‹ Manuel d'histoire des religionsChapitre 31 sur 160 · INTRODUCTION A LA TRADUCTION FRANÇAISE XLVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION A LA TRADUCTION FRANÇAISE XLVII

dans la magie que dans la religion ; la magie dépasse généralement les limites admises des droits individuels, elle est volontiers sacrilège; elle usurpe des pouvoirs. D'autre part, l'idée de force y est aisément monnayée, incorporée dans des objets accessibles, dépouillée de son cortège d'images mystiques jusqu'à se transformer en celle de propriété physique, expérimentalement éprouvée. En religion, au contraire, l'idée dominante est celle d'interdiction; le tabou^ c'est-àdire l'interdit, est plus spécialement religieux que le mana^ c'est-à-dire la force. La religion, en effet, implique toujours des limitations de pouvoirs, des restrictions de l'activité individuelle, une discipline stricte, en un mot une abdication partielle de la personne. C'est ce que signifie le respect avec lequel elle s'arrête devant les choses religieuses ou interdites. Mais c'est aussi ce qui résulte de ces rites d'initiation et de consécration, dont nous avons parlé, qui précèdent les actes religieux; car la condition religieuse, qui enserre l'activité des individus, n'est pas autre chose qu'un grade dans le sacré; les degrés d'initiation sont des degrés du sacré; l'âme sociale, dont on se laisse pénétrer, est une part du sacré. La timidité contractuelle des fidèles d'une part, de l'autre la collaboration et la confraternité religieuse entretiennent le sacré. Il émane de la discipline d'une congrégation bien réglée, qui chante d'une seule voix et se meut d'un seul mouvement, et encore de la solidarité soucieuse, de la charité fraternelle, de la moralité active des églises naissantes.

De même que tous les faits religieux ont trait, comme nous l'avons dit, à la condition religieuse des individus et des groupes, de même l'idée de sacré est partout présente. C'est l'idée mère de la religion. Les mythes et les dogmes en analysent à leur manière le contenu, les rites en utilisent les propriétés, la moralité religieuse en dérive, les sacerdoces l'incorporent, les sanctuaires, lieux sacrés, monuments religieux la fixent au sol et l'enracinent. La religion est l'administration du sacré.

Cette idée, toujours présente, de sacré a plus que la valeur d'une simple notion. Nous sommes tentés de la considérer comme une véritable catégorie, au sens aristotélicien du mot. Elle est dans les représentations religieuses ce que les notions de temps, d'espace, de cause, sont dans les représentations individuelles. C'est elle qui fonde la croyance et empêche la critique de l'hallucination religieuse en imposant des conditions à l'expérience et aux raisonnements. Or, c'est à la pensée de l'homme en société, et non pas de l'homme individuel,

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qu'elle appartient, selon nous. Le sacré a précisément par rapport à l'individu la même objectivité que le phénomène social dont il est l'acteur involontaire. Mais nous devons nous arrêter ici, satisfaits d'avoir pour le moment appelé l'attention sur cette notion fondamentale et ne pas escompter les démonstrations scientifiques. On peut voir, en tout cas, combien nous nous éloignons de l'opinion de M. Morris Jastrow qui pense que la religion ne se mêle à l'origine qu'à un nombre restreint de manifestations de la vie sociale et qu'elle a progressivement étendu de ce côté sa compétence jusqu'à l'épanouissement de la morale religieuse chrétienne. Pour nous, sa marche est inverse. D'une part, elle tendrait à spécialiser sa fonction, d'autre part à se reléguer dans la conscience individuelle. A l'origine, elle embrasse toute la vie sociale et elle est elle-même toute sociale. Il est vrai qu'aujourd'hui elle se pique souvent de l'être encore, mais elle l'est autrement qu'à ses débuts.

C'est au cours de la vie sociale que la religion a poussé. Elle a fleuri en prières, sacrifices, mythologie, morale et métaphysique, sans oublier les pousses folles de la magie. L'arbre est d'une seule venue, mais ses maîtresses branches sont puissantes ; les plus lourdes, courbées jusqu'à terre, y ont pris racine, comme celles d'un banian, et leur ramure cache le tronc. Suivant les saisons et les points de vue, la figure de cet arbre varie à tel point qu'on a souvent peine à le reconnaître; les philosophes et les historiens, qui s'y sont trompés, l'ont pris pour une forêt d'essences variées. Leur erreur est la même que celle des vieux naturalistes qui définissaient les êtres d'après leurs caractères extérieurs. Il faut maintenant écarter les branches et pénétrer dans leur ombre étouffante pour entrevoir la souche.

H. Hubert.

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