INTRODUCTION A LA TRADUCTION FRANÇAISE XXXVII
sociaux, qui se reflètent dans les consciences, s'y reflètent diversement et s'y expriment dififéremment ; ils s'y parent de couleurs changeantes; ils varient entre eux comme un récit oral suivant ses narrateurs. Ainsi les variantes des mythes nous montrent comment ils peuvent se diversifier sans changer. L'individu substitue ses pensées, ses raisons et ses raisonnements, ses motifs à ceux du groupe ; il traduit et il commente ce qu'il en perçoit. On ne saurait donc s arrêter à l'une des variantes, fût-elle la meilleure. Mais il faudrait les récolter et les coUationner toutes pour reconstituer la pensée commune, hésitante, flottante, confuse, tenace et sensuelle. On pourra retrouver ainsi, derrière les cas particuliers, les gestes et les expressions individuelles, la réalité brumeuse mais substantielle du fait social. D faudra toutefois faire attention non seulement aux concordances des exemples, mais aux tâtonnements de l'expression, aux leçons incorrectes, aux incohérences, aux contradictions, aux lacunes et aux accrocs des narrations concurrentes, à tous les résidus d'analyse qui décèlent ce que les faits ont d'intraduisible, d'irréductible et de spécialement social. — A vrai dire, si l'on compare à une traduction ce que nous appelons la version individuelle du fait social, on doit constater que la langue de la traduction appartient à la même famille que celle de l'original inconnu, puisqu'il s'agit, en dernière analyse, de psychologie. En d'autres termes, nous sommes en mesure de connaître suffisamment les faits sociaux, de même que les linguistes sont en état de reconstituer théoriquement la souche d'une famille linguistique à l'aide des langues dérivées.
D'autre part, il faut se garder d'expliquer les faits sociaux comme on expliquerait les actes d'un individu, c'est-à-dire de supposer que les actes collectifs ont pour cause des desseins aisément intelligibles et que les mythes, par exemple, ont un sens qui apparaisse à première vue. Le moindre inconvénient des explications trop claires tfu'on donne des choses religieuses n'est pas de les affadir. La science commence avec le goût du vrai et la haine du vraisemblable. Nous inclinons à nous méfier de toute interprétation allégorique, utilitaire ou autre, qui tendrait à montrer, avant tout, dans les faits religieux, quels qu'ils soient, des intentions particulières, des motifs conscients et des fins prochaines que puisse concevoir une intelligence moyenne; Nous n'avons pas le droit de prêter à l'ensemble de l'humanité, sans considération d'âge ou de civilisation, nos idées et notre imagination d'Européens adultes. Nous sommes bien loin d'ailleurs
xxxvra INTRODUCTION A LA TRADUCTION FRANÇAISE
de lui refuser la pensée, ni même le raisonnement; nous croyons que tout, en religion, se réduit, en dernière analyse, à des pensées et à des raisonnements, mais à des raisonnements dont la logique nous échappe encore. Ainsi, nous pensons bien que le mythe est expressif; mais il n'est pas exactement symbolique; il suggère les choses plutôt qu'il ne les désigne; dès qu'on veut en donner une explication qui paraisse rationnelle, il meurt, ou plutôt il se métamorphose, par exemple, en allégorie philosophique; les mythes ne deviennent clairs que quand ils sont fixés, desséchés et qu'ils sortent de la religion ; tant qu'ils vivent véritablement, leur forme est flottante et leur signification vague; elle est à la fois incertaine et multiple ; ils remplissent la pensée et la nourrissent, en la conduisant tour à tour vers les objets variables qui l'attirent, qu'elle n'aperçoit d'ailleurs qu'avec leur aide et trop indistinctement pour qu'elle puisse les leur opposer. De même que le mot, le mythe est capable de sens divers. A force d'être expressif il finit par devenir une chose en soi, aussi substantielle que ce qu'il exprime et qui doit être étudiée pour elle-même. Nous disons donc que toute explication des phénomènes religieux doit être cherchée dans la série même des phénomènes. Il faudra considérer, s'il s'agit d'un mythe, non pas l'idée problématique qui suggéra les images qui le composent à leur premier assembleur, mais, entre autres choses, les conditions de temps et de lieu, les circonstances qui le rappellent régulièrement, rituellement à la mémoire d'un groupe d'hommes associés et les gestes que leur commande cette pensée présente. S'il s'agit d'un rite, on considérera non pas l'intention de celui qui l'exécute, mais les effets, quels qu'ils soient, images suggérées, modifications de rapports et de qualités, qui le suivent nécessairement. Le premier résultat de pareilles observations sera de faire rattacher les faits particuliers à des faits plus généraux; on verra, par exemple, qu'un sacrifice, outre les faveurs spéciales qu'il est censé procurer, a pour effet général et constant de consacrer; c'est là sa fonction principale; le sacrifice se classera donc dans la série des consécrations ; on dira qu'il est une consécration compliquée et secondaire, dérivée de consécrations simples. Mécanisme d'une part, effets produits ou fonction de l'autre, telles seront les bases de l'explication des faits religieux. De même que nous retrouvions plus haut l'idée de continuité, nous retrouvons ici dans une certaine mesure celle de fin et d'objet, mais sous l'aspect, plus scientifique, de l'idée de fonction. Il ne s'agit en somme