainas^ rîle Ainaria) ou de culte (culte d'Aphrodite). Il semble que déjà Hellanicos ait considéré Énée comme le fondateur de Rome, sans pourtant confondre son histoire avec les anciennes légendes italiques. Mais cette confusion est consommée chez Ennius et Nœvius, qui font de Romulus le descendant d'Énée. On alla plus loin dans cette voie, en combinant les deux cycles de légendes de Lavinium et d'Albe-la-Longue, en rattachant Torigine d'une foule de rites à cette histoire primitive d'Énée. Ainsi Rome fut reliée à Troie par Lavinium et Albe. Différents auteurs, entre autres Cauer, ont déterminé quelles ont été dans ce développement de la légende les parts respectives des écrivains Fabius Pictor, Cassius Hemina, Caton, Varron, Rallias, Timée, Lycophron (dans VAlexandra), Kastor (de qui provient la série des rois d'Albe que nous trouvons transcrite chez Tite Live). L'évolution de la légende arrive à son terme chez Denys d*Halicarnasse et Virgile.
Nous sommes mal armés pour l'interpréter historiquement; mais on ne peut nier toute espèce de fondement aux traditions qui signalent sur différents points de Tltalie des héros du cycle troyen comme Énée, Anténor et Diomède. Il faut bien rendre compte de leur présence. K.-O. Mùller a songé à la Sibylle. Nous aurons plus tard à parler de la grande influence qu'a exercée sur le développement de la religion romaine la sibylle asiatico -gréco -italique (Enjlhrœ, Gergis^ Kyme, Cumœ). C'est par elle qu'on cherche aussi à expliquer la légende d'Énée. Mais alors pourquoi Enée n'cst-il pas en rapport avec Rome, mais avec Lavinium? pourquoi n'est-il pas en relation avec le culte d'Apollon? Cependant il est bien vraisemblable que la Sibylle a contribué au développement et à la diffusion de la légende d'Énée : les arguments que Preller tire du culte d'Aphrodite, florissant en Sicile (Eryx) et en Italie, et introduisant partout avec lui la figure d'Énée, sont plus frappants. Il y avait à Lavinium même un sanctuaire d'Aphrodite (Frutis, Venus) qui pourrait constituer le point d'attache cherché. L'opinion la plus juste doit être en somme celle de Woerner : le trafic maritime qui mit de bonne heure le Latium en rapport avec les colonies grecques, l'Étrurie et Carthage, y a fait pénétrer la légende d'Énée par différentes voies et sous différentes formes.
La légende attribuait tout d'abord à Énée la fondation de Lavinium. Jeté par un naufrage avec ses Troyens sur la côte du Latium, Énée, ou plus exactement son fils Ascagne, reconnut dans le pays le lieu où ils étaient destinés à vivre : la prédiction s'était accomplie, leurs compagnons ayant dévoré leurs tables (les menses panicese du sacrifice). Un animal guide, une truie pleine qu'on voulait sacrifier sur la place, indiqua en s'enf uyant le lieu où devait être édifiée la nouvelle ville et y mit bas trente petits, symbole des trente villes de l'union latine. Un troisième prodige signala la fondation de Lavinium : un feu allumé dans le bois, entretenu par l'aigle et le loup, combattu par le rouge-queue, et qui ne s'éteignit pas; ce qui signifie : les Rutules ennemis ne purent anéantir le foyer de la
nouvelle colonie, protégé par Jupiter et par Mars. Quant à la lutte et à Talliance entre les Troyens nouveaux venus et Latinus le roi italien, dont Énée épousa la fille Lavinia, les récits sont divergents. Aux Troyens et aux Latins alliés s'opposèrent Turnus et le tyran de Caere, Mezentius, personnages dont l'histoire perpétuait sans doute le souvenir des anciennes luttes contre les Étrusques. Plus la légende se développa, plus on fit ressortir avec une précision d'apparence historique la continuité entre Lavînium et Albe, Albe et Rome. Nous devons ici insister particulièrement sur l'importance de toute cette légende au point de vue des sacra. Lavinium était la ville des Lares et des Pénates du Latium; tous les ans les magistrats romains y célébraient un sacrifice dans le temple de Vesta. C'est dans ce culte que figurait Énée. On croyait qu'il avait apporté de sa patrie les pénates identiques aux Kabires de Samothrace. Comme on sait, cette transmission est un des points fondamentaux du récit de Virgile. Mais le personnage d'Énée est encore autre chose : on l'avait divinisé et on l'adorait comme paler indiges. Par cette transformation le héros étranger recevait le caractère d]un dieu national.
Mais la légende d'Énée devait surtout sa grande importance à diverses circonstances politiques. La guerre de Pyrrhus avait été considérée comme une vengeance des Grecs contre les descendants des Troyens. Les guerres puniques firent ajouter à la légende l'amour d'Énée pour Didon et Anna. Quand les Romains entrèrent en rapport avec les États helléniques, ils se plurent à se prévaloir, non sans une certaine affectation, de leur origine troyenne, et même à stipuler dans les actes diplomatiques des privilèges pour leurs parents troyens de l'Asie Mineure. A vrai dire, vers la fin de la République, la masse du peuple et des homines novi ne se souciait pas d'une descendance qui n'illustrait qu'un petit nombre de génies patriciennes, celles dont s'occupait Varron dans son écrit sur les familles troyennes. Mais, parmi ces familles, était la gens Julia, C'est à l'empire que nous devons ÏÉneide.
§ 127. — Les époques de la religion romaine.
La religion romaine n'a pas créé de formes typiques de vie morale, de pensée ou d'art. Au sortir de l'obscurité des temps préhistoriques, le culte apparaît définitivement constitué dans ses parties essentielles. Pendant plus d'un millier d'années, les mêmes collèges sacerdotaux accomplirent les mêmes sacra, jusqu'à ce que vers la fin du iv* siècle après Jésus-Christ l'édit de Théodose vînt mettre un terme à l'existence de ces institutions païennes. Il ne peut donc être question d'une évolution de la religion romaine au sens propre du terme. Elle ne changea pas en elle-même; mais, de l'extérieur, des éléments nouveaux lui furent surajoutés. Des cultes étrangers vinrent se joindre aux cultes essentiellement romains; ou bien ils s'incorporèrent à la vie nationale, ou bien on les supporta et on les entretint en les considérant toujours comme étrangers.
Les Romains empruntèrent aux nations qu'ils avaient vaincues ce dont leur propre religion ne tenait pas compte, et ce qu'elle ne pouvait leur donner. Ils prirent aux Grecs des règles de pensée et de vie; ils trouvèrent dans les dieux orientaux une source d'excitation religieuse et de foi. Tout cela ne s'arrangea que difficilement avec la religion d'État, qui subsistait toujours incontestée. L'évolution de la religion romaine a donc pour unique mesure l'étendue et l'importance des actions étrangères qui se sont exercées sur elle. A ce point de vue nous distinguerons quatre périodes : la première va jusqu'aux Tarquins, la seconde jusqu'aux guerres puniques, la troisième jusqu'à la fin de la république; la quatrième est la période impériale, qui demandera à être traitée en détail.
L'établissement du culte de la cité coïncide avec celui de la cité ellemême. Les Romains considéraient Numa comme le fondateur de la religion, quoiqu'ils rapportassent à Romulus même un grand nombre de rites. La mythologie et l'ethnographie modernes s'appliquent à en débrouiller les éléments. Roscher * s'efforce d'expliquer un certain nombre de divinités romaines par les procédés de la mythologie comparée, et Mannhardt* cherche à interpréter les rites à l'aide de ceux que l'on trouve chez les Grecs et les peuples du nord de l'Europe. Autrefois on parlait volontiers à propos de la religion romaine d'origines pélasgiques ; aujourd'hui le champ des recherches ethnographiques s'est élargi et surtout a été mieux déterminé. L'interprétation, à l'aide des ressources de la mythologie comparée, des noms divins et des rares mythes que nous possédons n'a donné que des résultats très incertains ; mais les recherches de Mannhardt ont fait apparaître une concordance frappante entre les coutumes germaniques et un grand nombre de rites romains ou grecs. Nous savons par exemple que les rites de la fête des Lupercales, que le pape Gelasius eut beaucoup de peine à supprimer en 496 après Jésus-Christ, concordent avec ceux des fêtes germaniques du printemps ; le vieux Sébastien Franck avait fait une découverte sans le savoir, quand il reprochait aux cortèges du mardi-gras de ne pas être très différents des Lupercales païennes (nit seer ungleich den heydnischen Lupercalischen festen). Il en est de même pour les Palilia, pour le cheval d'octobre, pour la procession des Argei, etc. La religion romaine se composait de « cultes des bois et des champs » qui fêtaient les saisons, la moisson, les époques de la vie pastorale.
A l'époque historique, il y avait encore des arbres sacrés (chênes ou figuiers), et des bois sacrés, celui des Arvales ou celui de Diane près du lac de Némi. Le caractère sacré des eaux est prouvé par la légende qui rattachée Égérie, nymphe d'une source, l'inspiration de Numa ; la croyance en la sainteté du feu a subsisté dans le culte de Vesta. Des animaux sacrés comme le loup et le pic, primitivement adorés pour eux mêmes, étaient associés à des divinités, par exemple à Mars dans ces deux cas particuliers.
i. VV. U. Roscher, Apollon und MarSy 1893; Hera und Jimo, 1875; comparer les articles correspondants de son Lexique.
2. W. Mannhardt, Antike Wald- und FeldcuUe, 1877, Mythologische Forschungen, ouvrage posthume, 1884.
Dans quelle mesure des objets sacres comme la pierre des Fétiaux, le lapis manalis qu'on promenait en temps de sécheresse, la lance de Quirinus, le bouclier des Saliens, \e palladium de Rome, etc., sont-ils d'ancien s fétiches? L'ancienne religion italique présente les caractères que l'on rencontre dans toutes les autres. Fétichisme, culte des arbres et des animaux, culte de la nature et adoration des esprits, culte des ancêtres et des âmes, tous ces traits se reconnaissent d'autant plus facilement dans la religion romaine que, ni mythologie, ni dogmatique ne sont venues de bonne heure les recouvrir et les cacher.
Le culte avait pour but de bien disposer les dieux ou les esprits, ou d'une façon générale de détourner les maux. La divination fondée sur le vol des oiseaux avait chez les anciens Italiens une importance toute particulière. Parmi les sacrifices, nous constatons celui du cheval, vieux rite indo-européen ; mais les victimes les plus ordinaires sont le porc, le mouton et le bœuf. Le souvenir des sacrifices humains s'est perpétué par des symboles : ainsi les trente poupées de paille des Argei jetées dans le Tibre, les oscilla suspendus aux arbres, la consécration de la jeunesse à Mars dans le ver sacrum, Mommsen contredit d'ailleurs les conclusions tirées de ces faits : pour lui, les sacrifices humains chez les Romains se réduisaient à la mise à mort des criminels, et au dévouement volontaire des innocents.
Tels sont les éléments de la religion officielle. L'attribution de la plus grande partie des institutions au roi Numa n'est qu'un mythe explicatif. Elle ne prouve même pas que les Sabins aient fourni l'essentiel. Il n'est pas possible de déterminer exactement ce qui revient aux habitants latins de l'ancienne ville palatine, et ce qui appartient aux Sabins du Quirinal. La liste des dieux sabins de Titus Tatius que donne Varron est incomplète et contient des noms de dieux latins. En somme, Latins et Sabins avaient à peu près les mêmes dieux et les mêmes rites. Les deux communautés étaient sous la protection de Mars et employaient des Saliens à son culte; l'une et l'autre faisaient accomplir les sacrifices par des prêtres (flamlnes^ ceux qui allument). Mais par contre Janus et Faunus sont latins, tandis que Quirinus et Sancus sont sabins. Les légendes de l'époque royale semblent indiquer que l'organisation politique et militaire est l'œuvre des Latins (Romulus, TuUus), tandis que l'organisation religieuse proviendrait des Sabins (Numa, Ancus) ; mais il convient d'objecter que ces deux aspects de la société ont trop de connexité pour qu'il soit possible de les séparer. Numa est donc simplement le héros éponyme de la religion romaine. Il s'agit ici, remarquons-le, d'une véritable création; c'en est une que la réunion en un tout de plusieurs cultes particuliers, devenant ensemble le ciment d'une communauté politique, d'un État. Le pontificat et l'augurât constituèrent le centre et les organes de cette religion nationale, tandis qu'à côté de ces collèges principaux, les confréries moins importantes, mais tout aussi vénérées, des Saliens, des Arvales et des Luperques, procédaient, suivant les anciens rites, aux cultes de Mars, de Dea Dia, de Faunus Lupercus. La pratique positive réglée et imposée
par rÉtat se substitua à Tindéterminé de la religion populaire, et la religion se réduisit ainsi à la stricte observance d'une multitude de cérémonies et de rites.
A l'opposé de la religion italique, celle des Étrusques portait la marque d'une pensée triste qui se manifestait par des cultes cruels, des idées sombres sur le monde infernal, des calculs symboliques sur les nombres, et l'interprétation anxieuse des signes. Il est difficile de déterminer dans quelle mesure l'Étruriea influé sur la religion romaine, mais il ne faut pas exagérer cette influence. Parmi les dieux de Rome, pas un seul n'est indubitablement étrusque. Veiovis lui-même, l'être nuisible qui est la contre-partie du bon Diovls, le dieu méchant dont le culte passa de bonne heure à l'arrière-plan, est certainement d'origine italique. Quant à la divination étrusque, ses représentants, les haruspices, furent toujours considérés comme des étrangers. L'influence étrusque se réduit, quant à ses effets principaux, à certaines idées ou pratiques, celle du sœculum, l'interprétation des éclairs et l'inspection des viscères, choses dont on ne peut d'ailleurs pas dénier absolument l'existence chez les Italiens primitifs. L'importance de la domination des Tarquins ne consiste donc pas dans l'adaptation à la civilisation romaine d'éléments étrusques. La légende qui fait venir ces princes d'Etrurie est elle-même incertaine. Ce sont des idées grecques qu'ils introduisirent. Seulement il est vrai que le premier temple des Romains a dû être construit par un architecte étrusque.
En édifiant le temple du Capitole, Tarquin l'Ancien accomplit un acte gros de conséquences. Varron insiste sur ce fait que les Romains seraient restés cent soixante-dix ans sans temples et sans images ; pour lui, la décadence aurait commencé lorsqu'avec le culte des images, la crainte des Dieux céda la place à la superstition *. Il ne faut pas trop se hâter d'admettre, et surtout d'idéaliser, ce culte sans images. Le premier grand sanctuaire qui s'éleva sur le sol romain fut bien le temple du Capitole. On a voulu voir dans la trinité capitoline (Jupiter, Junon, Minerve) quelque chose d'étrusque; toutefois il existait antérieurement sur le Quirinal, en l'honneur des trois mêmes dieux, un sacellum, le capilolium veius. L'important, c'est que la construction d'un temple sur le Capitole ait fourni aux Romains leur sanctuaire, qui accueillit encore d'autres cultes, et auquel se rattacha bientôt la prédiction qui promettait l'empire du monde. Le Jupiter oplimus maximus du Capitole devint le dieu principal de l'État romain : son culte en réunissait les membres. De même Jupiter Latiaris était le dieu de l'union latine, et Diane, dont Servius Tullius avait installé l'image dans un temple de l'Aventin, protégeait elle aussi l'alliance de Rome avec les Latins. Grâce au temple bâti par Tarquin, le culte devint plus riche et plus compliqué; à ce changement contribua beaucoup l'institution des ludi Itomani, où l'on fêtait la trinité capitoline par des sacrifices et des banquets, des processions et des jeux. Les innovations